Placebo
Publié en ligne le 20 septembre 2026Éditions Les Arènes, 2026, 350 pages, 22 €
L’auteur d’une note sur un livre, chargé d’en donner ici les principales caractéristiques et finalement le conseiller ou non, est parfois récompensé par la découverte d’un livre-événement, véritablement essentiel. C’est assez rare pour souligner que c’est le cas ici : cet ouvrage, sur un sujet si passionnant, est appelé à faire date. En effet, cette véritable « bible sur le placebo » fait un tour de la question si complet qu’on a le sentiment de tout savoir sur le sujet.
L’ouvrage est écrit à trois mains : celles de Richard Monvoisin, chercheur et enseignant de la pensée critique à l’université de Grenoble, de Léo Druart, docteur en sciences de la rééducation, expert du placebo, et de Nicolas Pinsault, professeur à la faculté de médecine de Grenoble.
Commençons par utiliser la « définition complète » donnée qui commence ainsi : « les effets placebos sont une gamme de phénomènes mesurables, positifs (ou négatifs dans le cas du nocebo), déclenchés par le contexte du soin ». Cette définition succincte est complétée par une « terminologie minimale et des définitions et surtout par 350 pages détaillant d’innombrables subtilités qu’il faut aller découvrir dans l’ouvrage. Soulignons juste par exemple que le placebo peut être un nom (prendre un placebo), un adjectif : effet placebo, réponse placebo etc., ou bénéficier lui-même d’adjectifs : placebos purs ou impurs, passifs ou actifs, ouverts ou fermés, etc.
Le livre commence par retracer la longue histoire du placebo, qui s’est peu ou prou confondue avec l’histoire de la médecine pendant des siècles…
Le chapitre 2 aborde la question du placebo dans la médecine moderne, où il va donc devenir un étalon permettant de déterminer l’effet spécifique d’un traitement. Ce chapitre passionnant relate les nombreuses étapes qu’il a fallu franchir pour comprendre les écueils qui se sont posés aux médecins. La nécessité des simples, doubles, triples aveugles, la randomisation, les groupes contrôles, etc. Chaque étape est décrite, illustrée par des exemples historiques et les tâtonnements nécessaires, montrant bien ce long et sinueux cheminement.
Le troisième chapitre (« l’effet placebo à la loupe ») est le plus actuel : l’effet placebo y est décortiqué sous toutes les coutures, et surtout avec les dernières données scientifiques, dont des études menées par certains des auteurs eux-mêmes. Il y a depuis vingt à trente ans une véritable explosion de la recherche, et donc des résultats. C’est là que les adjectifs entrent en scène et que les auteurs nous montrent les différentes manières de gérer l’effet placebo. Bien des façons de faire sont possibles. Mais la question principale est celle-ci : si « j’avoue » que je donne un placebo, l’effet perd-il de sa force ? Il serait logique de penser que c’est comme le truc d’un magicien : une fois éventé, on est moins impressionné… Or, et c’est là le cœur de l’ouvrage, les auteurs, s’appuyant justement sur des études de Léo Druart (entre autres), montrent que le « prix à payer » pour être honnête peut, sous certaines conditions, être nul. Cela suppose un travail préalable et quelques explications, mais ça en vaut vraiment la peine, si la médecine peut devenir, et honnête, et efficace ! Ce chapitre écorne également quelques mythes bien accrochés comme les « 30 % d’efficacité du placebo » (voir par exemple [1]) ou les personnes « placebo-sensibles ». Une salutaire mise au point, de celles que l’on affectionne dans ces colonnes. Il décrit également le fonctionnement de l’effet placebo et ce qui se joue dans notre cerveau unique Sésame ouvrant la porte des effets placebo. Quelques réflexions connexes sur le vin ou la musique : on ne reconnaît pas forcément un vin blanc ou rouge, ou un Stradivarius « à l’aveugle » (nous l’avions par ailleurs déjà évoqué [2]) aèrent le chapitre et montrent notre grande suggestibilité. « On est peu de choses !... » est une réflexion que l’on se fait souvent au cours de notre lecture.
Le chapitre 4 nous fait passer du côté obscur : consacré à l’effet « nocebo », les effets qui peuvent nuire au soin, (là aussi, « on est peu de choses »), les auteurs y indiquent les dangers de certains mots, contextes, chiffres, attitudes… Le plus utile de ce chapitre est certainement « ce qu’il ne faut pas faire ». Mais il est également passionnant par sa description des mécanismes en jeu. Il se termine par un fort utile « Intermezzo : recette standard pour soin magnifié ».
Le cinquième et dernier chapitre aborde l’épineuse question éthique. Cette réflexion, riche et poussée, est un aspect central du livre. Je l’ai évoquée plus haut, mais l’approche va plus loin, notamment vers les « TAC » (thérapies alternatives et complémentaires). Nous avons l’habitude de les dénoncer, notamment quand elles ne font « pas mieux qu’un placebo », mais les choses ne sont pas forcément aussi simples… Pour les auteurs, le soin est à réinventer, et un effet placebo bien compris a sa place dans cette optique. Ce qui ne les empêche évidemment pas de dénoncer les charlatans et les dangers à s’écarter par exemple de la médecine au seul profit des TAC.
Vu la richesse et la qualité de l’ouvrage, rendu aussi très fluide grâce à un humour toujours présent 1, je n’insisterai pas sur le seul petit bémol ressenti 2 à la lecture, un sentiment de « trop de détails » (sensible au chapitre 4 sur le nocebo, par exemple) : c’est sans doute le défaut de sa qualité. Disons aussi que pour faire un point aussi complet, un livre qui pourra faire référence longtemps, il fallait bien ça. D’autant que finalement, au-delà du placebo, tout le livre est un vibrant plaidoyer humaniste auquel tout lecteur sera sensible.
1 https://www.afis.org/Placebo-es-tu-là
2 https://www.afis.org/Le-mystere-des-Stradivarius
1 Y compris quand il prétend le contraire : exemple p. 275 : « ce chapitre étant le plus grave de tous […], nous avons adopté un ton plus solennel. Puissiez-vous nous pardonner. »
2 Ah si, tout de même : un vrai gros bémol, le « cherry-picking » éhonté qui fait dire aux auteurs que la potion magique d’Astérix est un placebo… Et puis quoi encore ?!
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Auteur de la note
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