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Les Français du XXIe siècle et la science

Publié en ligne le 20 janvier 2023 - Rationalisme -
Introduction du dossier

Avec la révolution industrielle à la fin du XVIIIe siècle et tout au long du XIXe siècle, les pays occidentaux alors essentiellement agraires passent progressivement d’un mode de production artisanal à une industrialisation qui va bousculer en profondeur les modes de vie. Des inventions technologiques majeures ont permis cette transformation : la machine à vapeur s’impose d’abord dans les usines, puis dans les transports maritimes et ferroviaires, et l’électricité fait son apparition à la fin du XIXe siècle, avec ses innombrables applications industrielles et domestiques. Cette époque est aussi celle des grandes découvertes scientifiques (électromagnétisme, bactéries, vaccination, radioactivité, etc.) et celle de la poursuite de l’exploration du monde. Il ne s’agit pas ici de porter un jugement de valeur : le XIXe siècle est à la fois porteur de grands progrès pour la société, mais il est aussi celui du colonialisme, de la misère ouvrière et du travail des enfants en usine.

Usines à Asnières, vues depuis le quai de Clichy, Vincent van Gogh (1853-1890)

Le début d’une culture scientifique de masse

La diffusion de la science dans le public était jusque-là le fait de « quelques “amateurs éclairés” et sa diffusion [restait] une activité mondaine » [1]. Elle fait brusquement irruption dans toutes les couches de la société. Le XIXesiècle est celui de l’essor de la vulgarisation scientifique (le terme de « science populaire » est cependant préféré à cette époque). Les connaissances scientifiques sont largement diffusées, à la fois pour leurs aspects utilitaires (industries et agriculture, vie quotidienne), mais aussi du fait des grandes questions qu’elles soulèvent. Les expositions universelles dont la première s’est tenue en 1851 au Crystal Palace de Londres sont emblématiques de cette période où « le progrès est invariablement célébré et les techniques occupent le devant de la scène » dans de grands événements qui voient « converger en un même lieu pendant six mois industriels et ouvriers, savants et amateurs, spécialistes ou simples curieux ». C’est le début d’une certaine culture scientifique de masse [1]. Les revues scientifiques sont légion et les grands journaux généralistes mettent tous en place des rubriques scientifiques. Cette époque est aussi celle du succès des romans d’anticipation de Jules Verne (1828-1905) qui s’appuient sur les dernières innovations technologiques.

Si le progrès reste le thème dominant, l’exaltation de la puissance toujours plus grande des machines à vapeur laisse progressivement la place à des présentations qui mettent en avant le merveilleux, portées en cela par de nouvelles technologies telles que l’électricité, le phonographe ou le cinéma. Mais, dans cette nouvelle scénarisation, « le rêve, le dépaysement […] aident à enchanter le monde plus qu’à l’expliquer » [1].

Les premières contestations

Très vite, des objections se font jour. Ferdinand Brunetière (1849-1906), directeur de La Revue des Deux Mondes, s’interroge : « De combien, dans le monde entier, depuis quarante ou cinquante ans, les “progrès de la science” ont-ils enflé les budgets de la guerre ? », « Les “progrès de la science” [ne] nous font[-ils pas] payer un peu cher le splendide éclairage de l’Académie nationale de musique ? » et les « progrès de la science » ne sont-ils pas encore à l’origine du dépeuplement des campagnes et n’ont-ils pas « poussé l’ouvrière à la prostitution, jeté l’enfance dans les usines ? » [2]. Derrière cette contestation, c’est « la conception individualiste et libérale de la croyance, héritée des Lumières, qui est en fait rejetée par Brunetière, au profit de la restauration d’un ordre social-chrétien, solidariste » [3]. On retrouve là plusieurs thèmes qui deviendront récurrents, questionnant les moyens alloués, les finalités retenues, mais aussi la société supposée découler de la science. Par ailleurs, les craintes soulevées par les nouvelles technologies sont nombreuses (voir encadré ci-dessous « Les craintes sur le transport ferroviaire naissant »).

Enfin, cette culture scientifique qui se diffuse ne met bien entendu pas fin à toutes sortes de croyances ésotériques qui prospèrent dans tous les milieux. Comme on le verra plus loin, au XIXe siècle comme de nos jours, le rationnel et l’irrationnel cohabitent dans toutes les composantes de la population.

Les sciences et la guerre : l’image de la science brouillée

Le XXe siècle, avec ses deux guerres mondiales, a radicalement changé la perception de la science. Lors de la Première Guerre mondiale, les technologies ont joué un rôle majeur [4]. Ainsi, par exemple, c’est un procédé dû au chimiste Fritz Haber qui permet à l’Allemagne, privée de sa source d’approvisionnement au Chili, de synthétiser le nitrate d’ammonium indispensable à la fabrication d’explosifs. Cette découverte, d’abord utilisée pour la fabrication d’engrais, [5]. La Seconde Guerre mondiale a lui vaudra le prix Nobel en 1918 a vu l’explosion de deux bombes atomiques sur des villes du Japon en 1945, liant plus profondément encore l’image de la science aux applications militaires.

Les craintes sur le transport ferroviaire naissant

François Arago (1786-1853), physicien membre de l’Académie des sciences et homme politique, est souvent cité à propos des dangers du transport ferroviaire. Il affirme en effet que « les personnes sujettes à la transpiration seront incommodées à la traversée des tunnels. Elles y gagneront des fluxions de poitrine, des pleurésies et des catarrhes, si toutefois elles échappent aux catastrophes résultant de lexplosion des locomotives » [1] ou que « les transports en wagon auraient pour résultat defféminer les troupes et de leur faire perdre cette faculté des grandes marches qui a joué un rôle si important dans les triomphes de nos armées » [2].

Les rumeurs sont par ailleurs nombreuses, prédisant des décollements de la rétine et l’explosion des poumons, des affections nerveuses ou des fausses couches causées par les « mouvements de trépidation des wagons ». Elles s’appuient parfois sur des sources inventées [2], mais n’en demeurent pas moins répandues et reflètent une partie de l’opinion publique à l’égard des nouvelles technologies.

Références
1 | Arago F, Œuvres complètes, Gide et J. Baudry,1855, tome V.
2 | Fressoz JB, L’Apocalypse joyeuse – Une histoire du risque technologique, Éditions du Seuil, 2012.

L’image de la science en France aujourd’hui

La seconde moitié du XXe siècle et le début du XXIe siècle ont vu un extraordinaire développement de la recherche scientifique. Les applications sont innombrables et concernent tous les domaines : la santé, les biotechnologies, l’énergie, le numérique et les télécommunications ou encore les transports. L’Homme est allé sur la Lune, il envoie des robots sur la planète Mars, il est capable de mettre au point des vaccins en un temps record pour faire face à une pandémie mondiale. Autant de prouesses qui auraient été inconcevables il y a un siècle et qui cependant émerveillent de moins en moins. Certaines applications nous semblent aujourd’hui banales, tant leur usage est devenu quotidien, mais restent extraordinaires quand on réfléchit à toute la technologie embarquée et à la science sous-jacente (que l’on pense au smartphone, à la géolocalisation par satellite [GPS], aux possibilités des visio-conférences, etc.).

Le développement technologique a également accompagné (et permis) une véritable explosion démographique. Aujourd’hui, la planète est capable de nourrir huit milliards d’habitants, contre 3,7 milliards il y a cinquante ans [6]. Malgré les fortes inégalités persistantes, de nombreux indicateurs montrent que les conditions d’existence des habitants sont meilleures aujourd’hui qu’hier [7].

Malheureusement, ni le passé ni le présent ne sont des prédicteurs de ce que sera demain. Et l’impact néfaste des activités humaines sur la planète est suffisamment bien décrit par les travaux scientifiques (réchauffement climatique, perte de biodiversité, pollutions) pour faire s’interroger l’ensemble de la société sur son avenir en termes sociaux, économiques et sanitaires.

Crâne à la cigarette allumée, Vincent van Gogh

Durant une bonne partie du XXe siècle, si les finalités des applications scientifiques étaient largement discutées, le scientifique et la démarche scientifique étaient peu contestés. Cette situation a bien évolué. Un des événements les plus emblématiques de ce changement est probablement la manipulation organisée de la science par l’industrie du tabac, mêlant corruption, fausses études, désinformation, afin de retarder ou empêcher la vérité sur la nocivité de ses produits d’apparaître au grand jour. Ces pratiques frauduleuses, qui ne sont pas l’apanage de la seule industrie du tabac, vont jouer un fort rôle de « déstabilisation de l’ensemble du système scientifique » [8]. Les mauvaises pratiques scientifiques sont progressivement mises à jour et les scientifiques réalisent l’ampleur d’un mal qui touche aussi leurs propres institutions. Les débats de société sont eux-mêmes obscurcis par la généralisation de ces pratiques à d’autres acteurs. À cet égard, l’« affaire Séralini » a illustré de façon emblématique qu’« un groupe associatif [peut recourir] aux méthodes de l’industrie, convaincue depuis des décennies que rien ne vaut une publication scientifique pour défendre sa cause, et que peu importe la qualité du travail de recherche mené » [8].

C’est dans ce contexte que notre dossier s’intéresse au rapport des Français avec la science et les technologies, à leurs croyances et leurs opinions.

La situation aujourd’hui

Les Français et la science

Les résultats d’une grande enquête menée par des chercheurs de la London School of Economics and Political Science, de Sorbonne Université/CNRS et de l’université de Lorraine ont été publiés en 2021. Ils portent sur les représentations sociales de la science et ses grandes évolutions sur les dernières décennies [9]. « Qu’est-ce que la science ? », « Qui est scientifique, et qui ne l’est pas ? », « Faut-il faire confiance aux scientifiques ? », « Comment distinguer le vrai du faux, le fiable de l’intox ? », « La science est-elle une source de progrès pour la société ? »… Autant de questions qui ont pris un relief particulier dans le contexte de l’épidémie de Covid-19. Il ressort de cette enquête une relation ambivalente où méfiance et confiance se mêlent, sans l’engouement observé notamment dans les pays du nord de l’Europe, et avec une certaine vision utilitariste de la recherche scientifique (voir l’entretien avec Michel Dubois 1 « Les Français et la science, une relation ambivalente »).

Plus ciblé sur la perception du risque et de la sécurité, le « baromètre » de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) suit depuis trente ans l’évolution des perceptions du public en la matière. Quatre grandes parties structurent l’étude de 2021 [10] : (1) les préoccupations des Français (environnementales, qualité de vie, catastrophes naturelles et accidents industriels) ; (2) le regard des Français sur la science et l’expertise (l’image de la science et de l’expertise, le contrôle et la gestion des installations à risque) ; (3) les situations à risques (pour les Français en général, pour soi et ses proches, la confiance dans les autorités pour les protéger, l’acceptabilité des installations à risque) ; et (4) la sûreté nucléaire (énergie nucléaire, gestion des déchets, compétence et crédibilité des intervenants). Il s’agit là d’un riche et volumineux rapport dont nous publions la synthèse des résultats (voir l’article « Baromètre IRSN 2022 – La perception des risques et de la sécurité par les Français »). On notera, parmi les très nombreux sujets analysés, que « l’image de la science et des experts, écornée début 2020 par la crise sanitaire, continue de s’améliorer », et qu’en 2021, « 64 % des Français font confiance aux institutions scientifiques » et que « la qualité la plus attendue d’un expert reste la compétence (31 %), devant “l’honnêteté dans sa démarche scientifique” [et] l’indépendance (22 %) ».

Nature morte avec des romans français et une rose dans un verre, Vincent van Gogh

Qu’en est-il des attitudes et opinions relatives à la science et aux technologies à l’échelle européenne ? Publiée en 2021 sous l’égide de la Commission européenne, une enquête a interrogé des citoyens de 27 pays membres de l’Union européenne et de 11 pays et territoires européens hors de l’Union [11]. De nombreuses questions ont été posées, relatives à leurs connaissances sur les sciences et les technologies, leurs opinions sur l’influence générale des sciences et technologies sur la société, sur la gouvernance de l’activité scientifique et technologique, sur les scientifiques eux-mêmes et sur leur propre engagement citoyen (voir l’article de Jean-Paul Krivine, « Connaissances et attitudes des citoyens européens à l’égard de la science et de la technologie »).

Science et pseudo-sciences
Entre 1982 et 2011, des sociologues du Cevipof (le centre de recherches politiques de Sciences Po) ont mené sept vagues d’enquêtes visant à caractériser « l’audience des para-sciences au sein de nos sociétés » en s’intéressant « aux croyances à la réalité de certains phénomènes tels que l’explication des caractères par les signes astrologiques, la transmission de pensée ou les envoûtements » [12]. Ces questions ont été incluses dans l’étude plus générale évoquée plus haut (« Les Français et la science – 2021 » [9]). De nombreux enseignements ressortent de cinquante ans de suivi. En particulier celui-ci : rationalisme et irrationalisme peuvent très bien cohabiter et les pseudo-sciences ne prolifèrent pas spécialement sur l’inculture scientifique. L’une des nombreuses leçons de la dernière vague d’enquêtes n’incite pas à l’optimisme : les croyances infondées ne régressent pas dans la population, mais leur nature change. Les croyances dans les pseudo-médecines ont tendance à remplacer les croyances au surnaturel, la voyance ou l’astrologie (voir l’article de Michel Dubois, « Les Français, les sciences et les pseudo-sciences : cinquante ans d’analyse »).

Conclusion

Les applications technologiques occupent une place centrale dans nos sociétés, dans ce qui fonde nos modes de vie. Elles sont au centre de très nombreuses controverses qui concernent notre présent, notre futur proche, mais aussi notre développement à plus long terme. Les connaissances scientifiques permettent ces applications, elles permettent aussi de mieux appréhender les impacts des activités humaines sur notre environnement, et elles peuvent également aider à imaginer des éléments de solution. Mieux comprendre les relations de l’ensemble de la société avec les sciences et les technologies et ce qui fonde nos croyances et nos opinions sont des éléments indispensables pour pouvoir agir efficacement sur le monde dans lequel nous vivons.

Références


1 | Bensaude-Vincent B, « Un public pour la science : l’essor de la vulgarisation au XIXe siècle », Réseaux, 1993, 11 :47-66.
2 | Brunetière F, « La science et la religion. Réponse à quelques objections », 4 avril 1895.
3 | Loué T, « L’apologétique de Ferdinand Brunetière et le positivisme : un bricolage idéologique “généreux et accueillant” », Revue des sciences philosophiques et théologiques, 2003/1, 87 :101-26.
4 | Guthleben D, « Les scientifiques, entre tranchées et paillasses », CNRS Le Journal, 1 janvier 2014. Sur lejournal.cnrs.fr
5 | Simaan A, « Fritz Haber, chimiste à double visage », Science et pseudo-sciences n° 269, octobre 2005.
6 | Données de la Banque mondiale. Sur donnees.banquemondiale.org
7 | « Était-ce mieux avant ? », dossier, Science et pseudosciences n° 329, avril 2019.
8 | Chevassus-au-Louis N, Malscience – De la fraude dans les labos, Seuil, collection. Science ouverte, 2016.
9 | Bauer MW et al., « Les Français et la science 2021. Représentations sociales de la science 1972-2020 », rapport de recherche, Science&You, 2021. Sur science-and-you.com
10 | « La perception des risques et de la sécurité par les Français »,. Baromètre IRSN, 2022. Sur irsn.fr
11 | “Eurobarometer – European citizens’knowledge and attitudes towards science and technology”, septembre 2021. Sur Europa.eu

12 | Boy D, « Les Français et les para-sciences : vingt ans de mesures », Revue française de sociologie, 2002, 43 :35-45.

1 L’un des auteurs de l’enquête.

Publié dans le n° 343 de la revue


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L' auteur

Jean-Paul Krivine

Rédacteur en chef de la revue Science et pseudo-sciences (depuis 2001). Président de l’Afis en 2019 et 2020. Ingénieur (...)

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