Accueil / Notes de lecture / Les Mystificateurs

Les Mystificateurs

Publié en ligne le 21 septembre 2026
Les Mystificateurs
À quand un vaccin contre les gourous de la science ?
Patrick Cohen
Flammarion, 2026, 176 pages, 20 €

Le journaliste Patrick Cohen nous propose un livre consacré à quelques affaires médiatiques reposant sur des contrevérités scientifiques, qui ont hélas contribué à populariser une certaine défiance envers la science.

Sont ainsi convoqués en cinq chapitres plusieurs « mystificateurs », qualifiés de « faussaires » pour certains, ayant marqué chacun à sa manière l’histoire contemporaine des sciences : Claude Allègre, géochimiste de la croûte terrestre, reconnu dans sa spécialité mais qui s’est fourvoyé sur le terrain du climat ; Philippe Even, pneumologue qui, avec ses collègues Jean-Marie Andrieu (cancérologue) et Alain Venet (immunologiste), a pensé vaincre le sida avec la ciclosporine A, un immunosuppresseur destiné à prévenir le rejet de greffe ; Trofim Lyssenko, agronome ukrainien dont les errements, largement poussés par le pouvoir soviétique, ont contribué aux grandes famines du XXe siècle ; Jacques Benveniste, immunologue, qui s’est perdu dans l’illusion de la « mémoire de l’eau » et la légitimation de l’homéopathie ; enfin Andrew Wakefield, gastro-entérologue anglais, célèbre pour avoir faussement établi un lien entre autisme et vaccin ROR (rougeole-oreillons-rubéole) et entraîné une méfiance massive envers la vaccination, dont on voit aujourd’hui les conséquences désastreuses en matière de santé publique, notamment aux États-Unis.

D’autres figures célèbres qui ont défrayé en leur temps la chronique auraient pu être évoquées, tels Gilles-Éric Séralini, Luc Montagnier et, bien sûr, Didier Raoult. Un chapitre sur ce dernier aurait eu toute sa place, mais l’auteur souligne que beaucoup a déjà été publié sur le promoteur de l’hydroxychloroquine ; il est néanmoins omniprésent dans l’introduction et revient comme en filigrane au fil de l’ouvrage.

Le livre est documenté, pédagogique, incisif ; sa lecture aisée et son style alerte tiennent le lecteur en haleine. On aurait pu craindre un côté répétitif, d’un chapitre à l’autre, mais au-delà des cas particuliers, P. Cohen dessine des similitudes entre les protagonistes, en décrivant comment des scientifiques reconnus dans leurs disciplines respectives ont pu sortir de leurs domaines de compétences ; se muer en chercheurs de gloriole, en idéologues, en escrocs ; privilégier les annonces précipitées à une construction plus lente et étayée du savoir. Certains font figure d’autorité, de gourou, ont leurs zélateurs ; ils se rendent coupables de fraudes délibérées, s’affranchissent des plus élémentaires règles méthodologiques ou falsifient leurs résultats. Plusieurs de leurs articles ont été rétractés par les journaux scientifiques qui les avaient publiés. Si quelques-uns ont pu poursuivre sans plus de dommage leur carrière, d’autres ont été radiés de la profession (A. Wakefield) ou interdits d’exercice (D. Raoult).

Dans cet ouvrage sans concession, l’auteur ne fait pas l’économie des conséquences parfois désastreuses de ces comportements sur la société : famines à grande échelle, nombreux décès par manque de soins adéquats, baisse de la couverture vaccinale, résurgence épidémique d’une maladie (la rougeole) que l’on pensait éradiquée, régressions dans la recherche et la santé publique, dans le « lien de confiance entre les citoyens et les savants », renforcement du déni climatique… Il insiste à raison sur le rôle navrant de médias recherchant le sensationnel, de politiques retors, de chaînes d’information ignorant la différence entre autorités scientifiques et pseudo-spécialistes, de réseaux sociaux entretenant des sentiments complotistes.

Ce livre à charge se conclut par une invitation fort bienvenue, dont on peut espérer qu’elle ne restera pas un vœu pieux : « Réconcilier science et confiance suppose donc un effort collectif : réapprendre la distinction entre savoir et recherche, redonner du temps à l’explication, restaurer le rôle des institutions comme garde-fous, expliquer que la défiance généralisée n’est pas une preuve d’esprit critique. »