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Covid-19 : entre connaissance et ignorance

Publié en ligne le 17 octobre 2020 - Coronavirus -
Introduction du dossier

Jamais la connaissance scientifique sur un sujet précis n’aura progressé aussi vite que celle relative à la Covid-19 et au virus SARS-CoV-2 qui en est responsable. Nous avons beaucoup appris en moins d’un an sur le virus lui-même, sur les mécanismes de l’infection et sur les prises en charge possibles. De fait, nos sociétés se sont révélées moins démunies face à cette pandémie que celles de nos ancêtres lors de pandémies passées : elles peuvent mieux comprendre et tenter d’agir de façon plus efficace.

Cependant, plus nous comprenons, et plus nous découvrons l’étendue de notre ignorance. Emmanuel Kant (1724-1804) évoquait une ignorance « savante, scientifique », celle « qui voit distinctement les limites de la connaissance » et délimite ainsi « le champ de l’ignorance à partir d’où il commence à s’étendre » [1]. Le philosophe précisait qu’« il est impossible d’avoir la représentation de son ignorance autrement que par la science ; tout comme un aveugle ne peut se représenter l’obscurité avant d’avoir recouvré la vue ». Ceci doit nous rendre modeste, et la pandémie de Covid-19 nous a confirmé que le champ de notre ignorance se précise au fur et à mesure que progresse la connaissance scientifique (voir l’article de Pierre Tattevin, La pandémie Covid-19 : une leçon d’humilité pour la science et celui de Séverine Gratia, Covid-19 : les mécanismes de l’infection).

Emmanuel Kant opposait l’ignorance savante à une ignorance qu’il qualifiait de « vulgaire » (au sens de « commune »), où celui qui est ignorant l’est « sans apercevoir les raisons des limites de l’ignorance et sans s’en inquiéter ». Une telle personne, ajoutait-il, « ne sait même pas qu’il ne sait rien ». De nos jours, Internet a rendu directement accessible à tous un contenu quasi illimité. En soi, c’est un formidable outil et un vecteur irremplaçable de diffusions de connaissances.

L’ignorance chassée, Rosso Fiorentino (1495-1540)

Mais ce « marché de l’information », sans quasiment aucune régulation, est également un amplificateur majeur de toutes sortes d’informations fausses, de rumeurs, voire de théories complotistes [2]. Les très vives polémiques sur les réseaux sociaux autour de la Covid-19 le confirment largement, avec souvent des affirmations péremptoires en 280 caractères 1, une absence récurrente de doute et une profonde méconnaissance des ressorts de la découverte scientifique (voir l’article de Thomas Durand, « Covid-19 : une polarisation dingue, faute de doute »).

Une des particularités de la crise a été, comme nous le soulignions dans notre précédent numéro [3], son caractère soudain et ses conséquences potentiellement dramatiques où « le temps d’une connaissance en train de se constituer n’est pas le temps médiatique ni le temps politique ». Cet antagonisme entre une connaissance scientifique qui se construit progressivement, avec ses doutes et ses prudences, ses essais et ses erreurs, et une attente de réponses fermes et définitives de la part de la société a été source de nombreuses dérives.

Le public est habitué à des connaissances scientifiques stables, il constate la valeur de la science au travers de ses applications qui ont largement prouvé les concepts sur lesquels elles sont fondées. Même en médecine, domaine plus fragile, le socle de connaissances est jugé suffisamment solide pour qu’un large consensus se fasse, chez les patients et les professionnels de santé, sur les traitements à mettre en œuvre pour la plupart des pathologies graves. Pour de nombreuses maladies, on s’attend à l’existence d’une prise en charge efficace. Le constat de notre ignorance et d’une certaine impuissance face à la Covid-19 a ainsi été source de grand désarroi.

Parmi les nombreuses controverses qui ont émaillé cette période, rappelons celle relative à la méthode pour établir l’efficacité de protocoles thérapeutiques et de médicaments. Nous avions alors souligné que les essais thérapeutiques contrôlés étaient non seulement la méthode qui apportait le plus d’informations fiables, mais aussi la méthode la plus rapide pour les obtenir. Avec quelques mois de recul, les essais cliniques commencent à produire des résultats solides, partagés par la quasi-totalité des agences de santé au monde (voir l’article de Nathan Peiffer-Smadja et Yazdan Yazdanpanah, « Discovery : intérêt et éthique des essais cliniques randomisés dans le contexte Covid-19 »).

Le Pr Didier Raoult, principal promoteur du recours à l’hydroxychloroquine, avait théorisé le rejet de la « méthodologie » en invoquant le philosophe Paul Feyerabend (voir notre article dans le SPS n° 333, « Didier Raoult contre la méthode scientifique »). Il semble maintenant revenir sur cette posture extrême quand il déclare devant le Sénat (15 septembre 2020) : « Je pense que l’on ne peut découvrir que par l’observation et l’empirisme. On peut confirmer par la méthodologie mais pas découvrir » [4]. Effectivement, sans confirmation « par la méthodologie », une « découverte » reste une simple spéculation. Et avec le recul de plusieurs mois, avec les résultats des essais cliniques rigoureux qui s’accumulent, la quasi-totalité des agences sanitaires du monde convergent pour exclure le recours à l’hydroxychloroquine de leurs recommandations thérapeutiques (voir l’article Nathan Peiffer-Smadja, « Hydroxychloroquine : les recommandations des agences sanitaires dans le monde »).

Aujourd’hui, la science n’est plus la même que celle du temps d’Emmanuel Kant. Des méthodes solides pour produire et valider des connaissances ont été mises en place et les domaines scientifiques se sont considérablement étendus, enrichis et approfondis.

Avec le développement des nouveaux moyens de communication électroniques, la publication scientifique est l’objet de mutations et de remises en cause majeures. Les « revues prédatrices » se multiplient (voir l’article de Valentin Ruggeri, « Chloroquine et trottinette : le problème des revues prédatrices »). Ainsi, la valeur et la portée d’une étude formellement publiée deviennent de plus en plus difficiles à évaluer pour une personne non spécialisée. La communication scientifique s’en trouve brouillée auprès du grand public et les annonces prématurées et médiatisées ne manquent pas, ajoutant le trouble à la confusion.

La course pour mettre au point un vaccin contre la Covid-19, avec son abondante communication institutionnelle, est de nature à susciter des espoirs et des déceptions, avec le risque corollaire de voir une défiance durable s’installer en réaction à une promotion prématurée ou à un déploiement précipité dans certains pays. Défiance qui sera alors attisée par les mouvements anti-vaccination très actifs.

Concluons avec Emmanuel Kant, toujours lui, qui, dans le même texte, faisait remarquer que « la connaissance de notre ignorance suppose que nous ayons la science et du même coup rend modeste, alors qu’au contraire s’imaginer savoir gonfle la vanité ».

Références


1 | Kant E, Logique, Librairie philosophique J. Vrin, 1970.
2 | Bronner G, « Il faut réguler le marché de l’information sur Internet », Pour la science, 25 janvier 2017. Sur pourlascience.fr
3 | « Science, expertise et décision à l’épreuve de la pandémie de Covid-19 », dossier de SPS n° 333, juillet 2020. Sur afis.org
4 | Vey T, « Didier Raoult s’emporte devant le Sénat », Le Figaro, 15 septembre 2020. Sur lefigaro.fr

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