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EVIDENCE BASED BONNE HUMEUR

Publié en ligne le 15 octobre 2026 - Esprit critique et zététique -
« Les Preuves sont irréfutables : Propidexsoigne tous les ulcères », publicité polonaise (années 1920)

La planche qui suit ce texte se conclut par un vertige : après plusieurs cases à défendre patiemment l’idée que la pensée evidence-based permet de dire pourquoi on croit ce qu’on croit, l’argument massue tombe : « Bah enfin, c’est ÉVIDENT, hein ! » Rideau. Le procès de l’évidence s’achève par… une évidence. C’est beau comme une preuve par l’absurde.

Voilà bien un faux ami qui mérite d’être expliqué : en français, une évidence se passe d’explication. Elle s’impose, elle dispense et nous envahit telle une croyance. En anglais, evidence oblige au contraire à démontrer et passe par une méthode, celle de la recherche de preuve : observer, documenter, justifier. L’une ferme la conversation ; l’autre l’ouvre. L’une dit c’est comme ça ; l’autre demande comment le sait-on ? Et le véritable problème n’est pas simplement linguistique. Il est démocratique.

Demander des preuves, c’est faire un geste subversif dans l’époque actuelle : refuser que l’autorité ou que le « bon sens » tienne lieu de démonstration. C’est dire à l’expert, au ministre, au professeur, au journal télévisé : prouve-le. Ce petit mot est profondément démocratique et profondément irritant pour qui préférerait ne pas avoir à se justifier.

En démocratie, l’evidence-based est une idée centrale : gouverner avec des données plutôt qu’avec des idéologies, évaluer les politiques publiques, les réorienter, les justifier… En voilà une idée ! La difficulté tient en ce que les preuves ne parlent jamais d’elles-mêmes. Quand quelqu’un choisit quelles données compter, quelles études financer, quelle définition du « résultat » retenir, fait-il le bon choix, guidé par les bonnes raisons ?

La connaissance scientifique peut être instrumentalisée et devenir un champ de bataille comme un autre. Ça ne veut pas dire qu’une étude vaut une opinion. Ça veut dire qu’on peut brandir une étude exactement comme on brandit une certitude, avec la même fermeture d’esprit.

La différence entre la pensée fondée sur les preuves et l’évidence à la française n’est pas que l’une a raison et l’autre tort. C’est que l’une accepte d’être interrogée, et que l’autre, par construction, ne le supporte pas.


Publié dans le n° 358 de la revue


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Les auteurs

Romain Meunier

En balade sur les sentiers piégeux de ce mystérieux « esprit critique », il anime depuis 2017 les petits ronds (…)

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Agnès Buzyn

Hématologue, professeure des universités. Elle a été présidente de l’Institut de radioprotection et de sûreté (…)

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