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Sapiens et les microbes Tome 2

Note de lecture

Publié en ligne le 1er septembre 2026

Sapiens et les microbes

Renaud Piarroux est professeur à la faculté de médecine de Sorbonne Université, chercheur à l’Institut Pierre Louis d’épidémiologie et de santé publique rattaché à l’Inserm et chef de service à la Pitié Salpêtrière. Spécialiste des épidémies, il est l’auteur de Sapiens et les microbes, les épidémies d’autrefois (CNRS Éditions, 2025) et Choléra, Haïti 2010-2018 : histoire d’un désastre (CNRS Éditions, 2019).

Nous présentons ici le second tome de Sapiens et les microbes, avec
 une note de lecture de Jean-Paul Krivine, ci-dessous,
 un entretien avec l’auteur
 un extrait de l’ouvrage (avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur).

Dans le premier tome de Sapiens et les microbes (sous-titré « Les épidémies d’autrefois ») paru en 2025 [1], Renaud Piarroux montrait comment les épidémies, loin d’être de simples accidents sanitaires, ont fortement pesé sur le cours de l’histoire humaine. Il replaçait les microbes au cœur des dynamiques sociales, politiques et environnementales, en résonance frappante avec nos préoccupations contemporaines.

Le second tome poursuit un récit à la fois érudit et vivant qui couvre toute la période qui a suivi la grippe espagnole de 1918, jusqu’à la pandémie de Covid apparue en 2019. Malgré les connaissances scientifiques disponibles, la capacité à identifier très vite l’agent pathogène et la mise à disposition de traitements et de vaccins avec une rapidité sans précédent, les maladies infectieuses continuent d’émerger et de se diffuser : « Aucun mur, aucun isolement, aucun discours sur la souveraineté sanitaire ne peut stopper leur trajectoire, ni même seulement ralentir leur évolution. » L’auteur nous guide à nouveau dans un récit captivant analysant finement les dimensions scientifiques, sociales, culturelles, politiques et économiques qui ont façonné la propagation des épidémies des XXe et XXIe siècles.


SAPIENS ET LES MICROBES
Les épidémies contemporaines
Renaud Piarroux
CNRS éditions, 2026, 300 pages, 26 €


Les maladies infectieuses héritées du passé

Il est tout d’abord question de la tuberculose qui occupait une place prépondérante parmi les menaces sanitaires. Présente depuis des siècles, la « mort blanche » continuait à faire des millions de victimes par an au début du XXe siècle. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la lutte contre la maladie est devenue un pilier de la santé publique mondiale, portée par la découverte des antibiotiques et de vastes campagnes de vaccination. Malgré ces efforts, les inégalités d’accès aux soins, l’émergence de résistances, l’impact du VIH (qui affaiblit les défenses immunitaires) et le recul de la coopération internationale, la maladie est redevenue, en 2023, la première cause infectieuse de mortalité dans le monde, avec environ 1, 25 million de décès. L’auteur constate ainsi qu’« en renonçant à la coopération internationale et à la coordination multilatérale, nous lui laissons le champ libre ».

Le paludisme illustre également la difficulté de la mise en œuvre de plans de lutte concertés. Les avancées scientifiques (identification du parasite responsable, rôle des moustiques dans la transmission, antipaludiques et insecticides) ont permis d’élaborer un programme d’éradication sous l’égide de l’OMS. Si ce programme n’a pu aboutir, il a néanmoins conduit à une diminution incontestable de l’incidence de la maladie et de sa mortalité. Mais, s’inquiète l’auteur, « les résultats obtenus sont fragiles, et comme pour la tuberculose, la diminution des crédits qui sont alloués à la santé publique et à la solidarité internationale pourrait se solder par un rebond de transmission et de mortalité ».

La variole, qui a été pendant des siècles l’un des fléaux les plus redoutés de l’humanité, illustre à l’inverse comment « pour la première fois, une maladie infectieuse humaine avait été éradiquée par une campagne méthodique, appuyée sur la science, la surveillance épidémiologique, la flexibilité opérationnelle et une coopération internationale sans équivalent ». Il est vrai que cette infection avait des caractéristiques favorables à son éradication : l’unicité du réservoir du virus (l’Homme) et l’efficacité du vaccin utilisé.

Jenner inoculant la vaccine(détail), Gaston Mélingue (1839-1914)

À l’inverse, le choléra présente une situation où, malgré l’arsenal thérapeutique et préventif disponible, l’infection continue à faire de nombreuses victimes. Documenté pour la première fois au XIXe siècle, il a suscité de grandes peurs (l’expression « peur bleue » y trouve sa racine). La septième pandémie apparue en 1961 sévit toujours. La bactérie responsable de cette vague est partie d’Indonésie pour se diffuser à l’échelle mondiale en exploitant les failles sociales, politiques et sanitaires. L’auteur, spécialiste de la maladie, conteste la théorie de réservoirs environnementaux naturels [2] qui, selon lui, sert de justification à l’abandon de toute politique ambitieuse au profit de stratégies de contrôle, de communication et de financement insuffisamment fondées sur les réalités du terrain.

Si l’on considère toutefois l’ensemble des maladies héritées du passé, le tableau d’ensemble dressé dans l’ouvrage montre que, grâce aux vaccins, aux traitements et à l’amélioration des conditions sanitaires, l’impact global s’est considérablement réduit. Mais, pour l’auteur, les progrès futurs dépendent autant de la science que de la coordination internationale, de la volonté collective, mais aussi de la confiance globale accordée aux politiques mises en œuvre. Et ces éléments deviennent cruciaux face aux nouvelles maladies émergentes qui prennent le relais des grands fléaux du passé dans un monde profondément transformé.

Les nouvelles maladies émergentes

Il est tout d’abord question des zoonoses 1 comme le Mpox (un temps appelé « variole du singe ») ou les fièvres hémorragiques (virus de Marburg, virus Ebola, etc. ) qui émergent principalement en raison de facteurs socioenvironnementaux et politiques spécifiques : manipulation d’animaux sauvages, systèmes de soins fragiles, défaillance des systèmes de surveillance sanitaire… Tant que ces épidémies restaient limitées à des zones rurales isolées de pays africains, elles ne suscitaient qu’un faible intérêt international. Mais la situation a radicalement changé avec l’épidémie d’Ebola de 2014. Des dysfonctionnements institutionnels et des défaillances de biosécurité ont contribué à une diffusion silencieuse avant que l’épidémie ne cause des pertes humaines sans précédent, dévaste les systèmes de soins et entraîne une surmortalité indirecte massive liée à l’effondrement des services essentiels de certains pays d’Afrique de l’Ouest. En menaçant de sortir du continent, elle a constitué un véritable électrochoc, accélérant le développement de vaccins, de traitements et de nouvelles approches de réponse aux épidémies.

L’émergence du sida dans les années 1980 a profondément marqué la fin du XXᵉ siècle et le début du suivant. L’ouvrage en retrace l’histoire avec précision, depuis le probable passage du virus du chimpanzé à l’Homme dans les années 1910 ou 1920, sa circulation longtemps silencieuse à partir de la fin des années 1970, jusqu’à la première alerte officielle aux États-Unis en 1981 et l’identification du virus par une équipe française. L’auteur montre comment rumeurs, enjeux géostratégiques, désinformation et théories complotistes ont entravé la compréhension de l’origine de la maladie et retardé la réponse sanitaire (lire l’extrait de l’ouvrage plus loin). L’auteur rappelle que les guerres informationnelles autour des pandémies n’ont pas commencé avec la Covid-19, mais ont jalonné toute l’Histoire.

Horo-gaya – Moustiquaire pour bébé, Kitagawa Utamaro (1753-1806)

Jusque-là, quasiment aucune des pandémies étudiées dans l’ouvrage ne présente de lien avec les facteurs globaux aujourd’hui souvent considérés comme propices à une propagation mondiale, comme le réchauffement climatique ou l’augmentation des contacts avec la faune sauvage liée à une exploitation accrue des ressources naturelles. Les grandes maladies virales émergentes, comme le VIH, Ebola, Marburg ou Mpox, proviennent toutes d’un franchissement de barrière d’espèce et de mutations permettant leur adaptation à l’Homme, mais ce sont des contextes sociaux, historiques et techniques qui déterminent pour une large part les caractéristiques de leur propagation. La situation diffère pour les maladies vectorielles, transmises par des organismes qui transportent l’agent infectieux d’un hôte à l’autre sans être eux-mêmes malades. Ce sont par exemple les épidémies de dengue, de chikungunya, de Zika, de fièvre jaune (transmises par des moustiques) et la maladie de Lyme (transmise par les tiques). Les maladies vectorielles émergent lorsque des agents pathogènes s’adaptent à la fois à un vecteur (moustique ou tique) et à un hôte vertébré, créant un « ménage à trois » unique qui conditionne leur transmission. Leur apparition dépend fortement de facteurs écologiques, climatiques et humains, comme la densité des vecteurs, l’urbanisation ou le commerce international.

Les virus respiratoires

Le livre s’intéresse ensuite aux virus respiratoires dont le mode de propagation « constitue le pire cauchemar des responsables de santé publique chargés d’anticiper – et idéalement de prévenir – la prochaine pandémie ». Ceux-ci ont commencé à occuper une place majeure dans l’histoire de la santé humaine à partir du début du XXᵉ siècle, avec l’identification scientifique des agents pathogènes et la survenue de grandes pandémies comme la grippe de 1918. Cette dernière a causé de 30 à 50 millions de morts (frappant massivement des adultes jeunes), soit plus que l’ensemble des victimes du premier conflit mondial. L’auteur explique le rôle des différentes souches de virus grippaux (H1N1, H2N2 et H3N2), leur évolution par réassortiment génétique avec des virus aviaires conduisant à de nouvelles combinaisons antigéniques contre lesquelles la population n’a qu’une faible, voire aucune, immunité. Apparaît ensuite, en Chine en 2002, le SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère). Il surprend la communauté scientifique car les coronavirus étaient jusque-là considérés comme bénins chez l’Homme. Contrairement à la Covid-19, sa contagiosité débute après l’apparition des symptômes, de sorte que l’épidémie a été maîtrisée, avec environ 8 400 cas et 916 décès dans le monde. Les enquêtes établissent rapidement une origine zoonotique, les marchés d’animaux vivants du sud de la Chine jouant un rôle central, les civettes servant d’hôtes intermédiaires. Des études ultérieures ont identifié les chauves-souris rhinolophes comme réservoirs naturels de ce type de coronavirus. Cette crise a entraîné un essor massif des recherches sur les coronavirus dans plusieurs pays.

Deux chauve-souris devant la pleine lune, Ohara Koson (1877-1945)

Vint alors la pandémie de Covid-19, apparue en Chine et qui a bouleversé le monde pendant plusieurs années. C’est un élément majeur de l’ouvrage, et l’auteur entend investiguer en détail les incertitudes qui persistent quant à l’origine du virus : « Plus de six années d’investigations n’ont pas suffi à trancher la controverse. » Pourtant, note R. Piarroux, au début, les faits semblaient s’imposer avec clarté, par analogie avec les précédents virus respiratoires, et en particulier le SRAS aux caractéristiques cliniques proches : un virus issu de chauves-souris et transmis à l’Homme via un hôte intermédiaire, puis une pandémie qui se développe à partir d’un marché où sont vendus des animaux sauvages. Mais aujourd’hui, le constat est incertain et l’hypothèse d’une fuite de laboratoire est devenue très crédible (voir à ce sujet la récente analyse de l’Académie nationale de médecine [3]). R. Piarroux nous décrit tous les méandres de la controverse. Dès le début, plusieurs virologues de premier plan ont exprimé de sérieux doutes sur une origine naturelle en raison d’anomalies génétiques troublantes du virus. L’auteur décrit les revirements brusques et difficilement explicables, dans un contexte marqué par des conflits d’intérêts cachés et une orchestration délibérée pour discréditer l’hypothèse d’une fuite de laboratoire. Ainsi, une mission d’investigation de l’OMS s’est déroulée sous contraintes chinoises strictes, sans accès aux données brutes, et son chef a révélé que la conclusion écartant l’hypothèse du laboratoire avait été imposée par Pékin lors de négociations, tandis qu’une seconde enquête indépendante fut catégoriquement refusée par la Chine. À cela s’ajoutent à la fois la nature des travaux menés depuis la pandémie de SRAS sur les coronavirus, en particulier dans un des laboratoires de Wuhan – ville épicentre de l’épidémie –, qui pourrait rendre compte de certaines caractéristiques uniques du SARS-CoV-2 (virus responsable de la Covid-19) qu’il est difficile d’expliquer autrement, et le fait qu’aucun réservoir animal n’ait été identifié malgré des recherches extensives.
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Les risques liés aux manipulations virales en laboratoire

Origine naturelle ou accident de laboratoire ? R. Piarroux expose les arguments et invite le lecteur à « soupeser ces deux thèses à l’aune des éléments déjà disponibles et des zones d’ombre qui subsistent ». Pour lui, la balance penche clairement du côté de la fuite de laboratoire. Il inscrit cet accident dans la lignée de la pandémie de grippe de 1977 qui, bien que relativement bénigne avec une mortalité comparable, voire inférieure, à celle des épidémies saisonnières, marque selon lui une rupture majeure : elle « occupe, dans le domaine du risque biologique, une place comparable à celle d’Hiroshima dans l’histoire militaire. L’explosion de la première bombe atomique a ouvert l’ère de la prolifération nucléaire ; la réapparition de ce virus H1N1 a inauguré celle du risque de pandémie due à un virus artificiellement mis en circulation par l’Homme. » En effet, grâce à l’analyse génomique, il a été possible de montrer que c’est un virus H1N1 conservé pendant plus de vingt ans qui a été réintroduit par accident dans la population, marquant la première pandémie directement liée à l’activité humaine et révélant les risques liés à la manipulation des virus en laboratoire. Depuis, les travaux ont pris de nouvelles dimensions avec les technologies modernes.

Quoi qu’il en soit, R. Piarroux tire une conclusion importante, qui est également celle de l’Académie de médecine et de grands organismes de santé publique. Il appelle à un renforcement drastique de la biosécurité dans les laboratoires biologiques (trop souvent perçue, selon l’auteur, comme une contrainte), à la mise en place de systèmes de traçabilité (« boîtes noires biologiques » auditables, conservation des cahiers de paillasse et échantillons pour inspection), au refus de publication de travaux donnant « la recette » d’expériences dangereuses ou de synthèse de virus potentiellement dangereux, et à une harmonisation de la réglementation au niveau international.

Un ouvrage à lire

Ce second tome de Sapiens et les microbes, tout comme le premier, se lit comme un roman. Mais ce n’est pas un roman même si, parfois, l’histoire elle-même est digne d’une véritable enquête policière (recherche de l’origine d’une épidémie, explication des raisons de sa propagation, etc. ). C’est un récit précis qui s’appuie sur de très nombreuses sources et références.

S’il y avait une leçon à retenir, en refermant cet ouvrage, c’est celle que l’auteur suggère lui-même : aucune nouvelle maladie infectieuse ne peut être comprise sous un seul angle. « Il faut considérer à la fois l’agent pathogène, avec sa plasticité génétique et sa capacité à franchir les barrières d’espèce, et les sociétés humaines, avec leurs pratiques en évolution constante, leurs structures et leurs failles. C’est de la rencontre entre ces deux forces – la biologie du virus et l’organisation du monde humain – que dépend le destin de toute épidémie naissante. » C’est magistralement expliqué avec les principales maladies infectieuses qui ont jalonné et façonné l’histoire humaine.

On lira aussi avec intérêt la postface de l’ouvrage rédigée par le chercheur Etienne Decroly.

Références


1 | Piarroux R, Sapiens et les microbes : les épidémies d’autrefois, note de lecture, extraits de l’ouvrage et entretien avec l’auteur, SPS n° 352, avril 2025. Sur afis. org
2 | Piarroux R, Cholera – Haïti 2010-2018 : histoire d’un désastre, note de lecture et entretien avec l’auteur, Science et pseudosciences n° 328, avril 2019. Sur afis. org
3 | Piarroux R, « De l’origine du SARS-CoV-2 aux risques de zoonoses et de manipulations dangereuses de virus », SPS n° 353, juillet 2025. Sur afis. org

1 Maladies infectieuses qui se transmettent des animaux vertébrés à l’être humain.

2 Deux chauve-souris devant la pleine lune, Ohara Koson (1877-1945)