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De la wicca aux sorcières 2.0

Publié en ligne le 17 janvier 2026 - Masculin et féminin -

Dans certains pays d’Afrique ou encore en Inde et dans quelques autres pays, de graves persécutions de prétendues sorcières se perpétuent [1, 2]. Mais, dans la plupart des pays, la chasse aux sorcières fait partie d’un passé révolu, plus personne n’est accusé de sorcellerie et persécuté pour cette raison. Cependant la figure de la sorcière est réapparue dans l’espace public pour devenir tantôt une icône du combat féministe, tantôt une distraction folklorique, parfois aussi une pratique ésotérique. La sorcière moderne, dans sa version ésotérique, peut alors incarner une manière de reprendre le pouvoir sur sa vie en dehors des cadres religieux ou institutionnels, voire une quête de sens en harmonie avec la nature. Cette sorcière moderne se vend également bien : en France comme aux États-Unis, un véritable marché s’est structuré, particulièrement sur Internet. La sorcellerie contemporaine apparaît ainsi comme une pratique spirituelle et culturelle hétéroclite, mêlant ésotérisme, soins alternatifs et expression artistique fondée sur une vision magique et holistique du monde [3]. Elle n’est pas très éloignée du « féminin sacré » très en vogue, sorte d’essence que les femmes se devraient de retrouver au plus profond d’elles-mêmes [4].

De la wicca au WitchTok

Le mouvement wiccan incarne la résurgence moderne d’une forme de sorcellerie [5]. Il émerge dans les années 1950 avec Gerald Gardner (1884-1964), un fonctionnaire britannique passionné d’occultisme. Son cadre théorique s’inspire des idées de l’ethnologue Margaret Murray (1863-1963) selon laquelle la sorcellerie médiévale était en réalité la survivance d’une ancienne religion païenne préchrétienne centrée sur un culte de la fertilité. Les différents courants de la wicca sont des mélanges de paganisme, de magie cérémonielle et de célébration de la nature [6]. Aux États-Unis où, depuis 1986, la wicca est reconnue comme une religion bénéficiant de la protection du premier amendement [7], le nombre d’adeptes serait passé de 8 000 en 1990 à environ 1, 5 millions en 2018 [8]. Bien que de nombreux wiccans s’identifient comme des sorciers ou sorcières, certains ne se considèrent pas comme tels [9]. Inversement, nombre de personnes se déclarant sorciers ou sorcières ne sont pas wiccanes [10].

Le Cercle magique ouUne sorcière,
John William Waterhouse (1849-1917)

En France, on ne dispose pas de données précises. Un sondage réalisé par l’Ifop en 2020 indique que 28 % des Français déclarent croire aux envoûtements et à la sorcellerie [11]. Cette croyance serait plus marquée chez les jeunes, et plus particulièrement chez les femmes (53 % des jeunes femmes de 25-34 ans croiraient à la sorcellerie selon l’enquête).

Sur les réseaux sociaux, les comptes de personnes se présentant comme sorcières sont légion. Le mot-clé #WitchTok, contraction de l’anglais witch (sorcière) et TikTok, le réseau social chinois très populaire chez les jeunes, recense plus de huit millions de vidéos [12] qui accumulent plus de 30 milliards de vues [13]. Des influenceuses y partagent sorts, rituels, recettes de tisanes magiques ou lectures d’oracles, mais y font également la promotion de produits, d’entreprises et de marques personnelles [14]. Impossible bien entendu de faire la part des choses entre ceux qui croient sincèrement aux pouvoirs de la sorcellerie, et ceux qui y voient une occasion de se distraire.

Un marché new age en pleine expansion

Nombre de ces influenceurs et influenceuses développent une véritable activité commerciale. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, le site « Les trois sorcières » est animé par d’anciennes collègues de bureau qui se sont retrouvées dans une « passion commune pour la sorcellerie ». Elles se qualifient de sorcières et ont formé un « coven », cercle de femmes pratiquant des rituels, et affirment « étudier les cristaux, le tarot et l’astrologie » [15]. En vente : des « outils de sorcellerie », des plantes et des cristaux purificateurs « fruit de [leurs] recherches et expériences personnelles ».

Sur cet autre site qui vend divers produits pour « débuter en sorcellerie moderne » ou pour « purifier sa maison », il est affirmé que « chaque personne de ce monde peut réveiller ses pouvoirs de sorcière » à condition « d’être suffisamment éveillé spirituellement pour en avoir conscience » et des « ateliers » sont proposés [16].

Le Roi Saül et la sorcière d’Endor}(détail), Jacob Cornelisz van Oostsanen (c. 1475-1533)

La plateforme de commerce en ligne Etsy spécialisée dans la « vente d’articles uniques et créatifs » regorge de boutiques de sorcières vendant des potions protectrices ou des talismans. Il est ainsi possible de jeter des sorts en ligne : pour une somme allant de quelques euros à quelques dizaines d’euros, on peut choisir son thème (guérison, justice sociale, réussite professionnelle) [17]. La plupart des vendeurs incluent une clause de non-responsabilité si le sort ne produit pas les effets escomptés [18].

En 2018, l’entreprise de cosmétique Sephora a commercialisé un « kit de sorcière pour débutants » comprenant un jeu de tarot et de la sauge mais a rapidement décidé de le retirer de la vente après avoir essuyé des critiques de « sorcières pratiquantes » qui accusaient l’entreprise d’appropriation culturelle [19].

Des sorts comme outils politiques ?

Aux États-Unis, lors des différents mandats de Donald Trump, de supposés sorcières et sorciers se sont organisés pour jeter des sorts collectifs afin que le président quitte la Maison Blanche ou ne soit pas réinvesti [20, 21]. Certains pensent toutefois que D. Trump bénéficie d’un « bouclier protecteur » et qu’il serait plus efficace de jeter des sorts pour faire en sorte que Kamala Harris, sa rivale aux dernières élections, l’emporte [22]. Sur la plateforme Etsy, il est possible d’acheter le lancement de sorts contre Elon Musk, pour une petite dizaine de dollars [23].

La figure de la sorcière d’aujourd’hui

La figure de la sorcière a repris une certaine place dans nos sociétés, mais elle n’a plus rien à voir avec celle, persécutée, de l’Histoire. Multiforme, elle englobe des motivations très diverses : simple amusement à l’image des sorcières d’Halloween, croyance authentique à des pouvoirs magiques, prétexte à la vente de produits ésotériques et new age, commerce de formations et ateliers de « bien-être » aux bases douteuses, ou encore symbole d’une lutte émancipatrice.

Références


1 | Dortier JF, « Sorciers et sorcières aujourd’hui. . . », Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, 2020, 60 : 13.
2 | « Dans l’Inde rurale reculée, la chasse aux sorcières tue toujours »,Le Point, 20 septembre 2015.
3 | « Devenir sorcière ? Étude des trajectoires des pratiquantes de sorcellerie contemporaine en France »,Le Carnet des étudiant. es du master Sociologie de l’Ehess, 1er décembre 2024. Sur mastersociologie. hypotheses. org
4 | Feytit E, « Le féminin sacré », Méta de choc, janvier 2024.
5 | « Witch. La “fierté” sorcière », Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, 2020, 60 : 18.
6 | Gagnon M, « La mouvance wiccane au Québec : un portrait de la sorcellerie contemporaine », thèse, Faculté de théologie et des sciences religieuses, Université Laval, Québec, mai 2003. Sur corpus. ulaval. ca
7 | United States Court of Appeals, “Herbert Daniel Dettmer v. Robert Landon”, septembre 1986. Sur law. resource. org
8 | Fearnow B, “Number of witches rises dramatically across US as millennials reject Christianity”, Newsweek, 25 mars 2020.
9 | Gottlieb K, “Cultural appropriation in contemporary neopaganism and witchcraft”, thèse, Université du Maine, 2017. Sur digitalcommons. library. umaine. edu
10 | Berger HA, “What is Wicca ? An expert on modern witchcraft explains”, The Conversation, 30 août 2021.
11 | Ifop, « Les Français et les parasciences », rapport d’étude pour Femme actuelle, 30 novembre 2020. Sur ifop. com
12 | TikTok, “#witchtok”. Sur tiktok. com
13 | France Inter, «  Witchtok : quand les sorciers s’invitent sur Tiktok », 7 décembre 2022.
14 | Miller C, “How modern witches enchant TikTok : intersections of digital, consumer, and material culture(s) on #WitchTok”, Religions, 2022, 13 : 118.
15 | Site « Les trois sorcières ». Sur lestroissorcieres. com
16 | Witches Box, « Pour devenir une sorcière, que dois-je faire ? », 24 janvier 2023. Sut witches-box. fr
17 | Etsy, « Sorts puissants », 2025. Sur etsy. com
18 | Farivar C, « La sorcellerie, un marché lucratif sur Etsy », Forbes, 19 septembre 2024.
19 | Tempesta E, “‘Witchcraft isn’t a joke ! ’ Sephora pulls ‘Starter Witch Kit’ that included a tarot deck and sage after facing backlash from practicing witches who accused the company of cultural appropriation”,Daily Mail, 13 septembre 2018.
20 | “Witches cast ‘mass spell’ against Donald Trump”, BBC News, 25 février 2017.
21 | Ernesty C, « Sorcières et féministes, unies contre Donald Trump », Slate, 1er novembre 2020.
22 | Botelho JA, “Self-proclaimed witches say spells won’t work against Trump”, ABC 33/40, 29 octobre 2024. Sur abc3340. com
23 | Elliott V, “You too can hire an ‘etsy witch’ to curse Elon Musk”, Wired, 21 novembre 2024.

Publié dans le n° 354 de la revue


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L'auteur

Jean-Paul Krivine

Rédacteur en chef de la revue Science et pseudo-sciences (depuis 2001). Président de l’Afis en 2019 et 2020. (…)

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