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Caliban et la sorcière, ou l’Histoire au bûcher

Publié en ligne le 8 janvier 2026 - Masculin et féminin -
Cet article est composé d’extraits légèrement adaptés d’un texte beaucoup plus long, paru en 2017, à l’occasion de la réédition du livre Caliban et la sorcière de Silvia Federici. Le texte complet est disponible en deux parties, sur les blogs des deux auteurs :
  1. Darmangeat C, Kindo Y, « Caliban et la sorcière, ou l’Histoire au bûcher », première partie, 10 décembre 2017.
  2. Darmangeat C, Kindo Y, « Caliban et la sorcière, ou l’Histoire au bûcher », seconde partie, 10 décembre 2017.

Caliban et la sorcière, paru en version originale anglaise en 2004, fut traduit en français aux éditions Entremonde en 2014 et réédité en 2017 (version dont sont extraites les citations de cet article). L’autrice, Silvia Federici, est une universitaire américaine d’origine italienne qui, après avoir fait une partie de sa carrière au Nigeria, est devenue « professeure émérite » en sciences sociales à l’université Hofstra de New York.

Cet ouvrage a connu depuis sa sortie un succès important, devenant une référence majeure pour certains courants féministes dits « matérialistes » 1 et a été traduit dans une quinzaine de langues [1]. Il développe une thèse que l’on pourrait résumer ainsi : l’épisode de la grande chasse aux sorcières en Europe à l’Époque moderne (XVe-XVIIIe siècles) doit être compris comme un moment clé du développement initial du capitalisme (le sous-titre du livre est d’ailleurs « Femmes, corps et accumulation primitive », en référence au concept d’« accumulation primitive » de Karl Marx). Ce moment historique correspondrait selon elle à un asservissement généralisé des femmes, aussi indispensable au développement du capitalisme naissant que l’aurait été la traite des Noirs. D’où le titre de l’ouvrage, qui met en parallèle la figure de la sorcière et celle de Caliban (La Tempête), un personnage de La Tempête de William Shakespeare qui incarne la figure de l’indigène et qui est également le fils d’une sorcière.

Le contenu de ce livre est cependant éminemment contestable, avec parfois des passages issus de pratiques suspectes.

Le travail des historiens ignoré

L’autrice porte un regard accusateur sur la copieuse historiographie qui précède son œuvre : « Le fait que les victimes, en Europe, aient principalement été des paysannes explique probablement l’indifférence des historiens à ce génocide. Une indifférence qui a frôlé la complicité, l’effacement de la chasse aux sorcières des pages de l’histoire ayant contribué à banaliser leur élimination physique sur le bûcher. » S. Federici masque le fait que depuis Jules Michelet (1798-1874), la question a occupé des générations d’historiens qu’elle n’évoque que très peu. Son attitude vis-à-vis des historiennes et des historiens spécialistes du sujet fait cohabiter ignorance et arrogance, comme lorsqu’elle attaque son éminent confrère Carlo Ginzburg, en considérant qu’« il rend les victimes responsables de leur funeste destin ».

La question centrale du nombre de victimes de la chasse aux sorcières illustre l’approximation et le manque de rigueur du travail sur un point pourtant important et documenté. À plusieurs reprises, il est fait état de « centaines de milliers » d’exécutions. Or l’estimation la plus haute émanant d’une historienne professionnelle (Anne Barstow) évoque plutôt 100 000 victimes, alors que les autres spécialistes situent unanimement la fourchette entre 40 000 et 60 000. La nécessité de gonfler les chiffres d’un facteur dix semble nécessaire à la construction de la thèse du livre : « Les féministes comprirent rapidement que des centaines de milliers de femmes n’avaient pas pu être massacrées et soumises aux plus cruelles tortures sans avoir menacé la structure du pouvoir. »

À la question du nombre global d’exécutions s’ajoute celle de la proportion entre les sexes. Pour que la chasse aux sorcières puisse être assimilée à une guerre menée contre les femmes, il faut bien sûr que l’immense majorité de ses victimes aient été de sexe féminin. Ce fut effectivement le cas. Cependant, selon les spécialistes du sujet, « il existait des variations régionales considérables en ce qui concerne le sexe des individus persécutés […]. Les hommes étaient majoritaires en Islande, en Normandie, en Estonie et en Russie ; hommes et femmes étaient poursuivis sensiblement dans les mêmes proportions en Finlande, en Bourgogne et dans les régions françaises qui dépendaient du Parlement de Paris » [2]. Comment expliquer qu’un mouvement dont la nature profonde aurait été une persécution spécifique des femmes s’en soit pris, en certains lieux, autant voire davantage aux hommes ? On serait en droit d’attendre que l’autrice examine la question et lui apporte une réponse en mettant en lumière les facteurs pouvant expliquer ces variations locales. Ce n’est jamais fait.

Contrairement à l’usage, Caliban et la sorcière ne propose à peu près aucune réflexion sur l’utilisation des sources. S. Federici affiche ainsi par exemple beaucoup de certitudes à propos des classes populaires de l’époque moderne, sans envisager les lacunes de la documentation à leur sujet et ce qu’elles impliquent pour l’historienne. Pour les besoins de sa thèse, il lui arrive même de prendre de grandes libertés avec les faits pour combler les vides. Par exemple, elle illustre le mépris croissant pour les femmes à la fin du Moyen Âge avec un dessin de la « bride », un instrument de punition effectivement surtout utilisé à leur encontre. Mais jamais il n’est précisé que son utilisation se limita principalement à l’Écosse où elle a été inventée [3], laissant ainsi le lecteur sur l’impression qu’il s’agissait d’une pratique largement répandue et infligée aux femmes au même titre qu’aux esclaves africains sur les bateaux négriers. Parfois l’autrice tire de manière un peu paradoxale des fortes conclusions… du manque de sources. Ainsi, elle explique qu’à l’exception d’un cas de pêcheurs du Pays basque, « nous n’avons pas de récit d’organisation masculine s’opposant aux persécutions, ce qui montre que cette propagande est parvenue à séparer les femmes et les hommes ». Mais quelle conclusion devrait-on alors tirer alors de l’absence de sources constatant l’existence d’organisations féminines ayant un semblable objectif salvateur ?

La manipulation de l’iconographie

Alors que le livre entend démontrer l’ampleur du recul de la condition féminine lors de l’Époque moderne, avec une division du travail bien plus genrée qu’au Moyen Âge qui l’a précédée, le lecteur se voit proposer une étonnante image qui représente des « Femmes maçons bâtissant un mur d’enceinte. France, XVe siècle » (voir encadré)
Le lecteur circonspect trouve tout de même ces « maçonnes » médiévales particulièrement bien habillées et s’étonne que l’une d’elles porte même un couvre-chef aux allures royales. En l’absence d’autres précisions sur la provenance de ladite illustration, le lecteur doit alors retrouver l’image originelle sur Internet : l’illustration provient d’un livre de Christine de Pizan intitulé La Cité des dames, paru en 1405. L’autrice médiévale y développe une utopie féministe où les femmes armées de la raison pourront édifier une nouvelle société plus égalitaire entre les sexes. Il ne s’agit nullement d’une scène réelle : la maçonne n’est autre que Ch. de Pizan elle-même, s’attelant à la construction de sa cité imaginaire avec l’aide de trois allégories couronnées (la Raison, la Droiture et la Justice). S. Federici a donc transformé le sens de cette illustration en l’amputant de sa partie gauche, qui va nettement moins dans le sens de sa thèse.

https://fr.wikipedia.org/wiki/De_humani_corporis_fabrica#/media/Fichier:Vesalius_Fabrica_fronticepiece.jpg
(la) De humani corporis fabrica libri septem (André Vésale) Gravure sur bois de la page de titre (première édition de 1543).



Autre exemple de cette manipulation des images : une illustration qui reproduit la couverture de l’ouvrage De humanis corporis fabrica (1543) : la dissection publique d’un corps de femme. Nulle part il n’est précisé que l’auteur du livre est Vésale ni qu’il s’agit du premier traité moderne d’anatomie, considéré comme un tournant dans l’histoire de la médecine puisqu’il tentait, pour la première fois, de représenter correctement le corps humain (dont les organes génitaux féminins). Pour S. Federici, la scène illustre plutôt « le triomphe du mâle, de la classe dominante, de l’ordre patriarcal à travers la constitution d’un nouveau théâtre anatomique ». Le point essentiel à ses yeux est donc que le corps disséqué est celui d’une femme, forcément humiliée par l’opération. Or quand on parcourt les illustrations d’époque à propos des dissections publiques, on constate rapidement que la grande majorité d’entre elles, dont la célèbre Leçon d’anatomie du Docteur Tulp de Rembrandt (1632), étaient pratiquées sur des sujets masculins, que l’illustration choisie par S. Federici est plutôt l’exception que la règle, et n’avait rien de spécifiquement dirigé contre les femmes.

La « Cité des dames » réinterprétée

Cette miniature est attribuée au Maître de Christine de Pizan, maître enlumineur anonyme, actif à Paris au début du XVesiècle, qui a illustré l’ouvrage La Cité des dames de Christine de Pizan (disponible à la Bibliothèque nationale de France). Dans son ouvrage Caliban et la sorcière, Silvia Federici n’a montré que la partie droite de l’image, intitulée pour l’occasion « Femmes maçons bâtissant un mur d’enceinte. France, XVesiècle ».

Le rejet de la science et de la raison

D’une manière générale, le livre distille un profond rejet de l’essor de la science et de la rationalité, qui sont partiellement contemporains de la chasse aux sorcières, si l’on pense à des auteurs précurseurs, au tournant des XVIe et XVIIesiècles, tels que Francis Bacon ou Thomas Hobbes. Les deux ayant lieu plus ou moins en même temps, l’autrice estime que l’un est certainement la cause de l’autre : « La question qui reste en suspens est de savoir si l’essor de la méthode scientifique moderne peut être considéré comme la cause de la chasse aux sorcières. » Cette grille de lecture aurait selon elle « le grand mérite de remettre en cause le présupposé qui veut que le rationalisme scientifique ait été le véhicule de progrès et concentre notre attention sur la profonde aliénation que la science moderne a établie entre les êtres humains et la nature ».

La Leçon d’anatomie du Docteur Tulp, Rembrandt (1606/7-1669)

S. Federici présente ainsi les philosophies de Hobbes ou de Descartes comme le soubassement intellectuel de la chasse aux sorcières. Plutôt que de voir dans la dimension rationaliste de leur pensée un progrès par rapport aux conceptions religieuses dominantes à l’époque – celles qui sont réellement à l’origine des persécutions (voir dans ce numéro l’entretien avec Robert Muchembled) –, S. Federici y lit ce qu’elle a envie d’y lire, sans respect du sens du texte cité. Ainsi à propos de la conception du corps comme une machine : « Quand par exemple, Hobbes déclare que “le cœur est un ressort […] et les articulations autant de roues”, nous percevons dans ses mots un esprit bourgeois pour lequel, non seulement la condition et la destination de l’existence du corps sont le travail, mais encore le besoin se fait sentir de transformer toutes les dispositions corporelles en dispositions au travail. » L’autrice, sur ce sujet comme sur celui des sorcières, projette ainsi arbitrairement dans des textes des conceptions qui ne sont pas forcément le fait des auteurs cités. Elle fait également abondamment parler de courtes citations pour y dénicher des sens souvent très contestables. Elle rejoint alors ponctuellement la tradition freudo-lacanienne obsédée par le phallus : « La répulsion que la sexualité non procréative commençait à inspirer transparaît bien dans le mythe de la vieille sorcière volant sur son balai qui, tout comme les animaux sur lesquels elle voyageait aussi (chèvres, juments, chiens), était la projection d’un pénis en extension, symbole d’une luxure débridée. » Notons que la jument est ici considérée comme une extension du pénis, alors qu’elle est la femelle du cheval. Mais cela ne tempère pas l’ardeur interprétative de l’autrice.

S. Federici reprend ainsi explicitement à son compte les analyses de la philosophe américaine écoféministe et historienne des sciences Carolyn Merchant, selon lesquelles l’émergence du rationalisme scientifique a été un facteur d’accroissement de l’oppression des femmes [4]. Le lecteur apprend par exemple que la science anatomique naissante visait à asservir les femmes au capitalisme : « Poser le corps en termes de mécanique, vide de toute téléologie intrinsèque, ces “vertus occultes” que lui attribuaient autant la magie naturelle que les superstitions populaires de l’époque, permit de rendre intelligible la possibilité de le subordonner à un procès de travail reposant de façon croissante sur des formes de comportement uniformes et prévisibles. » De longs développements sont consacrés à expliquer que les attaques contre les sorcières étaient aussi une attaque rationaliste contre la vision magique du monde qui aurait, elle, été plus respectueuse de la nature et du corps. Le capitalisme aurait eu besoin de détruire la croyance en la magie pour imposer sa propre vision du monde, et les philosophes rationalistes l’auraient sciemment aidé. Même la physique newtonienne, réduite au rang de simple croyance, serait indirectement complice de la chasse aux sorcières, « (…) après que la physique newtonienne avait répandu la croyance que le monde naturel était vide de puissances occultes ». S. Federici promeut ainsi une sorte d’ésotérisme anticapitaliste au sein duquel la résistance au nouvel ordre économique puiserait dans une tradition ancienne de croyance au surnaturel : « Cherchant à contrôler la nature, l’organisation capitaliste du travail se devait de contrer l’imprédictibilité inhérente à la pratique de la magie, et empêcher que s’établissent des relations privilégiées avec les éléments naturels » ; « La lutte contre la magie a toujours accompagné le développement du capitalisme, et ce jusqu’à aujourd’hui. »

La volonté de l’autrice à voir à tout prix du contrôle social croissant dans le moindre progrès scientifique la conduit à stigmatiser la simple vulgarisation des connaissances astronomiques : « La force inspiratrice du besoin de contrôle social est évidente jusque dans le champ de l’astronomie. Un exemple classique est celui d’Edmond Halley (le secrétaire de la Royal Society) qui, au moment de l’apparition en 1695 de la comète à laquelle on donna plus tard son nom, organisa des clubs dans toute l’Angleterre en vue de démontrer la prédictibilité des phénomènes naturels afin de dissiper la croyance populaire selon laquelle les comètes annonçaient des désordres sociaux. » Serait-il plus libérateur de maintenir la connaissance scientifique au sein des élites et de manipuler le bon peuple en lui faisant passer tel ou tel phénomène astronomique pour un signe de l’action d’une puissance invisible à laquelle il faudrait se soumettre ?

N’oublions pas que les rationalistes de l’époque n’étaient pas vraiment en position de force, qu’ils étaient souvent en porte-à-faux avec les pouvoirs religieux en place, à l’instar d’un Galilée. Et qu’un libre penseur amateur de sciences tel que Giordano Bruno a lui aussi fini sa vie sur un bûcher en 1600. Comme bien des supposées sorcières.

Références


1 | Site goodreads. com, plateforme de partage d’informations sur les livres. Sur goodreads. com
2 | Rowlands A, “Witchcraft and gender in early modern Europe”, in The Oxford Handbook of Witchcraft in Early Modern Europe and Colonial America, Oxford Handbooks, 2003.
3 | “Our Legal Heritage : the branks or scold’s bridle”, Scottish Legal News, 18 janvier 2019. Sur scottishlegal. com
4 | Merchant C, La Mort de la nature : les femmes, l’écologie et la Révolution scientifique, Wildproject, septembre 2021.

1 Le courant féministe matérialiste est né dans les années 1960 autour de la volonté d’utiliser les outils conceptuels issus du marxisme pour analyser les sociétés patriarcales. Christine Delphy en est une représentante française célèbre.

Publié dans le n° 354 de la revue


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Les auteurs

Yann Kindo

Yann Kindo est enseignant en histoire-géographie. Il est l’auteur du blog La Faucille et le Labo

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Christophe Darmangeat

Christophe Darmangeat est anthropologue social, maître de conférences (HDR) à l’Université Paris Cité, membre du (…)

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