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Quelques critiques à l’ouvrage de Steven Pinker

Publié en ligne le 30 août 2019 - Rationalisme - Philosophie

Point de vue

On ne reviendra pas ici sur les éléments factuels apportés par Pinker à l’appui de sa thèse. Mais sa démonstration pose plusieurs problèmes d’ordre général.

Le premier est que l’objet même de la thèse, à savoir l’esprit des Lumières, n’est pas analysé précisément. Pinker convoque à son sujet quelques idées générales, parfois très floues, comme cet « humanisme » qui semble être une sorte d’empathie généralisée vis-à-vis de l’ensemble du genre humain, et qui conduit l’homme des Lumières à être forcément « cosmopolite » et « citoyen du monde » p. 25). Puis, au fil de l’ouvrage, on comprend que l’esprit des Lumières s’est incarné dans la démocratie, le marché, la « bonne gouvernance » et le refus des idéologies.


La Cité idéale (XVesiècle),
d’abord attribuée à Piero della Francesca puis à Luciano Laurana et maintenant à Francesco di Giorgio Martini ou Melozzo da Forlì
© wikipedia.org

Le deuxième problème est que la thèse exposée mêle des considérations très diverses, de l’augmentation de l’espérance de vie à la progression de la démocratie et de ce que Pinker appelle les idées « progressistes ». Si certaines considérations sont raisonnablement objectives et peuvent faire l’objet d’indicateurs fiables, d’autres tiennent surtout au choix d’une lecture du monde. Par exemple la démocratie, loin de faire l’unanimité dans sa définition, est une notion sujette à controverse et objet de batailles politiques récurrentes.

Le troisième problème tient à une lecture simpliste de l’Histoire : par exemple, comment tenir pour certain que la démocratie, ou d’autres phénomènes considérés par Pinker comme vertueux, sont des conséquences des Lumières ? Dans sa version la plus pure, la démocratie date de l’Antiquité, et les expériences parlementaires existaient déjà dans les pays européens d’Ancien Régime.


American Progress,
John Gast(1842-1896)
© wikipedia.org

En réalité, les Lumières, mais aussi d’autres événements historiquement mêlés comme les répercussions, sur la longue durée, de la découverte des Amériques par l’Occident, ont ouvert une longue période de bouleversements politiques et sociaux dont les conséquences ont été contrastées. Pinker sort de cet embarras en mettant en scène des ennemis des Lumières qui agissent pour contrecarrer le cours de l’Histoire, mais il oublie que des mouvements comme le fascisme ou le communisme soviétique, qui n’ont pas été des amis de la démocratie ni des libertés publiques, n’étaient pas non plus des mouvements nostalgiques d’un avant les Lumières, la science et l’industrie. Il oublie par ailleurs que la période de progrès socio-économique la plus éclatante en Occident, qu’on appelle chez nous les Trente Glorieuses, s’est faite sous l’égide d’États forts pratiquant une politique dirigiste et sous l’aiguillon de mouvements ouvriers puissants. Ainsi le bloc intellectuel pinkérien, unissant solidairement Lumières, démocratie, progrès socio-économique et libres marchés, ne paraît pas convaincant face à la réalité historique.

Le quatrième problème est donc un refus de la politique et des idéologies qui, selon Pinker, font partie des forces entravant le progrès. Pinker semble croire au pouvoir des idées, qui agiraient directement sur l’évolution du monde. C’est un point de vue proprement idéaliste. Pourtant, les idées sont désarmées : pour transformer les sociétés, il a fallu que des groupes d’hommes intéressés mènent bataille, il a fallu que des groupes sociaux concourent à leur victoire. Ce n’est alors pas l’idée de Progrès qui s’impose mais une version particulière du progrès proposée par un groupe organisé : le progrès du communisme collectiviste n’est pas le même que celui du dirigisme gaullien ou que celui du libéralisme contemporain.

Pour Pinker, l’objectivité scientifique peut avoir pour pendant une sorte d’objectivité désintéressée dans le champ politique, ainsi réduit à une activité de gestion raisonnable et éclairée que Pinker appelle « bonne gouvernance ». Bien sûr, de nombreux débats politiques peuvent s’éclairer des enseignements de la science et du savoir des techniciens : aider à cette transmission fait partie des objectifs de Science et pseudo-sciences. Mais un régime démocratique reste le lieu de rencontre d’intérêts divergents, de forces sociales contradictoires : c’est précisément la raison de son existence. L’opposition entre démocratie et gouvernement des sages, ou des experts, est un thème fort ancien. À quoi sert-il de voter s’il y a en politique une vérité indiquée par la Raison ? //


Thème : Rationalisme

Mots-clés : Philosophie

Publié dans le n° 328 de la revue


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L' auteur

Antoine Pitrou

Ingénieur en informatique et membre du Comité de Rédaction de Science & Pseudo-Sciences.

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