Extraits du livre
La Sorcière au bûcher
Publié en ligne le 3 janvier 2026 - Masculin et féminin -
Robert Muchembled revient sur l’histoire de la chasse aux sorcières dans son nouvel ouvrage, La Sorcière au bûcher. Fanatisme religieux et antiféminisme (Les Belles Lettres, septembre 2025).
Avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur, nous reproduisons quelques « bonnes feuilles » du livre, de nature à susciter l’envie de prolonger la lecture (les titres de ces extraits sont de la rédaction) ainsi qu’un entretien recueillis par Yann Kindo.
Les femmes âgées particulièrement menacées dans des sociétés traditionnelles
[Pages 31-32]. Les femmes âgées occupent une place à la fois très importante et très exposée dans l’univers communautaire. Principale armature de la sociabilité féminine, en lutte permanente pour afficher un honneur sans tache, et conserver ou imposer leur supériorité à leurs semblables, elles affichent ostensiblement leur primauté sur les plus jeunes. […] De plus, les vieilles paysannes jouent un rôle social fondamental, comme éducatrices culturelles majeures, guérisseuses des bêtes et des hommes, accoucheuses, marieuses, pleureuses des défunts. […] Leur longévité les rend cependant suspectes, surtout si les rumeurs prétendent qu’elles se sont débarrassées d’un ou de plusieurs maris successifs. Les plus pauvres d’entre elles utilisent fréquemment la crainte de leurs pouvoirs magiques, qu’elles revendiquent comme efficaces, pour obtenir de l’aide, des subsides, des prêts, de la part de voisins ou de concitoyens. Plus elles vieillissent, en réclamant davantage de services pour survivre, plus elles se trouvent en butte à une angoisse teintée d’hostilité, parfois même à des réactions négatives d’une communauté qui les supporte de plus en plus difficilement. Un groupe de jeunes hommes à marier peut parfois les malmener, les jeter à l’eau pour les obliger à lever leurs sortilèges, les laissant souvent agoniser sur place. Beaucoup plus ancienne et fréquente qu’on ne l’a dit, cette pratique populaire d’élimination collective par une baignade rituelle tacitement tolérée, destinée à éviter la vengeance des proches de la victime en diluant les responsabilités, se trouve plus vigoureusement combattue par les autorités extérieures à partir de la seconde moitié du XVIe siècle – ce qui pousse les chefs de famille de certains villages, au temps des grandes chasses aux sorcières, à se tourner vers la justice criminelle, devenue très hostile au stéréotype des vieilles sorcières, pour se débarrasser licitement de celles qui sont devenues insupportables à leurs concitoyens. […] Leur trop grande longévité peut être considérée par leurs concitoyens comme une anomalie liée à leurs pouvoirs magiques, alors que disparaissent plus rapidement et en plus grand nombre les vieillards de leur génération, voire des maris successifs. En réalité, les intéressées subissent une fragilisation croissante, à la suite des infirmités et de la perte des époux ou des enfants susceptibles de les accueillir. Mais leur usage devenu fébrile de la magie, de la divination, de la guérison, et leurs exigences croissantes pour améliorer une situation matérielle dégradée, sont perçus plus négativement que lorsqu’il s’agit d’hommes vieillissants placés dans une situation identique.
Venise la catholique et méridionale, une situation originale
[Pages 126-128]. À Venise, seuls 14 des 480 procès relevés de 1630 à 1797 évoquent une magie maléfique et le diable n’est cité que trois fois. Les accusations portent à 46 % sur la recherche d’argent ou de profit, 32 % concernent la magie amoureuse et 11 % la protection ou la guérison. Comme dans les villages de l’époque, la sorcellerie propose aux Vénitiens des solutions rapides et l’espoir instantané d’une vie meilleure, ce qui en fait une concurrente directe de l’Église et de la médecine. Mais au contraire des terres septentrionales où s’appliquent les féroces idées sur le sabbat satanique, les femmes ne sont nullement les plus visées. Alors que les hommes ne représentaient que 24 % du total de 1550 à 1650, d’après une étude plus ancienne, ils atteignent 49 % du contingent de 1630 à 1797, dont 38 % seuls, le reste au cours de procès mixtes. L’augmentation de la part masculine est surtout sensible de 1660 à 1720, époque où le nombre de procès de sorcellerie diminue, mais devient l’hérésie prioritaire poursuivie par le tribunal, avant de se raréfier ensuite […]. Les religieux représentent 46 % de la cohorte masculine et il leur est très souvent reproché un abus des sacrements ou d’objets sacrés, ce qui leur vaut les peines les plus lourdes. Les hommes laïcs viennent ensuite sur l’échelle de sévérité de la cour. Rarement appelés sorciers, ils sont qualifiés de mages, magiciens ou jeteurs de sorts […]. Les femmes bénéficient quant à elles d’une étonnante indulgence. En contradiction avec la littérature démonologique du temps, pourtant connue et éditée à Venise, qui les voue au bûcher pour crime de sorcellerie diabolique, elles paraissent être déresponsabilisées aux yeux des inquisiteurs locaux. Celle qui vient se dénoncer elle-même, démontrant ainsi sa bonne foi et reconnaissant ses erreurs, sait parfaitement qu’elle ne sera quasiment pas condamnée. […] L’indulgence des juges vénitiens pour les femmes accusées pourrait être due à leur conviction que seuls les hommes sont capables d’accéder au domaine du surnaturel. En somme, un antiféminisme clérical modéré éviterait le bûcher aux sorcières dans les pays d’Inquisition…
L’exemple du Dauphiné
[Pages 161-162]. La première véritable panique-sorcière, en Dauphiné, de 1424 à 1445, témoigne dès l’origine d’une fragilité du pouvoir régional, contesté par la présence de fiefs et de châteaux du prince d’Orange, qui mène l’armée d’invasion bourguignonne en 1430. Atypique, unique en son genre au XVe siècle dans le royaume de France, elle est essentiellement conduite par un laïc, licencié en droit, juge-mage du Briançonnais, Claude Tholosan. Directement nommé par le Dauphin, il déclare dans son traité Ut magorum et maleficiorum errores, rédigé vers 1436, être à son service pour renforcer son autorité judiciaire, car il appartient au prince temporel de connaître du crime de lèse-majesté puisqu’il « est vicaire de Dieu sans intermédiaire, et que ce qu’il fait, il le fait comme Dieu, et non comme homme ». De 1426 à 1449 il traque les sorciers en HautDauphiné, Briançonnais, et dans les hautes vallées piémontaises du diocèse de Turin, régions bouleversées par de nombreuses poursuites contre les hérétiques vaudois. Au même moment, les missions itinérantes franciscaines de Briançon culpabilisent les adeptes de « la magie blanche universellement répandue ». Comme le pense également le dominicain Nider en 1437 à propos du diocèse de Lausanne, les accusés de magie et de maléfices appartiennent à une secte, aux yeux de Tholosan. Dénonçant l’emprise du diable exercée à travers le rêve du vol nocturne, des orgies et du cannibalisme dans une assemblée présidée par le démon, il pratique l’amalgame entre les guérisseurs et les faiseurs de maléfices, affirmant avoir pour mission de détruire le « palais infernal ». Bien qu’il demeure fidèle au canon Episcopi 1, en parlant de songes inspirés par Satan, non pas de faits réels, il n’en tire pas pour autant une leçon de modération dans sa croisade de lettré contre la magie paysanne. Plus curieusement, il n’insiste pas sur le stéréotype de la sorcière, alors que les accusations portées en Dauphiné de 1424 à 1445 visent 83 hommes et 175 femmes, soit 68 %, surtout pauvres, âgées de plus de 50 ans et isolées familialement. Une identique dominante féminine apparaît dans les condamnations à mort pour sorcellerie relevées […] dans toute l’Europe de 1428 à 1447, qui concernent 110 femmes (66 %) et 57 hommes. En Dauphiné, malgré un net ralentissement des poursuites après le milieu du XVe siècle, l’équilibre des sexes ne change guère. De 1424 à 1520, le taux féminin s’établit à 69 % contre 31 % pour les hommes.
Le « tournant » vers la féminisation du crime de sorcellerie
[Pages 162-164]. Ébranlé par la formidable crise de l’Église, qui voit la puissance pontificale se diluer et se fracturer plus encore durant le concile de Bâle (1431-1449), le pouvoir temporel [en Dauphiné], menacé par des compétiteurs, se voit proposer par un juge laïc auquel il garantit la toute-puissance judiciaire, une « surchristianisation » […]. Celle-ci provient d’une construction religieuse fantasmatique à propos des progrès inquiétants du danger satanique, élaborée par les franciscains du côté français et par les dominicains sur le versant italien des Alpes, qui impute toute la responsabilité aux femmes à l’intérieur d’une secte de sorcières. La mère des hérésies [la sorcellerie démoniaque] naît ainsi en Dauphiné au début des années 1420, faisant des sorcières les victimes expiatoires du grand malaise religieux occidental, dont les princes tentent de profiter en accaparant une part du sacré tombée des mains pontificales. Les inquisiteurs, quant à eux, cherchent à retrouver leur lustre d’antan, à une époque d’affaiblissement de leur institution face aux progrès des États. La création du stéréotype de la vieille sorcière maléfique est ainsi au cœur des rivalités de pouvoir entre laïcs et religieux à tous les niveaux. Jusqu’alors orientées vers la conversion d’hérétiques majoritairement masculins, les poursuites inquisitoriales muent radicalement en développant le mythe d’une sorcellerie démoniaque dominée par les femmes. Présidé par le diable, le sabbat leur donne la toutepuissance au sein d’une contre-Église, traduisant l’angoisse millénariste de l’émergence d’un monde sens dessus dessous qui prépare l’Apocalypse. Vers 1440-1442, dans son (prétendu) Champion des dames, le poète Martin Le Franc décrit l’envol des sorcières vers la « synagogue », leur baiser au derrière du démon, leur sexualité débridée, l’usage de poisons et le déclenchement de tempêtes, pour conclure : « La femme est mariée au diable. »
Le détour par l’époque des bûchers européens de masse permet de mettre le phénomène en perspective dans la longue durée. Au XIVesiècle, temps de procès de sorcellerie épisodiques, le rapport entre les sexes s’équilibrait presque, avec 127 accusés masculins pour 107 femmes poursuivies. Le brutal bouleversement ultérieur n’en est que plus saisissant, car 1177 personnes, dont 358 hommes (30 %) et 819 femmes (70 %) comparaissent pour ce crime au XV e siècle, d’après des chiffres fournis en 2006, évidemment appelés à se modifier au fil de nouvelles recherches. Le tournant est encore plus spectaculaire en termes de condamnations au bûcher. Rares dans le premier quart du siècle, avec treize mentions, elles montent à 462 cas de 1425 à 1499, dont 124 hommes (27 %) et 338 femmes (73 %). La solution de l’énigme de la féminisation à outrance du crime, qui donnera par la suite, sauf rares exceptions, une moyenne de 80 % de bûchers féminins, est à chercher dans un formidable changement du paradigme répressif à propos de la sorcellerie.
1 Un texte, peut-être rédigé au Xe siècle et qui fait partie du droit canonique médiéval, c’est-à-dire des règlementations en vigueur qui étaient imposées par l’Église à la société.
Publié dans le n° 354 de la revue
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Les auteurs
Yann Kindo
Yann Kindo est enseignant en histoire-géographie. Il est l’auteur du blog La Faucille et le Labo
Plus d'informationsRobert Muchembled
Historien, professeur honoraire des universités de Paris, spécialiste de l’histoire des croyances mais aussi de la (…)
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