Accueil / Les feux de Moirans-en-Montagne ou l’expertise en situation de crise

Les feux de Moirans-en-Montagne ou l’expertise en situation de crise

Publié en ligne le 2 juillet 2009 - Ondes électromagnétiques -
par Marc Poumadère - SPS n° 285, avril-juin 2009

Marc Poumadère est directeur de programme à l’Institut Symlog, Paris. Ses travaux portent sur les modalités théoriques et pratiques de la gouvernance des risques

Poumadère, M. & Mays, C. (2003) « The dynamics of risk amplification and attenuation in context : A French case study. » In Risk Communication and social amplification of risk, dir. N. Pidgeon, R. Kasperson et P. Slovic, Cambridge : Cambridge University Press.

L’enfouissement d’une ligne électrique présente plusieurs avantages et repose sur une technologie maîtrisée, cependant que la mise en œuvre concrète de cette option dans un contexte précis peut conduire à des effets inattendus. Ainsi la survenue d’une série d’incendies inexpliqués dans la ville de Moirans-en-Montagne, où une ligne de 20 000 volts avait été enfouie six mois auparavant, a contribué à générer une situation inédite en bien des points et éclairant d’un jour nouveau le rapport psychologique et social à une technologie. L’exposition de la population locale aux conséquences destructrices des incendies, à la menace de survenue de nouveaux sinistres ainsi qu’à l’incertitude quant à leur origine, le tout sous une attention médiatique soutenue, a créé une situation de crise au sein de laquelle la mobilisation de plusieurs niveaux d’expertise paraît avoir joué un rôle central.

Des incendies inexpliqués

Entre le mois de novembre 1995 et celui de février 1996, Moirans-en-Montagne, une petite ville de 2 200 habitants du Jura surtout connue pour son industrie du jouet, se trouve confrontée à un phénomène inexpliqué. Pendant cette période, plus d’une douzaine d’incendies d’habitations paraissent se déclarer spontanément. Un incendie aura une conséquence dramatique : un pompier et une résidente y perdront la vie le 20 janvier 1996. Plusieurs des incendies sont apparus le long d’une même rue, et les pompiers sont intrigués par l’absence de signes habituels permettant de déterminer la cause des départs de feu. D’autres caractéristiques s’avèrent surprenantes : les flammes semblent atypiques, de forme et de couleur étranges, progressant par vagues, se propageant vers le plafond comme s’il s’agissait de gaz en combustion. De hautes températures sont évoquées pour expliquer des impacts inattendus sur les vestes en cuir des pompiers, ou sur leurs casques en Kevlar prévus pourtant pour être résistants. À la suite de l’incendie aux fatales conséquences, la décision est prise de fermer la rue des Cares où sont apparus plusieurs feux. L’eau paraissant inopérante contre ces feux inhabituels, il est prévu de garder disponible une poudre spéciale pour lutter contre de nouveaux incendies. Un état d’alerte permanent est instauré, permettant aux pompiers d’être sur site dans les trois minutes suivant un appel. Pour éviter d’augmenter le stress de la population, les pompiers cessent d’utiliser leurs sirènes quand ils sont appelés à intervenir, parfois plusieurs fois par jour et à de brefs intervalles. Outre la mobilisation de la municipalité et des pouvoirs publics, cette situation hors du commun attire l’attention des médias, d’abord au niveau régional puis national. D’importantes ressources d’expertise seront également présentes sur le terrain, en lien notamment avec une ligne à haute tension récemment enfouie.

Une ligne à haute tension enfouie

Pendant l’été 1995, soit quelque six mois avant le début de la série d’incendies, une ligne à haute tension de 20 000 volts est enfouie à environ vingt mètres de la rue des Cares. Cette option technologique est justifiée par le fait que l’industrie locale du jouet requiert un important approvisionnement en énergie électrique. La ligne électrique enfouie s’inscrit donc dans la continuité socio-économique du contexte : l’industrie du jouet et ses besoins en énergie électrique sont des enjeux familiers pour la population locale où chacun connaît quelqu’un qui travaille dans l’une des entreprises concernées. Ces éléments permettent d’expliquer l’accueil apparemment favorable réservé par les habitants à cette option technologique, et il n’a pas été fait état d’une opposition explicite ou organisée lors de l’enfouissement de la ligne. Cet accommodement local a lieu alors que les champs électromagnétiques occasionnés par les lignes à haute tension sont depuis longtemps l’objet d’études de risques. Dès la fin des années 1970, plusieurs études épidémiologiques ont trouvé des associations entre l’exposition à des champs électromagnétiques et des effets sur la santé, dont la leucémie chez l’enfant et le cancer du cerveau chez l’adulte, cependant que les experts ne peuvent s’accorder à déterminer si cette association est causale et, si elle l’est, dans quelle mesure. Comment cette incertitude a pu faire écho parmi les préoccupations de la population locale demanderait à être étudié plus avant. Ce qui est certain, c’est que très rapidement face aux feux inexpliqués, l’attention s’est portée vers la ligne enfouie qui s’est alors trouvée au centre de différentes formes d’expertise.

La mobilisation de plusieurs niveaux d’expertise

Une enquête judiciaire est ouverte pour rechercher les causes de la mort des deux victimes de l’incendie du 20 janvier. S’appuyant sur l’absence de traces de magnésium ou d’un autre accélérateur, les experts concluent que l’incendie n’est pas d’origine criminelle. Cette conclusion était presque attendue : la nouvelle ligne enfouie et les caractéristiques atypiques des feux avec les effets qu’ils produisent font penser qu’un phénomène électrique est impliqué. Le maire demande qu’EDF prenne le problème en main, et des capteurs sont placés le long du réseau souterrain. Les mesures ne révélant aucune défaillance technique, le représentant régional d’EDF confirme que, contrairement aux rumeurs, la série de feux n’est pas liée aux travaux réalisés l’année précédente dans la ville, et que l’enfouissement de la ligne améliore la sécurité tout en préservant l’environnement. Il indique que d’autres causes doivent être explorées : les champs magnétiques ou hautes fréquences associés à la machinerie industrielle locale. Les hautes fréquences émises par une source proche de Moirans ou dans la ville pourraient produire un arc électrique avec les structures métalliques des maisons. Les hautes fréquences étant hors du domaine d’EDF, il est fait appel à TDF pour réaliser les mesures. À titre de prudence, et pour rassurer les résidents, EDF coupe le quartier du réseau électrique et installe un groupe électrogène. Le maire déclare qu’une approche scientifique et raisonnable est nécessaire, qu’il convient de rester ouvert à toutes les hypothèses et à toutes les compétences. Avec TDF, plusieurs organisations publiques sont sollicitées pour fournir des experts : France Telecom, le CNET, le CEA (l’hypothèse de matière radioactive sera rapidement éliminée), l’Institut de Physique du Globe de Strasbourg (pour rechercher des signes d’activité sismique), la DRIRE (qui inspectera la machinerie industrielle). Un chercheur du CNRS vient de son propre chef pour vérifier sa théorie selon laquelle les feux seraient dus à de l’hydrogène ionisé libéré par des failles en mouvement. D’autres hypothèses sont produites également : des gaz provenant des marais ; des souris grignotant les câbles électriques ; des revenants, victimes d’un peloton d’exécution lors de la deuxième guerre mondiale, ou morts lors de la guerre de Trente Ans. Refusant la venue d’un exorciste, le prêtre de la ville déclare faire confiance à la science pour trouver les explications. Quant aux gendarmes, ils s’en tiennent à leur domaine d’expertise et, ayant poursuivi leur enquête, l’arrestation du pyromane responsable des incendies est annoncée le 6 février.

Discussion

Quelles leçons tirer de ce qui s’est passé à Moirans-en-Montagne ? Le premier élément à considérer est que l’acceptation d’une technologie peut s’accompagner d’ambivalence et, si elles existent, les préoccupations trouveront un mode d’expression sous une forme ou une autre. La série d’incendies inexpliqués a ainsi libéré l’expression des interrogations et craintes associées à la ligne enfouie et jusqu’alors contenues. D’ordinaire sans rapport avec les champs électromagnétiques, divers signes et phénomènes parfois en résonance avec l’histoire et les légendes locales, ont été assemblés pour tenter de donner sens à une expérience qui s’en trouvait temporairement dépourvue. La gestion de cette situation particulièrement éprouvante pour les acteurs impliqués a été exemplaire à bien des égards. L’ouverture et la détermination montrées par le maire pour prendre en compte les différents niveaux d’expertises et les hypothèses s’y rapportant ont permis d’engager une recherche collective d’explications en situation d’incertitude et de menace. L’expertise dans cette situation de crise paraît correspondre à une double rationalité : rationalité scientifique et procédurale pour établir des faits, rationalité sociale en se montrant de facto sensible aux préoccupations de la population et à la nécessaire recherche de sens. Plus généralement et dans une perspective de gouvernance des risques, il pourrait être utile de mieux connaître la fonction sociale de l’expertise en situation de crise, ou quand une technologie fait l’objet de controverses comme aujourd’hui les radiofréquences. Le cas d’une problématique actuellement peu médiatisée mais pouvant un jour donner matière à une information scientifique 1 pourrait également se poser en ces termes.

1 Par exemple, l’information se rapportant à l’effet Hormesis pourrait concerner aussi bien la santé publique, la sûreté industrielle que la communication des risques, voir : Poumadère, M. (2003) « Hormesis : Public health policy, organizational safety, and risk communication ». Journal of Human and Experimental Toxicology, Vol.22, pp 39-41.