L’Échec d’une prophétie : la démystification du récit
Publié en ligne le 11 août 2026 - Ésotérisme -
Nous sommes tous capables de croire des choses que nous savons être fausses, puis, quand notre erreur est finalement évidente, de déformer impudemment les faits afin de prouver que nous avions raison.
En 1956, trois psychologues américains, Leon Festinger (1919-1989), Henry Riecken (1917-2012) et Stanley Schachter (1922-1997), publièrent un livre intitulé When Prophecy Fails [1], traduit en français en 1993 sous le titre L’Échec d’une prophétie [2]. Dans cet ouvrage, ils décrivaient le comportement des membres d’une secte millénariste au début des années 1950 à la suite de la réfutation d’une croyance à laquelle ils adhéraient fortement. Les auteurs projetaient d’illustrer par leur observation du comportement des membres de la secte l’idée que deux cognitions (opinions, croyances, convictions) pertinentes sont soit « consonantes », si elles s’accordent parfaitement, soit « dissonantes », si elles se contredisent. Ils montrèrent que face à la dissonance, nous tentons d’atténuer le malaise ressenti en évitant les nouvelles informations qui contredisent nos cognitions ou en privilégiant une cognition par rapport à une autre.
Cette expérience emblématique de la psychologie sociale mettait en évidence comment, loin de favoriser la prise de recul, l’échec de la prophétie renforçait au contraire l’adhésion des membres. Le récit fut présenté comme une illustration paradigmatique du mécanisme de dissonance cognitive, formalisé en 1957 par Léon Festinger.
Le récit de l’échec d’une prophétie par les auteurs
En 1954, les chercheurs avaient pris connaissance de l’existence de la secte des « Seekers » (les chercheurs) par un article d’un journal local, le Herald de Lake City (Minnesota), qui titrait : « La prophétie de la planète Clarion lance un appel à la ville : fuyez l’inondation qui arrive. » Une ménagère de Chicago, Dorothy Martin, surnommée par les auteurs Marian Keech, la femme gourou de la secte, affirmait avoir reçu de mystérieux messages sous forme d’« écriture automatique » provenant d’extraterrestres de la planète Clarion. Ce message annonçait qu’une grande partie de l’Amérique du Nord serait emportée par une lame de fond. Les adeptes s’étaient préparés à l’événement qui devait avoir lieu avant l’aube du 21 décembre 1954. Ils avaient abandonné leur travail et distribué leurs biens. Infiltrés dans la secte, L. Festinger et ses collaborateurs avaient pu observer de l’intérieur les comportements de ses membres et en firent le compte rendu dans When Prophecy Fails en 1957.
Le 21 décembre 1954, le cataclysme ne se produisit pas. Or, écrivaient les auteurs, malgré le choc, les croyants gardèrent la foi et se soutinrent mutuellement, alors même qu’ils avaient fait peu de prosélytisme avant l’événement prédit. Les membres de la secte réinterprétèrent le fait dissonant en expliquant que c’était précisément grâce à leur ferveur religieuse que la Terre n’avait pas été détruite.
Les auteurs écrivirent que l’humeur des membres du groupe était alors passée du désespoir à l’euphorie. Ceux d’entre eux qui avaient été les plus engagés en faveur de la prophétie s’activèrent auprès de la presse et des passants dans la rue pour les informer du miracle en train de se produire et les convertir. En revanche, ceux qui avaient douté dès le début de la prophétie continuèrent à perdre la foi.
frontispice illustré par l’auteur William Blake (1757-1827)
La théorie de la « dissonance cognitive »
Le mécanisme de la dissonance cognitive décrit par L. Festinger, selon lequel l’être humain modifie ses croyances pour réduire une contradiction avec les faits ou ignore les faits pour ne pas modifier ses croyances, avait été pressenti bien avant 1957 par la philosophie morale et la psychologie sociale, mais il n’avait jamais été formalisé ni théorisé comme un principe général autonome.
Par exemple, le philosophe Pascal (1623-1662) écrivait : « On se persuade mieux, pour l’ordinaire, par les raisons qu’on a soi-même trouvées, que par celles qui sont venues dans l’esprit des autres » [3]. Nietzsche (1844-1900) pensait que l’esprit reconstruit le sens de ses actes pour les rendre supportables.
Le psychologue Fritz Heider (1896-1988), auteur de la théorie de l’équilibre, publiée pour la première fois en 1946 dans un article, puis dans un livre en 1958 [4], disait que les individus recherchent un équilibre cognitif dans leurs relations et leurs perceptions du monde. Lorsqu’un déséquilibre se produit, ils cherchent à le résoudre en changeant leurs sentiments ou leurs perceptions. Dans cette optique, l’individu est en permanence à la recherche de la cohérence et de l’équilibre.
Si l’on prend l’exemple du tabagisme, il a été prouvé que fumer risque de provoquer le cancer. Même informés de ce risque, les fumeurs rationalisent leur décision de continuer à fumer, soit en refusant de prendre en considération les preuves des risques pour leur santé, soit en se persuadant que le cancer n’arrive qu’aux autres et qu’ils font partie de l’exception [5].
When Prophecy Fails fut largement diffusé et le récit publié dans le livre servait de référence principale à la théorie de la dissonance cognitive. Il devint un texte fondateur de la psychologie sociale.
La démystification de When Prophecy Fails par Thomas Kelly
À la demande de la veuve de L. Festinger, une partie des matériaux primaires décrivant les observations faites par les auteurs demeura inaccessible jusqu’aux années 2023-2025, où les archives furent progressivement réouvertes [6]. Les notes de terrain, correspondances, brouillons devinrent ainsi accessibles aux scientifiques, leur permettant d’analyser les conditions méthodologiques, éthiques et narratives des observations faites.
C’est ce qu’entreprit Thomas Kelly, un chercheur en histoire des sciences comportementales dont les travaux portent sur l’analyse historiographique et méthodologique d’études fondatrices de la psychologie sociale. En novembre 2025, il publia une relecture et une réévaluation critique de When Prophecy Fails [7].
Dans son article, T. Kelly entend démontrer que « les auteurs de When Prophecy Fails ont induit leurs lecteurs en erreur et que les chercheurs en psychologie, sociologie et sciences des religions ont bâti leurs théories sur des fondements erronés ». Il déclare que la réalité a été déformée : « La secte n’a pas persisté, ni fait de prosélytisme, ni réinterprété son échec comme un triomphe spirituel. Son chef a abjuré, le groupe s’est dissous et la croyance s’est évanouie. » De plus, alors que When Prophecy Fails affirmait que la secte n’avait pas fait de prosélytisme avant le 21 décembre 1954 et l’échec de la prophétie, T. Kelly apporte des preuves que cette affirmation est fausse. Les documents d’archives révèlent que le groupe a activement fait de la propagande bien avant l’échec de la prophétie et a rapidement abandonné ses croyances ensuite. Face à cet échec, le groupe s’est rétracté et dissous, et ses efforts de prosélytisme ont cessé.
Par ailleurs, T. Kelly dit avoir comparé les affirmations des trois chercheurs concernant la secte dans l’ouvrage, qui présente un cas empirique saisi dans sa singularité narrative, et celles de L. Festinger, un an plus tard, dans A Theory of Cognitive Dissonance (1957) [8], qui en extrait une loi psychologique. Il note un manque de cohérence, voire des contradictions entre les deux.
En outre, il relève des manquements à l’éthique de la part des chercheurs. Il en est ainsi de « la fabrication de messages paranormaux, des manipulations secrètes et une ingérence dans une enquête pour protection de l’enfance ». Ou encore, l’un des coauteurs, H. Riecken, « se faisait passer pour une autorité spirituelle et admit plus tard avoir “provoqué” les événements qui ont mené à l’étude ». T. Kelly ajoute qu’il aurait « fabriqué de faux messages psychiques d’extraterrestres afin d’influencer le comportement du groupe, notamment les événements cruciaux survenus la nuit de la prophétie manquée ».
Dans When Prophecy Fails, écrit T. Kelly, « les auteurs se présentent comme des observateurs professionnels et lucides qui cherchaient à influencer le moins possible le groupe. Ils reconnaissent que leur présence – et celle de leurs observateurs rémunérés – a probablement affecté le comportement du petit groupe dans une certaine mesure, mais ils insistent sur le fait qu’ils sont restés aussi passifs et objectifs que les circonstances le permettaient ». Or T. Kelly dit avoir la preuve que cette affirmation est fausse.
Des critiques avaient déjà été formulées peu de temps après la publication du livre. Plusieurs chercheurs ont observé des groupes religieux ayant prédit des apocalypses, mais ils n’ont généralement pas réussi à reproduire les observations selon lesquelles les groupes sectaires ont accentué leur prosélytisme après l’échec de leur prophétie. En 1962, une étude décrit ses observations d’un groupe pentecôtiste qui prophétisait l’apocalypse afin de déterminer si l’échec de cette prédiction engendrerait une conviction durable et un prosélytisme accru. Mais ce ne fut pas le cas. Ils ont également étudié un groupe religieux bahá’íe [9] qui avait prédit une apocalypse de manière inexacte et ont constaté que cette prédiction erronée avait affaibli la taille, la conviction et l’enthousiasme du groupe [10].
Au cœur du temple d’Apollon à Delphes, la Pythie était chargée de transmettre la parole du dieu grec, de manière essentiellement prophétique, en réponse aux questions qui lui étaient soumises. Ses réponses (ou « oracles ») devaient ensuite être interprétées par les prêtres du temple.
La théorie de la dissonance cognitive est-elle invalidée ?
L’observation des auteurs a joué un rôle fondateur particulier dans la théorie de la dissonance cognitive : elle offrait un récit vivant du comportement d’un groupe réel confronté à l’échec manifeste de ses croyances. Toutefois, la théorie de la dissonance cognitive ne repose pas uniquement sur When Prophecy Fails. Le livre était destiné à lui servir d’illustration, même si l’intention était de proposer le récit comme preuve de la justesse de la théorie.
La théorie a été étayée par de nombreuses expériences ultérieures, souvent en laboratoire. D’après une étude publiée en 2013 [11], des centaines d’expérimentations contrôlées ont continué à montrer des effets cohérents avec l’idée que les individus cherchent à réduire la dissonance cognitive.
Quelles leçons tirer ?
Ce que révèlent les archives et l’analyse faite par T. Kelly amène en définitive à se poser des questions sur la méthode de la psychologie sociale. Confondre un cas spectaculaire avec une caractéristique universelle et transformer un récit commode en preuve fondatrice révèle une erreur scientifique de la part de certains psychosociologues comme L. Festinger et, après lui, Philip Zimbardo [12].
En 1971, P. Zimbardo avait décrit une expérience menée dans la prison de Standford. Elle portait sur les effets des conditions carcérales sur le comportement et sur le psychisme. Elle avait été considérée comme une révélation spectaculaire de la nature humaine jusqu’à ce qu’en 2018, Thibault Le Texier, chercheur en sciences sociales, publie une critique exhaustive de cette expérience [13]. En analysant méthodiquement les archives conservées à Stanford et ouvertes depuis 2011, T. Le Texier s’était interrogé sur la validité scientifique de l’expérience et en avait démonté les biais méthodologiques.
Quelles étaient les intentions réelles des chercheurs ? Difficile de le savoir. L. Festinger et P. Zimbardo avaient une telle envie de démontrer leur théorie qu’ils ont fini par « scénariser » la réalité plutôt que de l’observer objectivement. Pour T. Le Texier, il s’agit d’un manque de rigueur scientifique, d’un détournement des faits, des preuves, au profit d’une pensée militante. Il ne désirait pas, en critiquant l’expérience de Stanford, jeter le doute sur la carrière scientifique de P. Zimbardo qu’il estimait « bien intentionné ». T. Kelly est beaucoup moins indulgent à l’égard des auteurs du livre. Il affirme ainsi que « chaque affirmation majeure du livre est fausse, et les notes des chercheurs ne laissent d’autre choix que de conclure que les déformations de la réalité étaient intentionnelles ».
Peut-être que, loin d’affaiblir la psychologie sociale, la prise de conscience de cette erreur renforcera l’exigence critique, et en particulier, l’importance de la réplicabilité des expériences pour asseoir toute théorie.
1 | Festinger L et al., When prophecy fails. A social and psychological study of a modern group that predicted the destruction of the world, University of Minnesota Press, 1956.
2 | Festinger L et al., L’Échec d’une prophétie. Psychologie sociale d’un groupe de fidèles qui prédisaient la fin du monde, PUF, 1993.
3 | Pascal B, Pensées (1670), Flammarion, 2015.
4 | Heider F, The psychology of interpersonal relations, John Wiley, 1958.
5 | Fotuhi O et al., “Patterns of cognitive dissonance-reducing beliefs among smokers : a longitudinal analysis from the International Tobacco Control (ITC) four country survey”, Tobacco Control, 2013, 22 :52-8.
6 | Love S, “Is cognitive dissonance actually a thing ?”, The New Yorker, 17 décembre 2025.
7 | Kelly T, “Debunking ‘when prophecy fails’”, Journal of the History of the Behavioral Sciences, 2025, 62 :e70043.
8 | Festinger L, A theory of cognitive dissonance, Stanford University Press, 1957.
9 | « La foi bahá’íe », site de la communauté mondiale bahá’íe. Sur bahai.org
10 | Hardyck JA, Braden M, “Prophecy fails again : a report of a failure to replicate”, The Journal of Abnormal and Social Psychology, 1962, 65 :136-41.
11 | Martinie MA et al, « La version radicale de la théorie de la dissonance cognitive », in La Dissonance cognitive : quand les actes changent les idées, Armand Colin, 2013, 199-49.
12 | Axelrad B, « L’expérience de Stanford : science ou cinéma ? », SPS n° 326, octobre 2018. Sur afis.org
13 | Le Texier T, Histoire d’un mensonge : enquête sur l’expérience de Stanford, La Découverte, 2018.
Publié dans le n° 356 de la revue
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L'auteur
Brigitte Axelrad
Professeur honoraire de philosophie et psychosociologie. Membre du comité de rédaction de Science et pseudo-sciences (…)
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