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Les théories de la terre creuse : Les soucoupes volantes viendraient de l’intérieur de notre planète

Publié en ligne le 7 juillet 2004 - Mythes et légendes - Ovnis
par Carl Mathel - SPS n° 159, janvier-février 1986

L’imagination est indispensable à la découverte scientifique. Mais il arrive qu’elle échappe au contrôle de la raison et que dans le cerveau d’un grand savant naisse une théorie loufoque. Comme elle n’est pas accueillie par le reste de la communauté scientifique et que nulle expérience ne vient la confirmer, elle est bientôt oubliée, pour le plus grand bien de la réputation que son auteur laisse à la postérité. Qui sait encore que le célèbre astronome britannique Edmund Halley, parrain de la comète qui nous rend visite cette année, avait publié en 1692 un essai dans lequel il soutenait que le globe terrestre n’est pas plein, mais creux ? Dans son maître ouvrage Fads and Fallacies in the Name of Science, l’écrivain américain Martin Gardner, infatigable chasseur de pseudo-science, résume ainsi le modèle proposé par l’astronome anglais : « Selon Halley, la Terre était une coquille sphérique de 1500 milles d’épaisseur, contenant deux coquilles internes de diamètres comparables à celui de Mars et de Vénus, et enfin une sphère centrale solide de la taille de Mercure environ. On trouvait sur chacune de ces sphères, disait-il, les conditions nécessaires à la vie. Un jour perpétuel y régnait, soit qu’il émanât de luminaires spéciaux, tels que Virgile en a placé au-dessus de ses Champs-Élysées, soit que l’atmosphère entre les coquilles fût elle-même lumineuse. Lorsque des aurores boréales se produisirent en 1716, Halley avança l’hypothèse qu’elles pourraient avoir pour cause une fuite de ce gaz luminescent. La Terre étant aplatie aux pôles, il était naturel que la coquille externe fût un peu plus mince en ces points et permît donc au gaz de s’échapper, le cas échéant... »

L’idée d’une terre creuse, habitable à l’intérieur, a été reprise par plusieurs pseudo-savants, sous des formes variées. En 1870, un Américain nommé Cyrus Reed Teed, qui avait d’abord étudié des médecines « naturistes », publia une brochure dans laquelle il racontait qu’un soir où il se trouvait seul, à minuit, dans le laboratoire qu’il s’était monté pour étudier l’alchimie, une femme très belle lui était soudain apparue. Elle lui révéla les vies antérieures qu’il avait vécues et lui dévoila les secrets de l’univers : celui-ci est pareil à un oeuf, nous vivons sur la face interne de la coquille. Teed était éloquent. Il créa un bureau géodésique qui se livra à des expériences pour prouver que la surface de la Terre est concave : c’est l’intérieur de la coquille. La société communautaire qu’il fonda pour dénoncer la « science officielle » groupa jusqu’à quatre mille fidèles, pour les trois quarts du sexe féminin, sur lesquels il exerçait une étrange fascination.

En 1913, un petit mécanicien de l’Illinois, Marshall B. Gardner(à ne pas confondre avec l’auteur de Fads and Fallacies), publia un modèle de terre creuse proche de celui de Halley, mais avec une seule coquille sphérique, de 800 milles d’épaisseur. A l’intérieur, un soleil de 600 milles de diamètre répand une lumière permanente. Il y a des ouvertures aux deux pôles, chacune de 1400 milles de diamètre. Les mammouths gelés découverts en Sibérie proviennent de l’intérieur de la Terre ; il se peut que d’autres animaux de cette espèce y vivent encore. Les Eskimos sont originaires de l’intérieur de la Terre. L’auteur vitupérait les professeurs d’université qui ne prêtaient pas attention à ses théories.

En Allemagne, les écrits de Teed ont servi de base à une doctrine qui se développa largement (comme d’autres pseudo-sciences) dans le climat d’obscurantisme culturel du nazisme, sous le nom de Hohlweltlehre (« théorie de la terre creuse »). Une des conséquences qu’on en tirait était que la surface interne habitée étant concave (et non convexe), il devait être possible, avec des instruments appropriés d’observer des objectifs très lointains, en visant au-dessus de l’horizon apparent. C’est ainsi que pendant la deuxième Guerre mondiale un groupe de dix hommes, sous le commandement du Dr Heinz Fischer, technicien des rayonnements de grande longueur d’onde, fut envoyé sur 1’î1e de Rugen afin de prendre des images radar de la flotte britannique, en pointant un radar vers le ciel sous un angle de 45°. Cet épisode grotesque ayant été rapporté par Martin Gardner dans la première édition de son ouvrage, publiée en 1952, le Dr Fischer se plaignit à l’éditeur et le menaça de poursuites, alléguant qu’il avait obéi aux ordres reçus sans croire un mot de la Hohlweltlehre, et que la relation de Martin Gardner risquait de lui porter tort. Pour ne pas avoir d’histoire, l’éditeur américain supprima ce passage dans l’édition de 1957 !

(Signalons en passant comment le pouvoir nazi est intervenu dans un autre domaine scientifique. En 1937, Rudolf Hess, représentant du Führer, déclarait « prendre sous sa protection » le XIIe Congrès international d’homéopathie de Berlin « afin d’exprimer l’intérêt que porte l’État national socialiste à toutes les méthodes thérapeutiques utiles à la santé du peuple ». Il invitait en même temps le corps médical à tenir « compte des résultats concrets de ceux qui utilisent pour guérir des moyens qui ne sont pas ceux généralement usités. » Les essais de produits homéopathiques, qui était déjà menés depuis plusieurs années, prirent bien entendu une ampleur nouvelle après cette prise de position des autorités hitlériennes. C’est seulement après l’effondrement du IIIe Reich qu’un des protagonistes de ces recherches, le Dr Fritz Donner, a raconté comment ses yeux s’étaient dessillés devant les résultats négatifs des traitements homéopathiques, mais comment il lui avait été impossible de s’élever contre un système devenu doctrine d’État.)

Revenons à la théorie de la « terre creuse ». En dépit de sa perte de crédit, elle a parait-il gardé en Allemagne des partisans, qui se groupent au sein d’une secte. Aux États-Unis, il s’est opéré un curieux amalgame entre la « terre creuse » et les UFO (objets volants non identifiés, ou « soucoupes volantes »). Cette histoire nous est racontée dans une plaquette que son auteur, Marc Hallet, a publiée récemment sous le pseudonyme de Carl Mathel. Nous le remercions de nous avoir autorisés à tirer de son texte les extraits qui suivent.

Étude d’un mythe

La théorie de la Terre creuse ne pouvait manquer d’alerter les ufologues en quête de mystères de toutes sortes...

En 1945 déjà, l’éditeur de science fiction Ray Palmer avait publié dans Amazing Stories un long feuilleton délirant dont le canevas original avait été composé par un certain Richard Shaver. Il y était question de deux races souterraines antagonistes : les Teros, constructifs et bienfaisants et les terribles Deros qui prenaient un malin plaisir à provoquer chez les humains les pires catastrophes : guerres, inondations, naufrages etc. En outre, les Deros combattaient les Teros, bien moins nombreux.

Ce feuilleton dut être brusquement interrompu à la suite de plaintes de lecteurs instruits qui se montrèrent très mécontents de ce charabia ridicule.

Pourtant, en décembre 1959, Ray Palmer (devenu ufologue) ressortit les récits de Shaver sous une nouvelle forme dans sa revue ufologique « Flying Saucers ». Cette fois, les récits de Shaver étaient présentés comme d’authentiques révélations d’un initié.

Palmer, bien décidé à frapper un grand coup, avait au préalable averti Gray Barker qu’il allait publier des informations exceptionnelles sur l’origine des UFO. Barker mordit à l’hameçon et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, le débat fut lancé. Plusieurs ouvrages anciens furent réédités et des témoignages loufoques commencèrent à affluer...

On raconta par exemple que des chercheurs avaient mystérieusement disparu en explorant des grottes ou en tentant d’atteindre les ouvertures polaires par mer ou par air. Palmer osa même publier le témoignage d’un photographe qui prétendait avoir appuyé par erreur deux fois sur le bouton « sous-sol » d’un ascenseur new-yorkais et être descendu alors à grande profondeur pour se retrouver parmi les habitants de l’intérieur du globe !

Un délire collectif s’empara d’un grand nombre de cerveaux fêlés. Il ne fallut guère de temps pour que les sinistres MIB (hommes en noir) fussent identifiés aux redoutables Deros amateurs de chair fraîche d’origine humaine. Certains « décollèrent » quand Shaver annonça qu’on avait vendu des milliers de voitures Ford aux Deros ; or, tout le monde sait que les MIB ont une prédilection pour les Ford et les Cadillac noires...

Kurt Glemser, Michael X, Riley Crab (successeur de Mayde Layne), Th. Titch, William Warren, Raymond Bernard, Timothy Green Beckley et O. Huguenin furent les auteurs qui avec Barker et Palmer diffusèrent le plus la théorie de l’origine souterraine des UFO. Un nombre impressionnant d’articles, de brochures et de livres à faible ou à forte diffusion ! A noter que Huguenin était l’élève du professeur A.J. de Souza, Président de la Société Théosophique brésilienne.

Le débat commença bientôt à tourner en rond dans l’attente d’un document concret qui pourrait servir d’argument irréfutable. Car aucun argument irréfutable en faveur de la théorie souterraine des UFO n’existait jusque là !

Encore une fois, ce fut Palmer qui relança le débat... en même temps que l’intérêt de ses lecteurs et le tirage de ses revues. Sur la couverture d’une de ses revues de juin 1970, au-dessus du titre « Première photo du trou au pôle » il publia une photo NASA prise par un satellite ESSA. D’autre photos du genre figuraient à l’intérieur de la publication. Dans un éditorial enflammé, certain d’avoir définitivement rivé le clou à ses adversaires, Palmer décrivait en long et en large les particularités des photos qu’il présentait et dénonçait fiévreusement la conspiration du silence qui entourait le sujet. Mais, rusé comme à son habitude, il prenait soin de publier également un article de J. Prytz qui démontrait l’absurdité de la théorie de la Terre Creuse. Ainsi, chacun y trouvait son compte...

Il faut croire qu’après cet énorme scandale, Palmer recueillit une foule de nouveaux lecteurs curieux ou idiots. Palmer choisit en effet de continuer à défendre les idées de Shaver et oublia complètement les arguments de Prytz. Dès lors, il se fit un devoir de répondre à l’avalanche de courrier que des lecteurs sensés lui adressèrent. Le trou noir, lui fit-on observer, incluait des terres bien connues comme par exemple l’Irlande. Son origine était simple : il s’agissait de la zone où le soleil reste en-dessous de l’horizon en hiver et que les satellites ne photographient pas. Les photos qui montraient un trou noir avaient été prises en hiver et les autres qui montraient une étendue blanche de nuages avaient été prises en été.

Avec le style provoquant qui le caractérisait, Palmer tenta de contrer ces explications évidentes. Il ne réussit qu’à se contredire et à étaler son ignorance scientifique. A bout d’argument, il lança finalement un défi absurde : il fallait qu’on lui propose une photo montrant des détails au sol des pôles et non plus une zone noire ou des nuages.

En décembre 1970, Palmer publia de nouvelles photos des pôles recouverts de nuages. « Qu’essaye-t-on de nous cacher » écrivait-il en faisant tout un mystère d’une date mal définie à laquelle avait été prise une photo.

Un an plus tard, il produisit encore de nouvelle photos, toujours aussi peu convaincantes. En juin 1972 deux articles sur ce sujet parurent encore, suivis en décembre par celui d’un certain Willis qui affirmait que le « trou » n’existait que sur le « plan astral ».

Au printemps 1973, la querelle battait toujours son plein et, dans le courrier des lecteurs, Palmer déclarait que les satellites sont souvent placés de telle façon qu’ils ne photographient pas une certaine zone du globe qui apparaît dès lors comme un cercle noir sur les photos. Quel revirement ! C’est précisément cela qu’il n’avait pas voulu admettre en juin-juillet 1970 !

A la vérité, il semble que Palmer s’est lui-même enfermé dans un cercle vicieux. Il ne sut sans doute jamais échapper au piège qu’il avait lui-même construit pour augmenter le tirage de ses publications.

Quand on consulte la littérature consacrée au thème de la Terre creuse, on constate d’emblée que les auteurs modernes ont copié les uns sur les autres. Ainsi, Raymond Bernard a copié Palmer et Gray Barker qui travaillait dans son sillage. Palmer se basait sur les affirmations d’Amadeo Giannini qui fut d’ailleurs le détonateur de toute l’affaire en reprenant une idée bien connue de la littérature fiction et en l’étayant arbitrairement par des paroles de l’Amiral Byrd placées hors de leur contexte ou même inventées de toutes pièces. Chose étonnante, dès 1965, Palmer laissa paraître un article de Delmar Bryant qui remettait les paroles de Byrd dans leur véritable contexte. Grâce à des documents de Byrd lui-même, Bryant avait ruiné complètement les fallacieux arguments de Giannini et ses émules. Véritable chercheur honnête et impartial, Bryant pensait que Palmer, Barker et Bernard avaient été les victimes innocentes de Giannini qu’il faut bien appeler un filou littéraire. L’avenir a prouvé que les victimes innocentes du départ devinrent rapidement consentantes !

Telle est la triste et simple vérité à propos de la théorie de la Terre creuse et de l’origine souterraine des UFO. Tout, en ce domaine, relève de l’imposture littéraire...


Publié dans le n° 159 de la revue


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