Science et décision : Indemnisation des essais nucléaires en Polynésie
Publié en ligne le 4 juillet 2026 - Nucléaire -
L’Association française pour l’information scientifique (Afis) se fixe pour mission d’apporter l’éclairage des connaissances scientifiques établies sur les débats de société. Elle ne prétend pas que la science dicte les décisions : les choix politiques, économiques et sociaux relèvent de valeurs et d’arbitrages qui dépassent les seuls faits. La connaissance scientifique n’est pas prescriptive. Mais l’Afis veille à ce que ces choix reposent sur une lecture honnête et rigoureuse des données disponibles et s’inquiète lorsque les résultats scientifiques sont ignorés, instrumentalisés ou déformés dans les débats publics.
C’est dans ce contexte que nous relayons une tribune signée par un collectif de chercheurs et de médecins et publiée le 28 mai 2026 sur le site de l’hebdomadaire L’Express, relative à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires en Polynésie française.
Nous publions ensuite
- de larges extraits de l’expertise collective
- (et les conclusions) élaborée sur ce sujet par l’Inserm en 2021,
- en rappelant d’abord ce qu’est une expertise collective.
Signataires :
- François-Marie Bréon, physicien et porte-parole de l’Afis.
- Patrice Baert, médecin, spécialiste en radioprotection, qui a contribué au suivi sanitaire et épidémiologique des vétérans des essais nucléaires français et de populations civiles polynésiennes.
- Philippe Casassus, médecin et historien, ancien hématologue au CHU de Bobigny.
- Jacques HM Cohen, médecin, professeur émérite à l’université de Reims-Champagne-Ardenne, ancien responsable du groupe biologie de Médecins du monde.
- Valentin Ruggeri, médecin spécialisé en médecine nucléaire et membre de l’Observatoire zététique.
- Jean-Philippe Vuillez, professeur d’université émérite et praticien hospitalier de médecine nucléaire au CHU de Grenoble, président de la Société française de médecine nucléaire.
Développée par l’Inserm depuis 1993, l’expertise collective constitue une démarche d’évaluation et de synthèse des connaissances scientifiques existantes en santé publique. Elle répond aux demandes d’institutions souhaitant disposer des données récentes issues de la recherche. L’objectif est le partage de connaissances et l’apport d’un éclairage scientifique indépendant sur des questions précises de santé, dans une perspective d’aide à la décision publique dans le champ de la santé des populations.
Les expertises collectives de l’Inserm ont aujourd’hui acquis une place reconnue dans le paysage de l’expertise sanitaire. Issus d’une procédure au cycle bien formalisé, les rapports produits font autorité en raison de leur niveau d’excellence scientifique, d’indépendance, de pluridisciplinarité et de pertinence pour contribuer au débat public sur les enjeux scientifiques, économiques et sociaux d’actualité en santé. Ces qualités contribuent à la notoriété nationale et internationale de l’Inserm, en particulier auprès d’acteurs non scientifiques.
Les expertises collectives rassemblent, analysent et synthétisent les connaissances scientifiques issues de diverses disciplines sur une question de santé à partir de la littérature scientifique internationale en s’appuyant sur les compétences d’un groupe multidisciplinaire de chercheurs qui se conforment à la charte déontologique de l’expertise Inserm. […]
Pour chaque expertise, un groupe d’experts de 10 à 15 personnes est constitué. Sa composition tient compte d’une part des domaines scientifiques requis pour analyser la bibliographie et répondre aux questions posées et, d’autre part, de la complémentarité des approches et des disciplines. Les experts sont choisis dans l’ensemble de la communauté scientifique française et internationale. Ce choix se fonde sur leurs compétences scientifiques attestées par leurs publications dans des revues à comité de lecture et la reconnaissance par leurs pairs. Les experts doivent être indépendants du commanditaire de l’expertise et de groupes de pression reconnus. Chacun d’entre eux doit compléter et signer, avant le début de l’expertise, une déclaration de liens d’intérêt, analysée et conservée par l’Inserm.
Les dernières expertises collectives de l’Inserm : Dopage et pratiques dopantes en milieu sportif (2026), Cocaïne (2026), Polyhandicap (2024), Essais nucléaires et santé – Conséquences en Polynésie française (2021), Réduction des dommages associés à la consommation d’alcool (2021), Pesticides et santé – Nouvelles données (2021), Fibromyalgie (2020), Trouble développemental de la coordination ou dyspraxie (2019).
Source
Expertises collectives, Inserm, 2026. Sur inserm. fr
Les parlementaires débattent d’une proposition de loi visant à « reconnaître les victimes de l’exposition aux essais nucléaires français et à améliorer leur indemnisation ». Le texte a déjà été approuvé à l’unanimité à l’Assemblée nationale et sera discuté ce jeudi 28 mai au Sénat 1 [1]. À la lecture des débats, il semble nécessaire de rappeler certaines réalités scientifiques et les conséquences de ce texte. De quoi s’agit-il ?
La France a réalisé 193 essais nucléaires en Polynésie entre 1966 et 1996. Les 46 tirs dits « atmosphériques », réalisés à l’air libre entre 1966 et 1974, ont dispersé une radioactivité importante dans l’atmosphère ou sur certaines parties de l’atoll de Moruroa. Depuis un rapport du CEA publié en 2006, on sait que les panaches radioactifs générés par plusieurs essais ont survolé et contaminé des îles et des atolls polynésiens [2]. C’est particulièrement le cas du tout premier essai réalisé le 2 juillet 1966 qui a contaminé l’archipel des Gambier et ses quelques centaines d’habitants [3], et d’un des derniers essais atmosphériques, « Centaure », le 17 juillet 1974, qui a contaminé l’île de Tahiti où se concentre la majorité de la population de la Polynésie française.
Aucune étude ne démontre un effet mesurable des radiations sur la santé
Aujourd’hui, nombre de Polynésiens sont persuadés que les campagnes d’essais ont eu des conséquences importantes sur leur santé. Pourtant, un rapport de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) publié en 2020 à la demande du gouvernement français conclut qu’aucune étude ne démontre un effet mesurable des radiations sur la santé des populations polynésiennes [4]. Et ce n’est pas une surprise car si les contaminations sont bien réelles, les doses reçues restent modestes, de l’ordre des doses reçues annuellement en métropole du fait de la radioactivité naturelle. Les impacts sanitaires, s’ils existent, sont trop faibles pour être détectables par des études épidémiologiques.
L’État a néanmoins reconnu une forme de responsabilité. Dans le cadre de la loi Morin mise en place en 2010 [5], les personnes atteintes d’un cancer et ayant vécu en Polynésie française pendant la période des essais peuvent être indemnisées à ce titre. Un comité scientifique analyse les dossiers et évalue sa recevabilité. Dans un premier temps, ce comité pouvait rejeter les dossiers s’il estimait que la probabilité d’un lien entre exposition et cancer était « négligeable ». Cette évaluation, conduisant alors au rejet de la très grande majorité des dossiers, était justifiée compte tenu des doses reçues.
En 2021, le journaliste Tomas Statius et le chercheur Sébastien Philippe ont publié le livre Toxique (Presses universitaires de France), le résultat de leur enquête sur les contaminations et les conséquences sanitaires des essais nucléaires français dans le Pacifique. Ils y affirment que le CEA a sousévalué les doses de radioactivité auxquelles les populations ont été exposées, telles que présentées dans le rapport public de 2006. Selon les auteurs, les nouvelles estimations conduisent à une forte augmentation du nombre de personnes exposées à plus de 1 mSv, seuil qui permettait d’être reconnu « victime » des essais nucléaires en cas de cancer. Le CEA a publié un commentaire contestant les sous-estimations.
En 2025, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), devenu Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection, a publié une troisième estimation, indépendante des deux autres, focalisée sur les conséquences du tir Centaure qui a contaminé l’île de Tahiti où vivait la majorité de la population polynésienne [1]. Ses estimations sont beaucoup plus proches de celles du CEA que de l’étude qui les conteste. Le rapport insiste sur les incertitudes, en lien avec l’hétérogénéité des retombées et des habitudes alimentaires des populations. Il est impossible d’affirmer qu’une personne a été exposée à moins ou plus de 1 mSv. Mais pour les trois estimations indépendantes, les doses reçues restent très faibles et aucune augmentation statistiquement perceptible de la fréquence des cancers n’est attendue. Même avec les chiffres donnés par les auteurs de Toxique, les conclusions de notre tribune sont inchangées.
Référence
1 | « Évaluation de l’exposition radiologique des populations tahitiennes aux retombées atmosphériques de l’essai Centaure (07/1974) », ASNR, Rapport n° 2025-024, 2025. Sur recherche-expertise. asnr. fr
Mais la très faible proportion de dossiers acceptés a généré un fort mécontentement et le législateur a alors supprimé la possibilité donnée de rejeter un dossier sur le critère « du risque négligeable » en le remplaçant par un critère d’exposition : si le malade a vécu dans une zone où l’estimation des doses reçues était supérieure à 1 millisievert (mSv), alors il doit être reconnu victime des essais nucléaires. La modification du critère de recevabilité a conduit à une augmentation importante des dossiers validés, et plusieurs centaines de Polynésiens ont ainsi déjà été reconnus victimes et indemnisés.
La loi sera très probablement adoptée
Le seuil de 1 mSv est particulièrement faible. Il est bien inférieur à la radioactivité naturelle annuelle en métropole. Dans le cadre des auditions parlementaires qui ont eu lieu sur ce sujet en 2025, Dominique Laurier, de l’ASNR, avait rappelé que la probabilité que la survenue d’un cancer soit due à un tel niveau d’exposition à la radioactivité est très inférieure à 1 %.
Mais ce seuil arbitraire de 1 mSv qui, rappelons-le, est un seuil de précaution et non un seuil de dangerosité, exclut de fait une majorité de la population polynésienne qui vit à l’ouest de Tahiti, très peu touchée par les retombées des essais nucléaires. Une commission parlementaire a donc recommandé la suppression de ce critère de dose [6], ce qui a conduit au dépôt de la proposition de loi qui sera débattue au Sénat. Lorsqu’elle sera adoptée, car elle le sera très probablement, la loi permettra à toute personne ayant vécu en Polynésie française pendant la période des essais atmosphériques et qui est atteinte d’un des 23 cancers inscrits sur la liste de la loi d’être reconnue « victime des essais nucléaires » et indemnisée à ce titre.
Un milliard d’euros d’indemnisation
La loi va donc reconnaître des milliers voire des dizaines de milliers de « victimes » des essais nucléaires alors qu’aucune étude n’est parvenue à mettre en évidence une augmentation des cancers du fait de l’exposition à la radioactivité en Polynésie française. Les estimations théoriques, calculées sur la base des relations connues entre radioactivité et cancers, n’ont conduit qu’à l’attribution de quelques dizaines de cancers au maximum à la radioactivité induite par les essais français.
L’estimation du coût des indemnisations par l’État français est de l’ordre du milliard d’euros. On peut vouloir reconnaître les fautes de l’État en Polynésie et financer ce territoire pour tout un tas de raisons, mais est-il raisonnable de maintenir les populations dans la croyance factice que les essais nucléaires ont entraîné des conséquences sanitaires catastrophiques ? Nous pensons que non. Faire perdurer cette croyance, et même l’alimenter, génère des angoisses inutiles chez les Polynésiens et une culpabilité persistante chez les vétérans du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP) [7].
L’implantation de ce centre en Polynésie française a contribué à des bouleversements importants du mode de vie des populations locales. Certains de ces bouleversements ont entraîné des conséquences sur l’hygiène publique avec une forte augmentation de la consommation d’alcool, du tabagisme et de l’obésité. Les conséquences sanitaires sont là, infiniment plus qu’en lien avec la radioactivité. Le projet de loi va donc privilégier une explication unique et erronée, au détriment de l’identification et du traitement des causes sanitaires avérées, pourtant indispensables pour prévenir efficacement les cancers et améliorer durablement l’état de santé des populations concernées.
1 | Sénat, « Proposition de loi visant à reconnaître les victimes de l’exposition aux essais nucléaires français et à améliorer leur indemnisation », 28 mai 2026. Sur senat. fr
2 | La dimension radiologique des essais nucléaires français en Polynésie : à l’épreuve des faits, ministère de la Défense, 2006. Sur defense. gouv. fr
3 | « Nucléaire en Polynésie : la population des Gambier toujours marquée par les essais français », L’Express, 6 mai 2021.
4 | Essais nucléaires et santé : conséquences en Polynésie française, EDP Sciences, 2020.
5 | Légifrance, « Loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français », 16 février 2025. Sur legifrance.gouv.fr
6 | « La France doit demander “pardon” à la Polynésie pour ses essais nucléaires, juge une commission d’enquête », L’Express, 17 juin 2025.
7 | Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense, « Le centre d’expérimentations du Pacifique (CEP) », ministère de la Défense, 2026. Sur imagesdefense.gouv.fr
[…] Face à la rareté de la littérature scientifique disponible sur la Polynésie française, le bilan des connaissances a été élargi aux conséquences sanitaires des essais nucléaires réalisés par d’autres pays (États-Unis, ex-Union soviétique, Royaume-Uni) dans d’autres territoires. L’expertise apporte également des éléments de connaissance scientifique plus fondamentale, utiles à la compréhension de cette problématique, en particulier en dosimétrie et en radiobiologie.
Les rares études épidémiologiques sur la Polynésie française ne mettent pas en évidence d’impact majeur des retombées des essais nucléaires sur la santé des populations polynésiennes. Une étude cas-témoins menée sur la population locale montre une faible augmentation du risque de cancer de la thyroïde en lien avec l’augmentation de la dose reçue à la thyroïde avant l’âge de 15 ans. Une étude de mortalité menée sur le personnel militaire met en évidence une augmentation du risque de mortalité par hémopathies malignes chez les individus qui présentaient une dosimétrie non nulle (mesurée par dosimètre). Les résultats de ces études sont insuffisants pour conclure de façon solide sur les liens entre l’exposition aux rayonnements ionisants issus des retombées des essais nucléaires atmosphériques en Polynésie française et l’occurrence de ces pathologies, mais ils ne permettent pas non plus d’exclure l’existence de conséquences sanitaires qui seraient passées inaperçues jusqu’à présent. Ces résultats et la rareté des données justifient la nécessité d’envisager d’autres approches afin d’évaluer les conséquences sanitaires des retombées des essais nucléaires en Polynésie française.
En premier lieu, il est important de préciser que la réalisation d’une étude épidémiologique de cohorte afin d’évaluer les conséquences sanitaires en Polynésie française apparaît complexe à mettre en œuvre en raison de quatre difficultés majeures : les lacunes de connaissances sur la santé de la population, en particulier sur les pathologies chroniques telles que le cancer ; les niveaux de doses de rayonnements ionisants reçues qui sont de l’ordre des faibles doses ; la taille restreinte de la population polynésienne, disséminée sur un très vaste territoire ; le délai depuis l’exposition. Face à ces difficultés, une telle étude ne permettrait pas d’établir avec certitude une éventuelle association entre l’incidence des pathologies et l’exposition aux rayonnements ionisants des populations polynésiennes.
Si une étude de cohorte n’apparaît donc pas comme une perspective réalisable en Polynésie française, il existe toutefois d’autres perspectives pour l’évaluation des conséquences sanitaires issues des retombées des essais nucléaires. Le groupe d’experts a formulé trois recommandations principales, résumées ici :
- améliorer, développer et pérenniser le système de surveillance sanitaire des pathologies non transmissibles (cancers, maladies cardiovasculaires, anomalies congénitales), en particulier consolider le Registre des cancers tout en le dotant d’un conseil scientifique indépendant, créer d’autres registres de pathologies (maladies cardiovasculaires, anomalies congénitales) ;
- affiner les estimations de doses reçues par les populations locales et par les personnels civils et militaires […] ;
- réaliser une veille attentive et rigoureuse de la littérature scientifique internationale sur la problématique des effets des faibles doses de rayonnements ionisants, en particulier pour certains cancers (à ce jour non reconnus par les instances internationales comme pouvant être radio-induits), les maladies cardiovasculaires et les effets sur la descendance […].
Parallèlement à la mise en place de systèmes de surveillance sanitaire et radiologique, des études en sciences humaines et sociales pourraient être envisagées afin d’apporter un éclairage sur l’impact sociétal des essais nucléaires menés par la France en Polynésie française (tel que le rôle du Centre d’expérimentation du Pacifique par exemple), et par là-même mieux appréhender certains problèmes sanitaires.
Source
« Essais nucléaires et santé : conséquences en Polynésie française », Expertise collective de l’Inserm, Synthèse et recommandations, 2020. Sur inserm.fr
1 Où il a finalement été adopté à l’unanimité moins une abstention. Un nouveau passage devant l’Assemblée nationale est nécessaire avant une validation finale qui ne fait que peu de doute.
Publié dans le n° 357 de la revue
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Les auteurs
François-Marie Bréon
François-Marie Bréon est chercheur physicien-climatologue au Laboratoire des sciences du climat et de (…)
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Patrice Baert est médecin du travail, spécialiste du nucléaire. Il a été membre de la commission Erom et (…)
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