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La complexe interprétation des expressions faciales

Publié en ligne le 31 août 2021 - Psychologie -

« Ces expressions [faciales] sont universelles. Les émotions s’expriment de la même manière que vous soyez une femme au foyer d’un quartier chic ou un kamikaze. La vérité est écrite sur tous nos visages » (notre traduction), disait Cal Lightman, le personnage principal de la série télévisée Lie to Me [1]. Présentée initialement en 2009, Lie to Me était basée sur une prémisse plutôt simple : il est possible de détecter les émotions cachées et les mensonges au moindre mouvement musculaire du visage. Diffusée dans plusieurs pays, la série télévisée a connu un important succès sans doute parce qu’elle s’inspirait des travaux et de la vie de Paul Ekman, un psychologue et chercheur américain qui, en 2009, figurait dans la liste des cent personnalités les plus influentes au monde du magazine Time [2]. Au cours de sa longue carrière académique, P. Ekman étudia notamment les émotions telles que vues par la théorie des émotions de base (Basic Emotion Theory), une des premières à tenter d’expliquer la portée des expressions faciales.

La théorie des émotions de base

Ancrée dans les travaux du naturaliste Charles Darwin [3], cette théorie, apparue dans les années 60, défend l’idée que des émotions sont préprogrammées dans le cerveau dès la naissance. Par conséquent, elles se manifesteraient de manière identique chez toutes les populations du monde : la joie, la tristesse, la colère, le dégoût, la surprise, la peur et le mépris sont généralement considérées comme universelles ([4], [5]). Les émotions sont envisagées comme étant discrètes, c’est-à-dire qu’elles seraient totalement distinctes les unes des autres. Chaque émotion engendrerait alors des réactions qui lui sont caractéristiques (par exemple, physiologiques). Certains auteurs avancent même l’existence de circuits neuronaux spécifiques. Ainsi, la neuroscientifique Heini Saarimäki et ses collègues [6] rapportent avoir identifié des « signatures » neuronales correspondant aux émotions de base (par exemple, le dégoût). Toutefois, selon d’autres neuroscientifiques, ces données ne soutiendraient pas la vision défendue par la théorie des émotions de base [7]. En effet, les patterns identifiés ne constitueraient pas des « signatures » en tant que telles puisqu’ils sont des résumés statistiques d’une multitude de patterns différents qui s’activent pour une même émotion, et ne constituent donc pas un circuit neuronal singulier de l’émotion [7]. Par ailleurs, il y aurait une forte variabilité des patterns pour chaque émotion entre les études, laquelle pourrait être attribuée aux différences de contexte [8].

L’Enfant qui rit (Jopie van Slouten),
Robert Henri (1865-1929)

En ce qui concerne l’expression des émotions, chacune d’elles se manifesterait par une combinaison prédéterminée et spécifique de mouvements du visage appelée « expression faciale prototypique ». Ce prototype apparaîtrait spontanément et automatiquement sur le visage lorsqu’une émotion est ressentie. Ainsi, la joie se manifesterait toujours par un sourire et l’apparition de rides en forme de patte d’oie au coin des yeux. Il serait alors possible d’identifier l’état émotionnel d’une personne par la seule observation de ses mouvements faciaux. Les personnes pourraient tout de même avoir un certain contrôle sur leurs expressions faciales en fonction des normes sociales et culturelles dans lesquelles l’interaction prend place. Il s’agit là des règles d’affichage (display rules).

Toutefois, malgré cette tentative de régulation volontaire, l’expression faciale spontanée d’une émotion pourrait être brièvement observée. Des fuites émotionnelles pourraient révéler la véritable émotion ressentie. Ces fuites émotionnelles, que Paul Ekman nomma des micro-expressions, sont des expressions faciales qui durent moins de 500 millisecondes [9]. Dans Lie to Me, ce sont ces micro-expressions que le personnage Cal Lightman détecte à la perfection afin de repérer la tromperie [10]. Toutefois, contrairement à ce que présente la série télévisée, les travaux empiriques montrent que les micro-expressions apparaissent rarement sur les visages, mais qu’elles peuvent surgir aussi bien lors d’émotions authentiques que lors d’émotions cachées [11, 12]. Autrement dit, les micro-expressions ne s’avèrent pas pertinentes pour repérer les affabulateurs.

Plus largement, de nombreux travaux de recherche ont testé les hypothèses de la théorie des émotions de base [13]. Toutefois, les résultats de ces études ont conduit à l’ouverture d’un débat scientifique au sujet de sa pertinence et de sa validité [8, 14]. En effet, dans une récente revue de littérature, la neuroscientifique Lisa Barrett et ses collègues [8] ont mis en évidence que les fondements de la théorie des émotions de base pouvaient être remis en question par les dernières données scientifiques.

Par exemple, les résultats des recherches sur la production spontanée des expressions faciales émotionnelles sont mitigés [13]. Les expressions faciales prototypiques de la théorie des émotions de base apparaissent bien lors des expériences émotionnelles attendues, mais leur fiabilité ne serait pas aussi élevée que ce qui est proposé par cette théorie [8, 13]. Les associations entre prototypes et émotions seraient d’ailleurs plutôt faibles, hormis pour la joie [8]. De plus, les expressions faciales affichées montreraient davantage de variabilité que ce qui a été présupposé [8]. Ces données scientifiques ne permettraient pas de justifier l’utilisation des expressions prototypiques pour déduire l’état émotionnel d’une personne [8]. En somme, à l’heure actuelle, l’état des connaissances sur la production des expressions faciales pourrait davantage tendre vers des approches alternatives à la théorie des émotions de base. L’une d’elles est la vision écologique des comportements.

La vision écologique des comportements

Le chercheur en psychologie Alan Fridlund [15] a commencé sa carrière en travaillant sur les émotions telles que vues par la théorie des émotions de base. Toutefois, au fil du temps, il rapporte qu’il a commencé à avoir des désaccords sur des aspects de la théorie l’amenant à devenir sceptique quant à ses prémisses. L’un de ses désaccords concernait le fait de considérer le visage comme un lieu d’expressions automatiques d’états émotionnels authentiques internes, puisque cette approche tranchait avec la vision moderne de la communication animale [15]. En particulier, les comportementalistes animaliers ont montré que les signaux de communication n’étaient ni stéréotypés, ni fixes, mais plutôt flexibles, sociaux et liés au contexte d’apparition [15]. Autrement dit, les signaux de communication des animaux ne sont pas considérés comme des expressions automatiques d’états émotionnels authentiques internes, mais comme des adaptations qui vont servir l’intérêt des animaux dans leurs environnements sociaux à un moment donné [15]. En continuité avec ces connaissances, A. Fridlund [16] proposa une autre manière de considérer les expressions faciales : la vision écologique des comportements (Behavioral Ecology View).

Selon cette vision, les expressions faciales humaines n’auraient pas évolué pour signaler des états internes mais plutôt pour indiquer, dans une interaction sociale, des intentions momentanées envers les autres [16]. Leur signification serait passagère et ne pourrait être comprise qu’en considérant simultanément d’autres éléments, notamment la personne qui les affiche, ses comportements et le contexte de leur apparition. Ainsi, contrairement à la théorie des émotions de base, les mouvements faciaux n’auraient pas de sens intrinsèque et ne seraient pas automatiquement liés à des états émotionnels [16].

Les expressions faciales dans une série télévisée



Les micro-expressions faciales et leur « découvreur », Paul Ekman, ont été largement popularisés par la série télévisée américaine Lie to me (« Mens-moi ») diffusée en France entre 2010 et 2011 sur M6. L’acteur Tim Roth (révélé par le film Reservoir Dogs) y joue un docteur en psychologie, Cal Lightman, dont le nom et le personnage ont été largement inspirés par ceux de Paul Ekman, qui a été le conseiller scientifique sur la série. Cal Lightman est capable, « après quelques secondes d’observation, [de] déterminer si on lui dit la vérité ou si on tente de la lui dissimuler » en saisissant « le vrai du faux dans un regard, une attitude, une intonation » [1]. Entouré de son équipe, il aide les autorités (moyennant finance) à résoudre des enquêtes grâce à ses compétences à décrypter le langage non verbal, compétences qui ne sont pas sans poser problème dans la vie quotidienne.

Si la série se base assez fidèlement sur la théorie des micro-expressions de Paul Ekman, elle en extrapole, pour les besoins de la fiction, les applications qui peuvent en être faites, faisant de Cal Lightman et ses collègues de véritables machines à détecter presque instantanément les mensonges, des personnes dotées de pouvoirs quasi paranormaux capables de décoder toutes les émotions.
Daniel Azarian

Référence
1 | Présentation de la série sur la plateforme de rediffusion de M6 (6play.fr)

D’ailleurs, les expressions faciales pourraient être expliquées par des descripteurs fonctionnels (par exemple, la fuite) plutôt que par des descripteurs émotionnels (par exemple, la peur). De plus, il n’y aurait pas de lien entre les intentions affichées et les émotions. Une personne peut solliciter un comportement d’affiliation, qu’elle soit heureuse ou triste, par exemple. Des données récentes en matière d’expressions faciales tendent à soutenir cette vision concernant les inférences que les personnes font à partir de l’observation des expressions faciales [8].

La théorie des émotions construites

Une autre théorie est celle des émotions construites (Theory of Constructed Emotions) développée par L. Barrett [17]. Contrairement à la théorie des émotions de base, les émotions ne seraient pas préprogrammées dans le cerveau, et il n’y aurait pas de circuit neuronal spécifique pour chacune des émotions [17]. Selon la théorie des émotions construites, les émotions n’existeraient donc pas en tant que telles dans le cerveau mais elles seraient « construites » de toutes pièces par celui-ci.

En effet, le cerveau reçoit en permanence des informations brutes, internes (par exemple, rythme cardiaque) et externes (par exemple, perception de l’environnement), auxquelles il doit donner du sens [18]. Pour cela, le cerveau comparerait les informations brutes dont il dispose à un instant donné à des modèles internes construits à partir d’expériences passées [17]. Ces comparaisons lui permettraient de déterminer le modèle interne correspondant le plus aux informations reçues, permettant in fine de catégoriser en émotion les informations brutes dont il dispose à un moment donné [17]. Par exemple, un ralentissement du rythme cardiaque et de la respiration (informations internes) lors d’une discussion avec un ami en pleine journée (informations externes), formerait un ensemble d’informations brutes qui pourrait être catégorisé comme un moment de joie.

Il est à noter que, selon cette théorie, les émotions peuvent être construites à partir d’une multitude de caractéristiques qui ne sont pas toujours identiques [18]. Par conséquent, les émotions n’auraient pas de caractéristiques physiques uniques et cohérentes aussi bien entre différentes personnes dans un même contexte que chez une même personne dans différents contextes [17]. Il n’y aurait pas d’ancrage biologique pour des catégories d’émotions dans le cerveau, dans le corps, dans les expériences vécues ou sur le visage [17]. Ainsi, il ne serait pas possible de mesurer une émotion spécifique (par exemple, la tristesse) à partir de mesures physiologiques ou même de mouvements faciaux [17]. Il ne serait également pas possible de déterminer si une personne ressent bien une émotion, ni la nature de l’émotion uniquement à partir de l’observation de configurations spécifiques de mouvements faciaux [17].

Autrement dit, les inférences d’un état émotionnel ne reposeraient pas sur la lecture de mouvements faciaux qui seraient caractéristiques d’une émotion (perceiver-independent), mais seraient plutôt dépendantes du jugement de l’observateur et de ses représentations (perceiver-dependent) [17]. Ces inférences sont alors déconnectées du ressenti réel de la personne observée, et c’est d’ailleurs ce que deux chercheurs français, Anna Tcherkassof et Damien Dupré [19], ont constaté dans une récente étude. Bien que des personnes infèrent des états émotionnels à autrui, il n’y a, en réalité, que peu de correspondance entre ce qui est inféré et ce qu’autrui dit réellement ressentir [19]. Enfin, de manière plus générale, L. Barrett et ses collègues [8] ne rejettent pas l’idée que les mouvements faciaux véhiculent des informations importantes, même s’ils n’affichent pas de manière fiable et spécifique les émotions comme le soutient la théorie des émotions de base.

Carte postale promotionnelle de 1905 pour le phonographe Edison

À la lumière de ce qui précède, un constat apparaît plutôt évident : les théories actuelles concernant l’interprétation des expressions faciales divergent. Pour mieux comprendre les applications pratiques, voyons ce qu’un agent de sécurité pourrait déduire des expressions faciales.

Un cas d’application : la détection de l’agression

Imaginons un agent de sécurité faisant des rondes de surveillance dans un aéroport. Sa mission est de détecter les personnes susceptibles de représenter un danger pour les autres voyageurs. À un moment donné, une personne attire son attention : elle vient de froncer les sourcils, d’écarquiller les yeux et de presser les lèvres ! L’attention de l’agent est désormais dirigée vers l’interprétation des signaux faciaux. Pour ce faire, il mobilise – implicitement ou explicitement – une théorie d’interprétation du visage. Voici quelques possibilités qui s’offrent à lui.

Selon P. Ekman [4], le fait de froncer les sourcils, d’écarquiller les yeux, et de presser les lèvres est une expression faciale prototypique de la colère, quel que soit le contexte d’apparition (théorie des émotions de base). La personne observée serait donc en colère mais l’origine de cette émotion demeurerait inconnue. L’agent devra alors se concentrer sur cet aspect : est-ce une volonté d’agresser un passager ? un vol retardé ? une injustice vécue plus tôt dans la journée ? Autant de possibilités que l’agent doit clarifier à la suite de l’apparition spontanée de cette émotion.

Cependant, selon A. Fridlund [16], cette expression faciale pourrait être interprétée uniquement en considérant le contexte d’apparition précis (vision écologique des comportements). Si le voyageur observé est debout, vient de crier en prenant à partie d’autres personnes, qu’il semble sur le point d’exploser, n’a aucune valise et se dirige assurément vers quelqu’un d’autre avec un regard fixe et tranchant, ces signaux faciaux pourraient être considérés comme des signes d’intention d’attaque imminente mais uniquement à ce moment précis de l’interaction. Imaginons maintenant une autre scène. Cette fois-ci, le même voyageur est assis avec sa valise sur ses genoux, écouteurs dans les oreilles, et enchaîne diverses grimaces face à l’écran de son téléphone portable. Bien que la configuration faciale soit parfaitement similaire à celle du voyageur debout, son interprétation concernant l’intention est tout autre. L’analyse du contexte est responsable de cette modification d’appréciation de l’intention (alors que selon la théorie des émotions de base, le voyageur serait simplement considéré en colère dans les deux cas). En pratique, l’agent de sécurité n’aurait alors pas de grille d’interprétation du visage prédéfinie et élaborerait son jugement en considérant rapidement l’ensemble du contexte. Dans le premier cas, celui où le voyageur est debout, l’appréciation de l’agent le poussera sûrement à réagir contrairement au deuxième cas, même si l’expression faciale est alors parfaitement similaire au premier cas.

Finalement, selon L. Barrett et ses collègues [17], l’expression faciale du voyageur observé ne permettrait pas de renseigner, de manière fiable, l’agent de sécurité sur son réel état émotionnel (théorie des émotions construites). En effet, le voyageur pourrait aussi bien être en colère, joyeux, effrayé ou surpris. Plus globalement, aucune configuration faciale seule ne permettrait de prédire de manière fiable les émotions éprouvées par les personnes observées dans l’aéroport. L’agent tenterait tout de même de se faire un jugement en se basant sur ses propres représentations qui, toutefois, pourraient être éloignées du véritable ressenti des personnes observées.

Autoportrait aux yeux écarquillés,
Ferdinand Hodler (1853-1918)

Alors qu’on pourrait penser que ces divergences académiques n’ont que des implications théoriques, on constate qu’en pratique, elles pourraient conduire à des interprétations très différentes des comportements non verbaux sur le terrain. Les conséquences peuvent être importantes puisque certains programmes de sécurité reposent sur le repérage et la détection de comportements non verbaux tels que le Screening Passengers by Observation Technique (SPOT) mis en place dans des aéroports américains pour prévenir des attaques terroristes (voir l’article de Vincent Denault dans ce même numéro) [20]. En effet, le programme SPOT est notamment basé sur les présupposés de la théorie des émotions de base qui, pourtant, sont remis en cause par les données actuelles [20]. Autrement dit, l’utilisation d’une théorie sur le terrain n’est pas anodine puisqu’elle peut conditionner des inférences que les professionnels feront à partir de l’observation des expressions faciales.

De la théorie à la pratique, en passant par la fiction

L’analyse des expressions faciales, tout comme celle des comportements non verbaux, fait souvent l’objet d’intérêt de la part des professionnels de la sécurité et de la justice [20]. Cet intérêt est justifié par les nombreuses fonctions essentielles que servent les comportements non verbaux. En contexte policier, par exemple, ils sont importants à considérer pour la bonne conduite d’un entretien. En revanche, l’utilité de l’analyse des expressions faciales est parfois surestimée, sa complexité est parfois sous-estimée, notamment lorsqu’il est question de détecter les menteurs. Un exemple représentatif est l’affirmation faite par certains partisans de la programmation neuro-linguistique – une approche qualifiée de pseudo-science [21] – qu’il existerait un lien entre la direction du regard et la tromperie [22]. Pourtant cette affirmation est à contre-courant des données scientifiques disponibles [22]. Il en est de même pour Lie to Me.

Certains pourraient se dire que les téléspectateurs peuvent séparer le bon grain de l’ivraie. Après tout, Lie to Me n’est qu’une série télévisée. Toutefois la réalité n’est pas si simple. La fiction peut influencer les représentations des téléspectateurs qui, bien malgré eux, peuvent considérer que des affirmations non fondées ou erronées sont des faits réels [23]. Par exemple, après avoir visionné un épisode de Lie to Me, des personnes étaient plus suspicieuses que celles ne l’ayant pas vu, lorsqu’elles devaient évaluer la crédibilité d’autrui [23]. De plus, leur performance à détecter les menteurs n’était pas meilleure que la chance, sans oublier que le visionnage de Lie to Me augmentait la propension à juger malhonnêtes des personnes honnêtes [23]. L’influence sur les téléspectateurs, bien qu’elle contraste avec les capacités du personnage principal Cal Lightman, s’inscrit en continuité avec la littérature scientifique montrant que les performances des individus pour repérer les mensonges par l’observation sont faibles, et que l’expertise humaine en détection du mensonge relève plutôt de la pensée magique [24, 25, 26].

Falstaff,
Eduard von Grützner (1846-1925)

En ce qui concerne les expressions faciales, la série télévisée a contribué à populariser, auprès du grand public, la théorie des émotions de base. Pourtant, à l’heure actuelle, certaines théories sur les expressions faciales proposent des points de vue différents, voire incompatibles avec les idées véhiculées par Lie to Me [8, 16, 17]. D’ailleurs, hormis la théorie des émotions de base, la vision écologique des comportements et la théorie des émotions construites, d’autres théories – que nous n’avons pas détaillées – proposent également une contribution à la compréhension des expressions faciales, comme la théorie de l’évaluation (Appraisal Theory) [27]. Quoi qu’il en soit, les théories actuelles semblent encore incomplètes dans les éclaircissements qu’elles fournissent pour expliquer l’ensemble de l’activité des mouvements faciaux. Par conséquent, en prenant pour acquis les présupposés de la théorie des émotions de base, le grand public pourrait facilement s’accrocher à des affirmations qui plaisent à l’esprit mais qui sont en décalage avec les récentes avancées scientifiques.

Quand le corps dit tout haut ce que l’esprit pense tout bas


D’après son promoteur en Amérique du Nord et en France, Philippe Turchet, consultant et formateur [1], la synergologie est une méthode de lecture du « langage non verbal inconscient », qui consiste à décrypter les micro-mouvements du corps considérés comme une traduction de ce que l’on ressent et de ce que l’on est. Le postulat de base est que le discours dissimule le mensonge, mais que le corps parle et nous dit ce que cachent les mots. Imparable !

Pour interpréter les micro-expressions du visage, les micro-mouvements du corps, les micro-démangeaisons, P. Turchet a développé une grille de lecture : par exemple, lorsqu’on se gratte le nez, c’est qu’on ment, lorsqu’on lève son sourcil droit, c’est qu’on est mal à l’aise, etc. Pour étayer ses affirmations, P. Turchet dit se fonder sur dix ans d’observation validée par l’IRM et le scanner. Il affirme : « La synergologie est la discipline dont l’objet est de mieux comprendre le fonctionnement de l’esprit humain à partir de la structure de son langage corporel. »

Pourtant, on ne trouve aucune publication dans aucune revue spécialisée, aucun protocole expérimental, aucun travail de recherche, rien qui puisse confirmer que la synergologie ait fait l’objet d’une véritable recherche scientifique. Sur son « blogue synergologique » [2], P. Turchet dit : « Mon travail théorique prend la forme de quatre essais traduits en italien, espagnol, portugais, chinois, coréen, anglais, serbe, turc, portugais, catalan, roumain. » Mais depuis quand la traduction de quatre essais en plusieurs langues suffit-elle pour prouver qu’il s’agit d’un travail scientifique ?

La séduction qu’exerce la synergologie sur les lectrices de la presse féminine et sur les téléspectateurs peut s’expliquer justement par le fait qu’elle s’inspire d’une psychologie naïve, qui donne des recettes sans qu’il y ait à en connaître les bases théoriques et conceptuelles.

Dans la situation de communication, un entretien d’embauche par exemple, le synergologue est dans une position dominante par rapport à celui qu’il observe et peut le manipuler à sa guise. Cette pseudo-science du langage gestuel se vend cher dans les formations d’entreprises, dans les écoles de commerce. P. Turchet décrit en quoi consistent les formations à la synergologie en France et en Amérique du Nord : « Je rencontre des gens sur deux ans et demi, douze fois et pendant deux jours. [...] Pendant ces 24 jours, je leur apprends à décoder le langage non verbal à travers une méthode qui permet de décrypter n’importe quel type de geste car, selon moi, 95 % d’entre eux sont universels. » Mais on ne sait pas d’où sort ce pourcentage.

Comme dans beaucoup de pseudo-sciences et de pseudo-techniques de communication, on a affaire à un homme, une idée, des statistiques fantaisistes, des livres, un site, un blogue, des disciples, une mode et l’argent à la clé. Mais pas de preuves.
Brigitte Axelrad

Références
1 | Turchet P, Le langage universel du corps, Éditions de l’homme, 2009.
2 | Le blogue de Philippe Turchet : philippe.turchet.synergologie.org

Références


1 | Lie to Me, Allociné, février 2021. Sur allocine.fr
2 | “The 2009 TIME 100”, Time, février 2021. Sur content.time.com
3 | Darwin C, Prodger P, The Expression of the Emotions in Man and Animals, Oxford University Press, 1998.
4 | Ekman P, “An argument for basic emotions”, Cognition and Emotion, 1992, 6 :169-200.
5 | Matsumoto D, “More evidence for the universality of a contempt expression”, Motivation and Emotion, 1992, 16 :363-8.
6 | Saarimäki H et al, “Discrete Neural Signatures of Basic Emotions”, Cerebral Cortex, 2016, 26 :2563-73.
7 | Clark-Polner E et al, “Multivoxel Pattern Analysis Does Not Provide Evidence to Support the Existence of Basic Emotions”, Cerebral Cortex, 2017, 27 :1944-8.
8 | Barrett LF et al, “Emotional Expressions Reconsidered : Challenges to Inferring Emotion From Human Facial Movements”, Psychological Science in the Public Interest, 2019, 20 :1-68.
9 | Frank MG et al, “Microexpressions and Deception”, in Un derstanding Facial Expressions in Communication : Cross-cultural and Multidisciplinary Perspectives, Springer, 2015, 227-42.
10 | Delmas H et al, “Policemen’s and civilians’beliefs about facial cues of deception”, J Nonverbal Behavior, 2018, 43 :59-90.
11 | Porter S et al, “Reading between the lies : identifying concealed and falsified emotions in universal facial expressions”, Psychol Sci, 2008, 19 :508-14.
12 | Porter S et al, “Secrets and Lies : Involuntary Leakage in Deceptive Facial Expressions as a Function of Emotional Intensity”, J Nonverbal Behavior, 2012, 36 :23-37.
13 | Durán JI et al, “Coherence between emotions and facial expressions”, in The Science of Facial Expression, Oxford University Press, 2017, 107-29.
14 | Keltner D et al, “Emotional Expression : Advances in Basic Emotion Theory”, J Nonverbal Behavior, 2019, 43 :133-60.
15 | Fridlund AJ, “The behavioral ecology view of facial displays, 25 years later”,in The Science of Facial Expression, Oxford University Press, 2017, 77-92.
16 | Fridlund AJ, Human facial expression : An evolutionary view, Academic Press, 1994.
17 | Barrett LF, “The theory of constructed emotion : an active inference account of interoception and categorization”, Soc Cogn Affect Neurosci, 2017, 12 :17-23.
18 | Bouffard L, Barrett LF, “How emotions are made. The secret life of the brain”, Revue québécoise de psychologie, 2019, 40 :153-7.
19 | Tcherkassof A, Dupré D, “The emotion-facial expression link : evidence from human and automatic expression recognition”, Psychological Research, 2020.
20 | Denault V et al, « L’analyse de la communication non verbale : Les dangers de la pseudoscience en contextes de sécurité et de justice », Revue internationale de criminologie et de police technique et scientifique, 2020, 73 :15-44.
21 | Witkowski T, “Thirty-Five Years of Research on Neuro-Linguistic Programming, NLP Research Data Base, State of the Art or Pseudoscientific Decoration ?”, Polish Psychological Bulletin, 2010, 41 :58-66.
22 | Wiseman R et al, “The Eyes Don’t Have It : Lie Detection and Neuro-Linguistic Programming », PLoS ONE, 2012.
23 | Levine TR et al, “The impact of Lie to Me on viewers’ actual ability to detect deception”, Comm Res, 2010, 37 :847-56.
24 | Roulin N, Ternes M, “Is it time to kill the detection wizard ? Emotional intelligence does not facilitate deception detection”, Personality and Individual Differences, 2019, 137 :131-8.
25 | Vrij A et al, “Lying and nervous behaviours. Unravelling the misconception about deception and nervous behavior », Frontiers in Psychology, 2020, doi :10.3389/fpsyg.2020.01377.
26 | DePaulo B et al, “Cues to deception”, Psychol Bull, 2003, 129 :74-118.
27 | Scherer KR, “Appraisal theory ” in Handbook of Cognition and Emotion, John Wiley & Sons, 1999, 637-63.