Le méthane : un gaz à effet de serre à ne pas négliger
Publié en ligne le 23 juillet 2026 - Climat -
Les gaz à effet de serre
L’effet de serre est le mécanisme, bien compris, qui permet à la Terre d’avoir une température propice à la vie. Plus de 99 % de la masse de l’atmosphère (azote N2, oxygène O2, argon Ar) ne contribue pas à l’effet de serre. Seuls des gaz à l’état de traces y participent. Le plus important, en termes d’intensité d’impact, est la vapeur d’eau. Le second est le dioxyde de carbone (CO2) et le troisième est le méthane (CH4).
La vapeur d’eau joue un rôle essentiel dans le climat de la Terre et ses variations, mais sa concentration dans l’atmosphère n’est pratiquement pas modifiée par les émissions humaines (irrigation, refroidissement des dispositifs de production d’électricité). En effet, tout excès de vapeur d’eau dans la troposphère est rapidement éliminé par précipitation. À l’inverse, la concentration de CO2 a fortement augmenté dans l’atmosphère du fait de l’utilisation des combustibles fossiles – charbon, pétrole, gaz dit « naturel » –, mais aussi de la déforestation, passant de 320 à 420 parties par million 1 (ppm) entre 1965 et 2025. À l’ère pré-industrielle, la concentration de CO2 était d’environ 280 ppm et son augmentation depuis lors a généré un forçage radiatif 2 estimé à environ 2,33 watts par mètre carré (W m2).
Le dioxyde de carbone est ainsi le principal moteur du réchauffement climatique observé depuis le XXe siècle, et en particulier depuis les années 1970, avec une augmentation de la température moyenne à la surface de la Terre d’environ 0,2 °C par décennie.
Pourtant, il n’est pas le seul moteur du réchauffement observé. En effet, la concentration d’autres gaz à effet de serre a aussi augmenté du fait des activités humaines. C’est en particulier le cas du méthane dont la concentration est passée d’environ 0,7 à 1,9 ppm depuis l’ère pré-industrielle, générant un forçage radiatif de 0,57 W m-2, soit quatre fois moins que celui du CO2. Le méthane apparaît cependant comme le second gaz à effet de serre d’origine anthropique et sa contribution au réchauffement, bien qu’inférieure à celle du CO2, n’est pas négligeable. Par ailleurs, les émissions de méthane conduisent aussi à l’augmentation de la concentration d’ozone dans la troposphère ainsi que de la vapeur d’eau dans la stratosphère, ce qui contribue aussi à l’augmentation de l’effet de serre ([1], figure 6.12 dans le chapitre 6). C’est pourquoi la réduction des émissions de méthane est reconnue comme un levier potentiel pour limiter le réchauffement climatique sur les prochaines décennies.
On voit que l’augmentation de la concentration de méthane, en absolu, a été presque cent fois plus faible que celle du CO2 (1,2 ppm contre 140) alors que son impact sur le réchauffement climatique est seulement quatre fois inférieur. Cela résulte du fait que le méthane est plus efficace que le dioxyde de carbone pour absorber le rayonnement infrarouge à la base de l’effet de serre.
Une version similaire de ce texte, du même auteur, a été publiée sur le site web du club de réflexion « Progressistes pour la social-démocratie », progressistes-socialdemocratie.eu
Par ailleurs, les rôles du dioxyde de carbone et du méthane ne sont pas facilement comparables. Le méthane a une durée de vie dans l’atmosphère de l’ordre de dix ans, beaucoup plus courte que celle du dioxyde de carbone. Les émissions actuelles de méthane auront ainsi peu d’effet sur la concentration dans trente ans, et donc sur la température à la fin du siècle. À l’inverse, le CO2 s’accumule dans l’atmosphère et les émissions actuelles auront encore un impact dans cent ans.
Le potentiel de réchauffement : comparer dioxyde de carbone et méthane
Le potentiel de réchauffement global (PRG) est un indicateur qui permet de comparer l’impact climatique d’une émission de différents gaz à effet de serre. Il quantifie le réchauffement cumulé provoqué par l’émission d’une masse donnée d’un gaz, relativement à celui produit par la même masse de CO2, sur une période donnée. Par convention, le potentiel de réchauffement global du CO2 est de 1, et celui des autres gaz est exprimé relativement à cette référence. Le calcul du PRG repose sur l’intégration, sur un horizon temporel choisi (généralement 20, 50, 100 ou 500 ans), du forçage radiatif induit par le gaz considéré. Il dépend donc à la fois de l’efficacité radiative du gaz, c’est-à-dire sa capacité à absorber le rayonnement infrarouge et à perturber le bilan énergétique de la Terre, et de sa persistance dans l’atmosphère au cours du temps.
Chaque année, l’atmosphère échange des quantités considérables de CO2 avec la végétation et les océans. Le temps de résidence moyen d’une molécule de O2 dans l’atmosphère est alors d’environ cinq ans avant qu’elle ne passe par un des autres réservoirs de carbone. Pour le climat, le paramètre important n’est pas le suivi des molécules individuelles mais le temps pendant lequel l’émission d’une certaine quantité de dioxyde de carbone a un impact sur la concentration atmosphérique.
On cite souvent une durée de vie de cent ans pour le dioxyde de carbone dans l’atmosphère, mais c’est là une grosse approximation qui masque une réalité beaucoup plus complexe. En effet, le CO2 est une molécule stable dans l’atmosphère qui ne disparaît pas par oxydation comme le méthane. L’atmosphère en échange avec les autres réservoirs (végétation, sol, océans) suivant des mécanismes qui ont des temps caractéristiques variables et peuvent saturer. Ainsi, une partie du CO2 émis est absorbée rapidement (quelque années) par la biosphère et la couche supérieure des océans. Mais une autre partie (20-30 %) reste dans l’atmosphère pendant des milliers d’années.
Le méthane présente un PRG élevé, principalement parce qu’il combine une efficacité radiative très forte avec une durée de vie atmosphérique suffisamment longue pour produire un réchauffement important. Cependant, sa durée de vie est suffisamment courte pour que cet effet soit concentré dans les premières décennies suivant son émission. À masse égale, le méthane absorbe très efficacement le rayonnement infrarouge dans des bandes spectrales où le dioxyde de carbone est moins absorbant, ce qui le rend beaucoup plus puissant en termes de forçage radiatif instantané. En raison de sa durée de vie atmosphérique de l’ordre de dix ans, l’essentiel de son impact climatique se produit à court et moyen terme, contrairement au CO2 dont une fraction persiste pendant des siècles à des millénaires.
À cela s’ajoutent des effets indirects importants. L’oxydation du méthane dans l’atmosphère modifie la chimie atmosphérique, notamment en contribuant à la formation d’ozone dans la troposphère et à l’augmentation de la vapeur d’eau dans la stratosphère, deux composés qui sont eux-mêmes des gaz à effet de serre. Ces contributions indirectes sont prises en compte dans le calcul du PRG et augmentent significativement la valeur attribuée aux émissions de méthane lorsqu’on tient compte uniquement de l’impact sur sa propre concentration.
La valeur du PRG dépend fortement de l’horizon temporel retenu. Sur vingt ans, celui du méthane est très élevé, de l’ordre de 80, car l’essentiel de son effet radiatif se manifeste rapidement après l’émission. Sur cent ans, sa valeur est plus faible, autour de 28 selon les estimations récentes du Giec ([2], Tableau 7.15 et Box 7.3, chapitre 7), car le méthane a largement disparu de l’atmosphère bien avant la fin de cette période, tandis que le CO2 continue à exercer un forçage durable. Le choix de l’horizon temporel n’est donc pas neutre : il reflète implicitement une priorité donnée soit aux impacts climatiques à court terme, soit au contrôle du réchauffement à long terme.
Ainsi, le méthane est un gaz à effet de serre particulièrement important pour le rythme du réchauffement climatique. La réduction de ses émissions permet de ralentir rapidement l’augmentation des températures à l’échelle de quelques décennies, mais elle ne se substitue pas à la réduction des émissions de CO2, qui reste indispensable pour stabiliser le climat à long terme.
Le schéma présente les principales sources d’émissions de méthane (en orange pour les sources anthropiques, en vert pour les sources naturelles) et les puits d’absorption (en vert), exprimés en millions de tonnes de CH₄ par an. Les chiffres sont donnés avec leur intervalle d’incertitude en parenthèse.
© Global Carbon Atlas (globalcarbonatlas.org).
Les différentes sources de méthane
La quantification des principales sources de méthane est plus difficile, et donc plus incertaine, que celles du CO2. On peut en effet généralement faire un « bilan matière » des émissions de ce dernier en lien avec l’utilisation des combustibles fossiles : la masse de CO2 émise est directement liée à la masse de carbone dans le combustible utilisé. À l’inverse, les émissions de méthane dépendent de processus biophysiques à l’efficacité très variable. Les estimations reposent soit sur des études de processus, avec une extrapolation de mesures faites sur quelques sites en conditions bien contrôlées (approche dite bottom-up), soit sur l’analyse des mesures de concentration faites sur une centaine de stations dans le monde (approche dite top-down). Les deux méthodes conduisent à des estimations significativement différentes qui reflètent notre méconnaissance des processus. Les chiffres donnés ci-dessous doivent donc être considérés comme des ordres de grandeur.
Le total des émissions de méthane dans le monde est estimé à 550 millions de tonnes par an [3] (à comparer aux émissions de CO2 qui sont de l’ordre de 40 milliards de tonnes par an). On distingue classiquement les sources anthropiques (humaines) et les sources naturelles. À l’échelle mondiale, environ 60 % des émissions de CH₄ sont d’origine humaine, et 40 % d’origine naturelle.
L’agriculture est la première source anthropique de méthane, avec environ 40 % du total. La source dominante est l’élevage des ruminants (bovins, ovins, caprins) via la fermentation entérique : les micro-organismes du rumen produisent du méthane qui est ensuite rejeté principalement par éructation. Cette source est directement liée au nombre d’animaux et à leur alimentation. À cela s’ajoutent les rizières (culture sous eau), où la décomposition anaérobie (sans oxygène) de la matière organique dans les sols saturés en eau génère du méthane, qui s’échappe vers l’atmosphère via les plants de riz. Les déjections animales (lisiers, fumiers) contribuent également, surtout lorsqu’elles sont stockées en conditions anaérobies.
Le pergélisol (permafrost en anglais) est la couche de sol gelé en permanence que l’on trouve aux hautes latitudes. Il contient des quantités importantes de carbone. Avec le réchauffement climatique en cours, une fraction va dégeler et le carbone va être libéré par les micro-organismes, soit sous forme de dioxyde de carbone, soit sous forme de méthane. Les émissions de méthane pouvant alors amplifier le réchauffement initial. Ce processus a donc été considéré comme une potentielle bombe à retardement climatique, mais les études récentes ont largement réduit le potentiel d’émission de méthane.
La deuxième grande catégorie est l’exploitation des combustibles fossiles avec environ 34 % des émissions anthropiques. Le méthane est le principal constituant du gaz fossile, et des émissions se produisent tout au long de la chaîne : extraction, traitement, transport, distribution et usage. Les fuites de gaz (en exploitation régulière ou accidentelle) dans les infrastructures pétrolières et gazières constituent une source majeure, souvent sous-estimée avant l’essor des observations satellitaires. L’extraction du charbon est également une source importante, car le méthane est naturellement présent dans les veines de charbon (connu sous le nom de grisou) et est libéré lors de l’exploitation minière.
La troisième source anthropique importante est la gestion des déchets (environ 19 %). Les décharges produisent du méthane lors de la décomposition anaérobie des déchets organiques. Les eaux usées, notamment dans les régions où le traitement est incomplet ou absent, contribuent également via des processus biologiques anaérobies.
Les principales sources naturelles sont dominées par les zones humides (marais, tourbières, plaines inondables), qui représentent la plus grande source globale de méthane, souvent estimée à 30 % ou plus des émissions totales mondiales. Dans ces environnements saturés en eau, l’absence d’oxygène favorise l’activité de micro-organismes qui produisent du méthane à partir de matière organique. Ces émissions varient fortement selon la température, l’hydrologie et la saison.
D’autres sources naturelles existent, mais elles sont plus modestes à l’échelle globale : lacs et réservoirs, termites, certains feux naturels, ainsi que suintements géologiques (émissions naturelles de méthane depuis les fonds marins ou les zones continentales riches en hydrocarbures). La fonte du pergélisol (voir encadré) est une source potentiellement importante à long terme, mais il contribue encore aujourd’hui relativement peu aux émissions globales, bien qu’il suscite l’attention en raison du risque d’une forte rétroaction avec le réchauffement.
En France
En France, selon le Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (Citepa) [4], les émissions de méthane sont de deux millions de tonnes par an (MtCH4), avec une contribution largement dominante de l’agriculture (71 %) et de la gestion des déchets (21 %). On peut comparer cette estimation à celle des émissions nationales de CO2 qui sont de l’ordre de 270 MtCO2. En prenant un PRG à l’horizon de cent ans, on estime les émissions de méthane comme équivalentes à 60 MtCO2. Si l’on choisit un horizon temporel de vingt ans pour se focaliser sur l’impact climatique à court terme, on trouve que les émissions nationales de méthane sont équivalentes à 170 MtCO2, ce qui est donc inférieur mais comparable à celles du CO2. Ce chiffre indique le potentiel de réduction des émissions de méthane en France pour limiter son impact sur le réchauffement climatique des toutes prochaines décennies.
Sur la dernière décennie, les émissions de méthane sont en baisse en France, essentiellement du fait de la diminution du cheptel, principalement celui des bovins. Pour le futur, les recommandations du Citepa concernent principalement l’élevage, principal secteur d’émission où les recommandations sont les suivantes :
- optimiser la conduite des troupeaux pour diminuer les périodes improductives ou pour faire évoluer les produits mis sur le marché (gestion de l’état sanitaire, diminution de la mortalité à la naissance, optimisation de l’âge au premier vêlage, évolution des systèmes d’engraissement…) ;
- limiter la fermentation entérique, via des ajustements de l’alimentation animale (apport de lin par exemple) ou via la sélection génétique ;
- améliorer la gestion des déchets et en faire une ressource via le développement de la méthanisation [5]. Les déjections animales sont déjà utilisées dans des installations spécifiques visant à valoriser la matière et capter le méthane produit.
Pour les secteurs autres que l’agriculture, les recommandations principales portent sur la maintenance des réseaux de distribution de gaz, et une optimisation de la gestion des décharges.
Objectifs internationaux
Après de nombreux travaux et recommandations scientifiques depuis le début des années 2000, la question du méthane et le rôle de la réduction de ses émissions sur l’atténuation du changement climatique sont pris en compte au niveau politique depuis quelques années. Ainsi, dans le cadre de la COP26, plus de cent pays se sont engagés dans le « Global Methane Pledge » [6] avec pour objectif la réduction des émissions anthropiques mondiales de méthane de 30 % d’ici 2030 par rapport à 2020. Ces pays reconnaissent que « réduire les émissions de méthane d’origine humaine est l’une des stratégies les plus rapides et les plus rentables pour ralentir le réchauffement climatique et contribuer aux efforts mondiaux visant à limiter la hausse des températures à 1,5 °C ». Les cibles d’actions portent sur :
- la détection et la réparation des fuites sur tout le secteur de la production et le transport du gaz fossile ;
- une meilleure gestion des déchets pour éviter la mise en décharge des déchets organiques, et la récupération du méthane sur ces décharges ;
- l’optimisation du secteur agricole avec un focus sur l’amélioration de l’élevage et la limitation des cultures inondées ;
- la limitation, par inondation, des émissions des mines de charbon abandonnées ;
- la modification du traitement des eaux usées avec récupération du méthane émis et gestion aérobie des résidus.
Conclusion
Le méthane est le second gaz à effet de serre d’origine anthropique, avec une durée de vie dans l’atmosphère nettement plus courte que celle du dioxyde de carbone. La réduction de ses émissions apparaît plus facile que celles de ce dernier. Elle a le potentiel de limiter le réchauffement climatique des prochaines décennies, tandis que la réduction des émissions de CO2 est nécessaire pour cibler le changement climatique sur le plus long terme. En France, le potentiel porte principalement sur le secteur agricole. La méthanisation des déchets de l’élevage offre une opportunité de réduction des émissions tout en étant une ressource économique. Cette technologie est aujourd’hui soutenue par l’État [7] et sa viabilité économique à terme reste à démontrer.
1 | “Contribution to effective radiative forcing”, figure 6.12 du rapport du Giec AR6-WG1, 2021. Sur ipcc.ch
2 | “The earth’s energy budget, climate feedbacks and climate sensitivity”, du rapport du Giec AR6-WG1, chapitre 7. Sur ipcc.ch
3 | Global Carbon Project, “Global methane budget”, 10 septembre 2024. Sur globalcarbonproject.org
4 | Citepa, « Le rapport de référence sur les émissions de gaz à effet de serre et de polluants atmosphériques en France », 16 juin 2025. Sur citepa.org
5 | Ministère de l’Agriculture, « La méthanisation agricole en questions », 12 juin 2017. Sur agriculture.gouv.fr
6 | Site “Global Methane Pledge”.
7 | Ademe, « Réalisation d’installations de méthanisation », 2026. Sur agirpourlatransition.ademe.fr
1 Le ppm (parties par million) est une unité de concentration : 1 ppm signifie que, sur un million de molécules d’air, il y en a une de l’espèce considérée.
2 Le forçage radiatif quantifie la perturbation d’origine radiative induite par un agent sur l’équilibre énergétique de la Terre. Un forçage radiatif positif tend à réchauffer le climat ; un forçage négatif tend à le refroidir. Il est quantifié en watts par mètre carré (W m2).
Publié dans le n° 356 de la revue
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L'auteur
François-Marie Bréon
François-Marie Bréon est chercheur physicien-climatologue au Laboratoire des sciences du climat et de (…)
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