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Loufoqueries freudiennes

Publié en ligne le 20 avril 2020
Loufoqueries freudiennes
La psychanalyse de l’Homme aux loups

René Pommier
Éditions Kimé, 2020, 156 pages, 19 €

Science et pseudo-sciences a déjà présenté plusieurs ouvrages de René Pommier, maître de conférences honoraire de l’université Paris-Sorbonne. Il a produit une œuvre abondante sur des auteurs du XVIIe siècle dont il est un spécialiste. Il a également écrit sur des écrivains du XXe, comme Roland Barthes et René Girard, qu’il présente comme des mystificateurs. Cela lui a valu le prix de la Critique de l’Académie française. Il a déjà consacré cinq livres à Freud et nous annonce que celui-ci est le dernier. Certains regretteront qu’il arrête ce travail d’exégèse, toujours très documenté, rigoureux et particulièrement savoureux. Ce nouvel opus est une analyse méthodique, effectuée page après page, de la dernière cure publiée par Freud : celle de l’Homme aux loups. Il compte une vingtaine de pages de plus que le texte de Freud lui-même. Bien que cette présentation soit tout à fait fidèle à celle de Freud, elle se lit plus facilement, du fait notamment qu’elle néglige les digressions polémiques de Freud avec Adler et Jung (Freud annonçait en première page que « cette histoire de malade a été rédigée sous l’influence des réinterprétations [Umdeutungen] auxquelles Jung et Adler voulaient procéder en ce qui concerne les résultats de la psychanalyse »).

Freud a appelé son patient « l’Homme aux loups » parce qu’il a cru que la source de sa « névrose » était un rêve survenu à l’âge de quatre ans, un rêve très angoissant dans lequel des loups blancs le regardaient fixement. Jouant avec des équivalences symboliques (par exemple la couleur des loups représenterait la couleur des sous-vêtements des parents), Freud imagine que son patient a assisté à l’âge d’un an et demi (sic) à un coït des parents adoptant la position des loups pour cette activité. Le patient aurait alors été traumatisé par la découverte de l’absence de pénis de la mère. Sa névrose s’expliquerait donc par un complexe de castration. Freud écrit : « Je ne rapporte que ce qui s’est présenté à moi en tant qu’expérience vécue indépendante, non influencée par mon attente », mais il a manifestement tout fait pour que le patient accepte sa construction. Freud a toujours été convaincu qu’il était le traducteur extra-lucide de ce qui se tramait dans les « profondeurs » de l’inconscient de ceux qu’il analysait.

Le patient avait été traité avant Freud par des psychiatres, notamment le célèbre Emil Kraepelin qui avait diagnostiqué une psychose maniaco-dépressive. Une première cure chez Freud dura quatre ans et demi. Le patient sembla alors guéri, mais rechuta. Il refit une psychanalyse avec Freud, puis avec plusieurs autres analystes, comme Marie Bonaparte à Paris. Il terminera sa vie à l’hôpital psychiatrique de Vienne, toujours aussi perturbé qu’à son arrivée chez Freud environ soixante ans plus tôt. Au sujet de son analyse chez Freud, il avait déclaré à Karin Obholzer, la journaliste qui l’avait interviewé à la fin de sa vie : « En réalité, toute l’affaire me fait l’effet d’une catastrophe. Je me trouve dans le même état qu’avant d’entrer en traitement chez Freud. » 1 Il estimait l’interprétation de son rêve « tirée par les cheveux ». Quant au coït des parents, il n’en avait jamais eu le moindre souvenir et ajoutait que, né dans une famille richissime, il avait toujours dormi dans la même chambre qu’une bonne.

Les échecs des cures freudiennes réparties sur une soixantaine d’années n’ont pas empêché des admirateurs de Freud de glorifier la virtuosité de ses interprétations. Ainsi Ernest Jones, son fidèle ami et biographe, écrit : « Cette observation est sans conteste la meilleure de la série. Freud est alors en pleine forme, entièrement maître de sa technique et le procédé qu’il utilise dans l’interprétation et la synthèse des matériaux incroyablement complexes que le malade lui offre doit susciter l’admiration de tout lecteur. » R. Pommier commente : « Jones avait raison de dire que Freud était au meilleur de sa forme. Jamais sans doute il n’avait encore autant déliré. » 2
Il n’est pas difficile d’ironiser sur les interprétations et constructions loufoques de Freud. R. Pommier le fait avec un talent difficile à égaler, de sorte que son livre est un régal pour le lecteur qui souhaite s’interroger sur les schémas interprétatifs de Freud.

1 Obholzer K, Entretiens avec l’Homme aux loups. Une psychanalyse et ses suites, Gallimard (trad.), 1980, p. 211.

2 Jones E, Sigmund Freud : Life and Work, Vol. 2, Basic Books. La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, PUF (trad.), 1961, p. 292.


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