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Pénurie et utilité des masques

Publié en ligne le 11 octobre 2020 - Coronavirus -

Une évidence s’est imposée : quand la pandémie s’est développée sur son territoire, la France ne disposait pas de stocks de masques permettant une distribution à la population générale. Même les soignants avaient le plus grand mal à s’en procurer en nombre suffisant. Le journaliste Patrick Cohen a résumé ainsi la situation sur France 5 (13 mai 2020) « Xavier Bertrand a sorti les FFP2 du stock d’État, Marisol Touraine n’a commandé que cent millions de masques chirurgicaux [loin de pouvoir renouveler les stocks de masques qui se périment], Agnès Buzyn, cent autres millions et Olivier Véran a récupéré ce qui pouvait l’être aux pieds de l’incinérateur [certains masques périmés, en cours de destruction, pouvaient en fait être réutilisables] » [1]. L’expertise scientifique a été invoquée pour justifier la non-généralisation du port de masques, masques qui, de toutes les façons, n’étaient pas disponibles.

Médecin portant un habit de protection contre la peste au XVIIesiècle. La pièce de nez en forme de long bec d’oiseau était emplie de substances aromatiques et les orbites étaient recouvertes de verre.
© bibliothèque Wellcome

Sur le plan scientifique, ce qui peut être rappelé, c’est que la connaissance sur l’utilité des masques en population générale (non malade et hors personnel soignant) dans le cadre de l’épidémie de Covid-19 s’est construite progressivement, loin du « bon sens » qui semble maintenant s’imposer. En France, ce n’est que le 2 avril 2020 que l’Académie de médecine recommande que « le port d’un masque “grand public”, aussi dit “alternatif”, soit rendu obligatoire ». Le 6 avril 2020, dans ses orientations générales, l’OMS écrivait encore que « quelques données limitées montrent que le port d’un masque médical par des personnes en bonne santé qui habitent avec un sujet malade ou qui se trouvent parmi ses contacts, ou par des personnes assistant à un rassemblement de masse, peut être bénéfique en termes de prévention » mais ajoutait cependant qu’« aucune donnée ne montre actuellement que le port du masque (médical ou d’un autre type) par les personnes en bonne santé dans les espaces collectifs, y compris s’il est généralisé, peut prévenir les infections par des virus respiratoires, dont celui de la Covid-19 » [2].

Pour comprendre pourquoi le masque n’a pas été d’emblée un outil reconnu pour limiter la progression de la pandémie dans le grand public, il faut revenir à l’état des connaissances relatives à des infections respiratoires connues. En 2011, dans un avis portant sur la gestion des stocks de masques, le Haut conseil de santé publique faisait une synthèse sur le sujet [3]. Si « dans le contexte d’un risque élevé tel que le Sras, la revue systématique d’études observationnelles suggère une efficacité préventive élevée des masques anti-projection et des appareils de protection respiratoire », le conseil constatait que, « dans la prévention de la grippe saisonnière, l’analyse des sept essais, qui constitue le plus haut niveau de preuve atteignable pour l’évaluation de ces interventions, ne met pas en évidence d’efficacité des masques respiratoires en population générale ». Le rapport notait toutefois un « point critique » de l’analyse : le moment où les premiers symptômes apparaissent. Les caractéristiques épidémiologiques et la dynamique de transmission du nouveau virus ne se sont consolidées que progressivement. Ainsi, une étude publiée le 27 février [4] suggère que « des cycles rapides de transmission et des transmissions pré-symptomatiques importantes se produisent » et que le seul confinement des cas identifiés peut s’avérer insuffisant pour maîtriser l’épidémie. Il devenait ainsi clair que les masques avaient une forte utilité pour la population générale dans la mesure où la contagiosité est déjà très importante en l’absence de symptômes.

L’utilité du port du masque vient d’être confirmée par une méta-analyse publiée le 1er juin 2020 [5]. Les auteurs de la publication précisent à ce sujet que « compte tenu de l’incohérence des préconisations de diverses organisations sur la base dinformations limitées, [leurs] conclusions apportent quelques éclaircissements et ont des implications pour de multiples parties prenantes ».

Références


1 | Cohen P, « Masques brûlés pendant le confinement », C à Vous, France 5, 13 mai 2020.
2 | Organisation mondiale de la santé,« Conseils sur le port du masque dans le cadre de la covid-19 – Orientations provisoires », 6 avril 2020.
3 | « Stock État de masques respiratoires », avis et rapport du Haut conseil de la santé publique, 5 décembre 2011.
4 | Nishiura H et al., “Serial interval of novel coronavirus (COVID-19) infections”, Int J Infect Dis, 2020, 93 :284-6.
5 | Chu DK et al., “Physical distancing, face masks, and eye protection to prevent person-to-person transmission of SARS-CoV-2 and COVID-19 : a systematic review and meta-analysis, The Lancet, 1er juin 2020, doi.org/10.1016/S0140-6736(20)31142-9

Publié dans le n° 333 de la revue


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L' auteur

Jean-Paul Krivine

Rédacteur en chef de la revue Science et pseudo-sciences (depuis 2001). Président de l’Afis (2019). Ingénieur (...)

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