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Sexe et genre : peut-on oublier la biologie ?

Publié en ligne le 21 janvier 2024 - Masculin et féminin -
Introduction du dossier

Sexe et genre : ces deux termes suscitent aujourd’hui d’intenses controverses invoquant biologie, sociologie et psychologie. Le terme « genre » promu dans les années 1970 a permis de mieux distinguer, dans les différences entre les sexes, ce qui relève du social ou du psychologique de ce qui découle de la biologie. Cette distinction conceptuelle est utile, par exemple pour mieux analyser les inégalités et discriminations qui traversent la société. Toutefois, elle a connu des interprétations extrêmes conduisant à décorréler complètement le genre et le sexe, le social et le biologique. Dans les années 1990, la philosophe et féministe Judith Butler, dont les écrits ont eu une forte influence, écarte encore davantage la biologie et suggère que sexe et genre ne peuvent en réalité pas être distingués, s’agissant dans les deux cas de construction sociale, évacuant de fait la biologie [1].

Ainsi, Judith Butler s’interroge : « Les faits supposément naturels du sexe biologique ne sont-ils pas discursivement produits au travers de discours scientifiques variés qui servent d’autres intérêts, sociaux et politiques ? » Et elle conclut que « si le caractère immuable du sexe est remis en question, peut-être que ce que l’on appelle “le sexe” est une construction culturelle au même titre que le genre ; de fait, peut-être que le sexe est toujours déjà du genre, de sorte qu’il n’y a pas vraiment de distinction entre les deux ». Le philosophe Arto Charpentier qui cite ce passage résume le propos ainsi : « Contrairement à ce que l’on considère habituellement, le sexe n’est pas au genre ce que la nature est à la culture, puisque le sexe lui-même est une construction culturelle, de sorte qu’en un sens il est “toujours déjà du genre” » [2].

On peut avoir deux lectures de cette assertion. La première, faible mais banale, serait de dire que les mots et les concepts utilisés par les humains sont des constructions sociales et, à ce titre, le sexe, en tant que terme, serait lui-même une construction sociale. Dit autrement, les catégories utilisées par les scientifiques ne sont pas elles-mêmes dans la nature, mais constituent juste un moyen efficace de décrire le monde. Et elles peuvent évoluer dans le temps.

Dans une version forte, les différences entre les hommes et les femmes seraient entièrement explicables par le social : le sexe biologique serait « socialement construit ». Entre les deux, il y a tout un dégradé de points de vue glissant ainsi « de l’affirmation (peu contestable) du caractère socialement construit des concepts (ou des théories) que nous utilisons pour appréhender certaines réalités […] au caractère socialement construit de ces réalités elles-mêmes » [2]. Nous sommes là au cœur d’une partie de la controverse qui s’est développée sur plusieurs décennies, d’abord aux États-Unis, et maintenant dans de nombreux pays dont la France. Et les discussions vont bien au-delà de la simple difficulté à démêler le biologique du social.

La définition du sexe d’un individu peut s’avérer compliquée si l’on prend en compte l’ensemble des marqueurs biologiques possibles : anatomiques, hormonaux ou génétiques. Si dans plus de 99 % des cas, la détermination du sexe biologique se fait sans problème, les moins de 1 % restants (individus dits « intersexes ») donnent matière à une partie des controverses sur la nature biologique ou sociale du sexe. Par ailleurs, certaines personnes avec un sexe biologique bien défini s’identifient – exclusivement ou non – au genre du sexe opposé (personnes transgenres et personnes non binaires dont la proportion a été estimée à 0,33 % dans une étude menée au Canada [3]).

Pour éclairer ce débat, nous proposons à nos lecteurs l’adaptation par l’auteur d’une conférence donnée le 26 janvier 2023 par Franck Ramus, directeur de recherche au CNRS et chercheur en sciences cognitives à l’École normale supérieure de Paris.

La première partie (voir l’article « Sexe et genre : de quoi parle-t-on ? ») s’intéresse aux définitions des termes (sexe, genre, identité de genre, etc.). Ces définitions, sans épuiser la controverse, peuvent permettre de mieux la comprendre, et sans doute aussi d’écarter un certain nombre de fausses discussions. La seconde partie (voir l’article « Sexe et genre : quelles conséquences dans les débats de société ? ») traite de quelques implications de ces définitions dans la société.

Pour compléter ce panorama, il nous a semblé intéressant de rendre compte du point de vue d’un primatologue sur cette question du genre (voir l’article « Sexe et genre vus par un primatologue »). Les travaux de Frans de Waal ont contribué à enrichir notre compréhension des primates. Ils décrivent, en fonction du sexe, les capacités d’empathie et de coopération, les manières de gérer les conflits ou encore la prise en charge des nouveaux-nés et des jeunes. Selon lui, il y a donc bien aussi une base biologique aux comportements sexués, tout en reconnaissant une variabilité comportementale à l’intérieur d’un sexe donné.

Enfin, nous reproduisons un communiqué de l’Académie nationale de médecine (« La médecine face à la transidentité de genre chez les enfants et les adolescents ») qui attire l’attention sur la demande croissante de soins dans le contexte de la transidentité de genre chez l’enfant et l’adolescent, et recommande une « grande prudence […] compte tenu de la vulnérabilité, en particulier psychologique, de cette population et des nombreux effets indésirables, voire des complications graves, que peuvent provoquer certaines des thérapeutiques disponibles ».

Ainsi, la biologie ne peut pas être ignorée dans le débat. Les différences biologiques entre les sexes ont des implications sur de nombreux plans (même si leur expression sera aussi modulée par des facteurs sociaux et environnementaux). C’est en particulier le cas en médecine [4] où il importe de les comprendre pour de meilleures prises en charge. L’Académie de médecine met en garde : « La primauté donnée au genre sur les réalités du sexe risque de créer une injustice de plus, dont il est du devoir des scientifiques et des médecins de prendre conscience pour alerter et agir » [5]. Dans un autre registre, une méta-analyse publiée en 2019 fournit un aperçu quantitatif des différences entre les sexes dans les attributs psychologiques humains et conclut que « bien que les hommes et les femmes partagent de nombreuses caractéristiques psychologiques, ils diffèrent également sur des points importants qui peuvent être compris en termes de principes évolutifs, principalement en tant que conséquence de la reproduction des mammifères » [6].

Soulignons, pour terminer, que la légitimité de la revendication d’égalité des droits et de respect des individus, quels que soient leur sexe, leur genre ou leur orientation sexuelle, ne découle pas de la science. Il s’agit là de choix de société, de valeurs qu’il serait dangereux de vouloir fonder sur autre chose que des conceptions éthiques.

Références


1 | Butler J, Gender trouble : Feminism and the subversion of identity, Routledge, 1990.
2 | Charpentier A, « La construction sociale du sexe biologique en débat. Judith Butler et Sally Haslanger », Le Philosophoire, 2021, 56 :55-82.
3 | “Canada is the first country to provide census data on transgender and non-binary people : filling gaps in gender diversity data in Canada”, Statistique Canada, 27 avril 2022. Sur statcan.gc.ca
4 | Haute Autorité de santé, « Sexe, genre et santé : rapport d’analyse prospective 2020 », 14 décembre 2020. Sur has-sante.fr
5 | Académie nationale de médecine, « Parité en santé : la recherche scientifique et la médecine ne peuvent plus ignorer les différences biologiques entre les sexes », information, juin 2016. Sur academie-medecine.fr
6 | Archer J, “The reality and evolutionary significance of human psychological sex differences”, Biol Rev Camb Philos Soc, 2019, 94 :1381-415.


Publié dans le n° 347 de la revue


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L' auteur

Jean-Paul Krivine

Rédacteur en chef de la revue Science et pseudo-sciences (depuis 2001). Président de l’Afis en 2019 et 2020. (...)

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