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Syndrome d’hypertoxicité Covid-5G : quand la science passe au bûcher

Publié en ligne le 12 octobre 2020 - Coronavirus - Pseudoscience

Le film Contagion, réalisé par Steven Soderbergh et réunissant à l’écran Kate Winslet, Matt Damon, Marion Cotillard et Jude Law, décrit la progression d’un virus très contagieux et rapidement mortel, ainsi que le combat des gens pour survivre et celui de la communauté médicale mondiale pour trouver un remède. Dans ce chaos, qui n’est pas sans rappeler ce que le monde réel a vécu ces derniers mois, Soderbergh explore notamment le rôle des réseaux sociaux dans la prolifération de fausses rumeurs : ainsi un bloggeur théoricien du complot, interprété par Jude Law, prétend avoir trouvé, dans une préparation homéopathique à base de forsythia, LE remède miracle caché par les autorités, ce qui provoque une ruée de gens apeurés dans les pharmacies. Fausse science, réseaux sociaux et panique : voici le mélange explosif qui permet d’expliquer pourquoi, dans le monde réel cette fois, la propagation rapide d’un virus, probablement contracté via la consommation d’animaux sauvages, a poussé certains à brûler des antennes 5G, en pleine période de confinement mondial…

Une traînée de poudre…

Le 22 janvier dernier, alors que la pandémie couvait dans la région de Wuhan, un médecin généraliste belge ergotait, dans les pages du journal Het Laatste Nieuws, sur les dangers de la 5G et évoquait un lien possible entre les malades touchés par l’épidémie naissante et l’exposition aux ondes de la 5G émises par les antennes construites dans la ville chinoise [1]. En mars 2020, en pleine épidémie, c’est un médecin américain, ancien vice-président de l’association américaine des médecins anthroposophes, qui affirmait un lien direct entre exposition aux ondes et Covid-19 [2], avançant comme preuve que le foyer épidémique se situait en Chine, pays actuellement à la pointe de la technologie 5G, tandis que l’Afrique par exemple n’était que très peu touchée. Et d’affirmer que la grippe espagnole de 1918 était elle-même due à « l’introduction des ondes radio autour du monde ». Dans le feu de l’action, des célébrités, comme les acteurs Woody Harrelson et John Cusack, ou encore la chanteuse M.I.A, ont affirmé le lien entre Covid-19 et 5G… Faisant feu de tout bois, la blogosphère anti-ondes eut vite fait de reprendre et de répandre ces craintes, lesquelles, comme une trainée de poudre, firent alors le tour du monde via YouTube, Facebook et autres soucieux réseaux sociaux… Tapez ensemble les mots-clefs « coronavirus » et « 5G » sur un moteur de recherche et vous obtiendrez un nombre impressionnant de sites suggérant que la 5G cause ou favorise la Covid-19. Selon les tenants d’un lien entre Covid-19 et 5G, il est clair que les foyers épidémiques se sont développés dans les grandes villes qui avaient subi des déploiements avancés de la 5G. Certains proposent même désormais de décrire la Covid-19 par un nom de maladie qui leur semble plus approprié, le syndrome d’hypertoxicité Covid-5G [3], défini par une sorte de triangle du feu :

  • le premier élément de cette triade mortifère serait un « micro-organisme pathogène […] spécifiquement bio-conçu dans un laboratoire militaire américain sous la forme d’une arme biologique appelée Covid-19 » ;
  • le deuxième élément serait « l’impact écrasant de la 5G, 4G, 3G et d’autres gammes de signaux de fréquence électromagnétique et transmissions de micro-ondes » ;
  • enfin, troisième élément, « l’état d’hypertoxicité de chaque individu qui contracte la maladie, déterminé par sa charge toxique ou sa charge corporelle totale ».

Une flambée de pseudo-science alimentée par la peur…

La 5G et son déploiement sont un sujet déjà brûlant depuis plusieurs mois maintenant [4] : nombreux sont les militants qui, à coup de pétitions, de demandes de moratoire et de manifestations, souhaitent l’arrêt du déploiement de cette cinquième génération de téléphonie mobile. Et cela en dépit de l’état des connaissances scientifiques, à partir desquelles il est possible d’affirmer que les ondes 5G (comme celles des précédentes générations de téléphonie mobile) sont sans danger pour l’être humain : des normes encadrent les niveaux d’exposition aux ondes électromagnétiques. Les valeurs limites retenues par ces normes correspondent (avec une marge de sécurité importante) aux niveaux pour lesquels apparaît un effet thermique, le seul effet scientifiquement avéré des ondes électromagnétiques radiofréquence sur le corps humain. Les niveaux d’exposition de la population sont ainsi des dizaines de fois inférieurs 1 aux valeurs qui permettraient une élévation de température du corps humain de…1°C.

Dire que l’exposition à la 5G favorise la sensibilité au coronavirus n’a aucun fondement scientifique et relève d’une pensée magique probablement sortie d’esprits cherchant par tous les moyens – y compris les plus ridicules – à accuser la 5G de tous les maux. Quant à l’idée que les foyers épidémiques sont corrélés aux grandes agglomérations équipées de 5G, c’est peut-être vrai. Mais quoi de plus normal qu’une nouvelle technologie soit initialement développée dans les grands centres urbains qui se trouvent être des concentrations immenses de populations favorables à la circulation d’un virus ?

Un couvre-feu de la raison

La 5G permettra sans doute des ruptures technologiques dans de nombreux domaines. Si l’on souhaite par exemple développer la télémédecine, c’est-à-dire permettre que soient réalisées des consultations à distance, alors il faut rendre possible, pour toute une population, des visioconférences et la mesure à distance des constantes physiologiques, qui pourront être prises et transmises aux praticiens par des objets connectés en direct, avec un temps de transmission extrêmement bas, de l’ordre de la milliseconde. Cette rapidité de communication et l’absence de saturation du réseau permettraient également de réfléchir sereinement et sérieusement à la chirurgie à distance, donnant par exemple à certaines populations accès aux compétences de chirurgiens de premier rang. Dans ces domaines, la 5G, si elle est équitablement déployée, rendrait possible des avancées majeures… même si l’on peut regretter que, dans le même temps, elle accélère encore la diffusion de sornettes sur le web.

Carl Sagan (scientifique et astronome américain, 1934-1996) écrivait dans un ouvrage mémorable [6] que l’absence de connaissances scientifiques de la population, dans une société comme la nôtre basée sur les sciences et la technologie, était une prescription pour un désastre. Le désastre, nous y sommes. Galvanisés par ce qu’il convient désormais d’appeler « les infox », soumis aux mécanismes de la contagion des croyances éminemment décrits par le médecin et sociologue Gustave Le Bon (1841-1931) il y a plus d’un siècle [7], certains détruisent, dans une période où l’on a tant besoin des nouveaux outils de communication, des antennes de téléphonie en Belgique, aux Pays-Bas, en GrandeBretagne et même en France [8]. Pourtant, les ondes électromagnétiques émises par les technologies de communication ne font pas griller sur place, ne rendent personne « électrosensible » [9], ne donnent pas le cancer [10, 11, 12], et ne provoquent ni ne favorisent la Covid-19 [13]

Brûler des antennes 5G pour se protéger de la Covid-19, c’est un couvre-feu de la raison.

Exemple de carte qui circule sur les réseaux sociaux liant le déploiement de la 5G avec la propagation du virus
Références


1 | Temperton J,“How the 5G coronavirus conspiracy theory tore through the Internet”, Wired, 5 avril 2020.
2 | « Non, la 5G ne favorise pas l’épidémie de coronavirus »,20 minutes, 7 avril 2020.
3 | « Comment la 5G et la Pollution favorisent le Covid-19 ! », latableronde.over-blog.com
4 | Point S, « Danger de la 5G : la pseudo-science… en haut débit », SPS n° 331, janvier 2020.
5 | Teunissen LP et al., “Effects of independently altering body weight and body mass on the metabolic cost of running”, J Exp Biol, 2007, 210 :4418-27.
6 | Sagan C, Demon-Haunted World : Science As a Candle in the Dark, Metropolitan Books, 1995.
7 | Le Bon G, La psychologie des foules, Alcan, 1895.
8 | « En Isère, plusieurs relais téléphoniques incendiés en un mois », BFMTV, 1er mai 2020.
9 | Bellayer J, Électrosensibles. Vivons-nous les prémices d’une catastrophe sanitaire ?, Book-e-book, 2016.
10 | Souques M, Perrin A (dir.), Champs électromagnétiques, environnement et santé, EDP sciences, 2e édition, 2018.
11 | Anses, « Radiofréquences, téléphonie mobile et technologies sans fil. Effets sanitaires des technologies de communication sans fil et autres applications radiofréquences », mise à jour du 27 mars 2018.
12 | Point S, « Il n’y a aucune preuve que les ondes sont cancérogènes pour l’Homme », Le Point, 16 juin 2020.
13 | OMS, « Nouveau coronavirus (2019-nCoV) : conseils au grand public – En finir avec les idées reçues ». Sur who.int

1 L’exposition maximale aux ondes électromagnétiques radiofréquence, pour le corps entier, retenue par l’ICNIRP (Commission internationale de protection face aux rayonnements non-ionisants) est, en termes de débit d’absorption spécifique (DAS), de 0,08 W/kg (Watt par kilogramme). Or, on estime qu’un DAS entre 4 et 6 W/kg est nécessaire pour augmenter la température corporelle d’un homme de 1 °C. Il est par ailleurs intéressant de comparer cette limite de 0,08 W/kg aux 2 W/kg naturellement produits par le corps d’un homme se tenant debout, ou encore à la dizaine de W/kg produite dans son corps par un homme… faisant du jogging [5].


Thème : Coronavirus

Mots-clés : Pseudoscience

Publié dans le n° 333 de la revue


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L' auteur

Sébastien Point

Docteur en physique, ingénieur en optique et licencié en psychologie clinique et psychopathologie. Responsable de (...)

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