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Face aux animaux

Publié en ligne le 4 mai 2022
Face aux animaux
Nos émotions, nos préjugés, nos ambivalences
Laurent Bègue-Shankland
Odile Jacob, 2022, 340 pages, 22,90 €

Selon Franz de Waal, les frontières tracées par les Sapiens entre leur monde et celui des autres primates ont fort à voir avec les représentations culturelles du sacré et de la divinité. Le célèbre primatologue constate que les religions qui se sont développées dans les régions dépourvues d’animaux anthropoïdes sont plus enclines à placer l’humain sur un piédestal, tandis qu’en Inde, en Chine ou au Japon, où la présence de petits et de grands singes expose l’humanité à des animaux qui lui ressemblent, la césure est moins tranchée avec les autres espèces. On y rencontre des divinités simiesques, comme le dieu-singe Hanumân 1.

Dans la Bible, le dieu des Hébreux commande : « Soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre et soumettez-là ; dominez sur les poissons, les oiseaux et tous les animaux qui rampent sur la terre. » L’impératif a été bien suivi. Les humains ne se sont pas embarrassés pour dominer, utiliser et manger des êtres à leur merci.

Darwin a montré que l’homo sapiens n’était pas si loin des autres animaux. Depuis quelques décennies, la science a encore davantage transformé notre regard. La cruauté envers les animaux a diminué au fil des siècles 2, mais leur souffrance est encore considérable dans les élevages intensifs ou quand des psychopathes se plaisent à les torturer.

Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale à l’université de Grenoble-Alpes, a réalisé plusieurs recherches empiriques remarquables. Nous avons déjà rendu compte de son ouvrage Psychologie du bien et du mal 3.

L’auteur fait ici un bilan de facteurs dont dépendent les relations avec les animaux : la dangerosité, la ressemblance de leur morphologie avec la nôtre, l’histoire culturelle, le sexe. Les hommes sont plus cruels que les femmes. Par exemple, une enquête indique que la probabilité que des femmes frappent gravement un animal est 39 fois inférieure à celle d’un homme, et celle de lui tirer dessus avec une arme à feu l’est 45 fois 4.

Un fil rouge est l’examen des facteurs qui influencent le degré d’empathie pour les animaux. À titre d’exemple, notons la corrélation entre le degré d’adhésion au spécisme (césure morale entre l’humain et les animaux) et l’intensité des préjugés à l’égard de minorités (il s’agit d’une corrélation qui, bien sûr, laisse ouverte la question de la causalité).

L’ouvrage présente une recherche originale qui s’inspire de la célèbre expérience de Milgram sur l’obéissance à l’autorité 5. Le but affiché est d’étudier la manière dont un poisson de 53 cm (en réalité un robot biomimétique) réagit à un produit qui stimule ses capacités de mémorisation mais le fait souffrir, finit par l’intoxiquer et le tuer. L’expérience est censée servir à mettre au point une substance soignant les troubles de la mémoire. Les participants sont invités à administrer de façon graduelle des doses du produit et à noter les réactions de l’animal. L’expérience a demandé beaucoup d’ingéniosité 6. Elle a été publiée dans une revue académique de premier plan 7. Les résultats confirment les observations de Milgram et permettent de revenir sur les interprétations qu’il en faisait. Milgram soulignait que les participants abdiquaient, plus ou moins facilement, leurs convictions pour se soumettre passivement à une autorité scientifique. Les entretiens menés par Bègue-Shankland montrent que l’autorité ne peut vraiment s’exercer qu’avec une certaine adhésion de la part de ceux qui s‘y plient.

La seule page où j’ai relevé des erreurs est dans la préface de Boris Cyrulnik. Le médiatique psychiatre écrit par exemple : « Lacan avait clairement cité l’éthologie animale pour concevoir son “stade du miroir” venu du comportement des chimpanzés face au miroir. » En fait, Lacan cite le mot « chimpanzé » dans une seule phrase de son texte sur le stade du miroir : « Le petit d’homme à un âge où il est encore pour un temps, dépassé en intelligence instrumentale par le chimpanzé, reconnaît pourtant déjà son image dans le miroir. » Pour concevoir son stade du miroir, Lacan a repris l’idée de ce stade à Henri Wallon (qu’il a omis de citer !). D’autre part, il suggère à tort qu’un chimpanzé ne se reconnaît pas dans un miroir. Pourtant on lira dans le présent ouvrage comment on a prouvé que cet animal s’y reconnaît bien.

L’ouvrage, remarquable, est magnifiquement écrit et parfaitement référencé (37 pages de notes).

1 de Waal F, The age of empathy : Nature’s lessons for a kinder society, Crown, 2009, 304 p.

2 Pour une histoire de la cruauté envers les animaux, voir Pinker S, La part d’ange en nous, Les Arènes, 2017, 590-623. L’utilisation d’animaux pour la mise au point de médicaments ou de cosmétiques a fortement diminué au cours du XXe siècle. Voir Marano F et al., Quelles alternatives à l’expérimentation animale ?, Quae, 2020, 186 p.

4 Herzog HA, “Gender differences in human-animal interaction : A review”, Anthrozoös, 2007, 20:7-21.

5 Pour l’expérience de Milgram, voir Axelrad B, « La télévision nous manipule-t-elle ? », SPS n° 289, janvier 2010. https://www.afis.org/La-television-nous-manipule-t-elle

6 Pour des vidéos de l’expérience et de réactions de participants, voir Bègue-Shankland L, Vezirian K, « Tuer pour la science ? Une nouvelle expérience de Milgram », The Conversation, 15 mars 2022. https://theconversation.com/tuer-pour-la-science-une-nouvelle-experience-de-milgram-176929

7 Bègue L, Vezirian K, “Sacrificing Animals in the Name of Scientific Authority : The Relationship Between Pro-Scientific Mindset and the Lethal Use of Animals in Biomedical Experimentation”, Pers Soc Psychol Bull, 2021, 1461672211039413 https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/34583579/


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Auteur de la note

Jacques Van Rillaer

Professeur émérite à l’Université de Louvain et aux Facultés (...)

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