Accueil / Combien serons-nous en 2050 ?

Combien serons-nous en 2050 ?

Publié en ligne le 25 août 2019 - Sociologie - Éducation

Le miroir de la prévision démographique

Alors que les politologues ne peuvent guère prédire un prochain renversement de régime, alors que les économistes peinent à pronostiquer un prochain retournement de tendance, il semble audacieux que les démographes annoncent le nombre d’humains qui vivront sur Terre dans trente ans. Ils le font avec prudence en parlant non de prévision mais de « projection ». Autrement dit, ils prolongent les tendances récentes. Mais à peine les projections publiées, elles passent inévitablement aux yeux du public pour des prévisions et nourrissent souvent des fantasmes. Le plus récent est dû à Stephen Smith dont le livre La ruée vers l’Europe [1] annonce que le milliard d’Africains supplémentaires d’ici à 2050 se « ruera » sur l’Europe.

Une des raisons de la confiance dans les projections démographiques à l’échelle mondiale tient cependant au fait qu’elles sont réalisées par une agence spéciale des Nations unies, la Division de la population, basée à New York. Une seconde raison tient à la méthode assez particulière qui est mise en œuvre, la projection par composantes, sur laquelle on reviendra plus loin. Et une troisième raison tient à la résilience de la méthode qui a vu le jour simultanément dans plusieurs pays européens après la Première Guerre mondiale et continue d’être appliquée sans grand changement, un siècle plus tard.

La population du monde en 2050

Les projections de la Division de la population sont publiées pays par pays et pour des grands groupes de pays, sous le titre de Population prospects, aisément accessibles sur Internet [2]. La dernière version (2017, voir figure 1) annonce pour 2050 une population mondiale de 9,77 milliards de d’individus, soit une croissance assez modérée de 32 % en 35 ans depuis 2015 et un taux annuel de croissance de 0,8 %. Cela n’est pas surprenant car la croissance démographique a régulièrement décéléré depuis son maximum de 2,1 % par an entre 1970 et 1975 et se situe aujourd’hui à 1,1 %. Par prudence, les Nations unies réalisent deux autres projections, l’une dite « haute » avec une croissance plus importante qui aboutit à 10,85 milliards d’humains en 2050, l’autre dite « basse » avec une croissance plus faible qui conduit à 8,75 milliards à la même date, à une stabilisation en 2055, puis à une baisse.

Figure 1 :
les scénarios d’évolution de la population.


Si l’on s’en tient à l’hypothèse moyenne, l’explosion démographique est en train de se calmer. Elle n’est plus globale, mais limitée à quelques zones géographiques : l’ouest de l’Inde, avec le Pakistan et l’Afghanistan, et presque toute l’Afrique intertropicale, du Sahel au Zambèze. Cette dernière région compte actuellement pour un quart de la croissance mondiale et elle en représentera les trois quarts en 2050 si l’on suit les projections des Nations unies.

D’ici à 2050, la population de l’Afrique progresserait de 118 % tandis que celles de l’Asie et de l’Amérique du Nord augmenteraient seulement de 19 %, celle de l’Amérique latine de 24 % et celle de l’Europe diminuerait de 3 %. Le changement le plus notable se produirait donc en Afrique dont la part dans le total mondial passerait de 16 % à 26 % tandis qu’à l’opposé, l’Europe rétrécirait de 10 % à 7,5 %. Schématiquement, un humain sur quatre sera africain, un sur treize européen et un sur vingt-trois américain du nord.

Validité des projections

Comment estimer la validité des projections des Nations unies ? Une première réponse est qu’on le saura seulement en 2050, une fois qu’on aura dénombré la population présente à cette date. Mais il existe une autre possibilité. Les Nations unies produisent depuis 1963 ces mêmes projections à intervalle plus ou moins régulier, en utilisant toujours la même méthode. Au début, l’horizon était assez proche, 1975, puis 2000, mais en 1994, les Population prospects se sont aventurés pour la première fois jusqu’en 2050. Cela permet deux comparaisons. D’abord, celle de la partie de la projection entre 1994 et 2017, avec ce qui s’est réellement produit, ensuite, la concordance des estimations de population à l’horizon 2050, effectuées en 1994 et en 2017, soit à 23 ans de distance.

La projection de 1994 prévoyait 7,46 milliards d’humains en 2015. On en a compté 7,38 milliards. Pour 2050, la projection de 1994 donnait 9,83 milliards et celle de 2017, 9,77 milliards comme on l’a indiqué plus haut. La proximité des chiffres est remarquable, surtout en 2015 car la projection est confrontée à la réalité tandis que pour 2050, la Division de la population a pu se souvenir de l’estimation qu’elle avait faite en 1994. L’accord demeure aussi excellent entre l’estimation de la population africaine en 2015, effectuée en 1994 (1,204 milliard) et ce qui a été observé (1,194 milliard). En revanche, les deux estimations de cette population en 2050 divergent assez sérieusement : en 1994, on tablait sur 2,14 milliards d’Africains et maintenant, en 2017, sur 2,53 milliards, soit 18 % de plus. Il est curieux que la projection de 1994, qui était en très bon accord avec la valeur observée en 2015, soit ainsi remise en cause.

Le diable se trouvant dans les détails, cela incite à poursuivre les comparaisons à un niveau plus fin, donc à celui des pays. En effet, la notion de population mondiale regroupe des personnes et des nations dont les revenus, la consommation, les émissions de dioxyde de carbone (CO2) et d’autres pollutions divergent énormément. En outre, personne n’a prise sur elle. C’est une vue de l’esprit. En revanche, la population d’un pays donné fait plus sens pour établir des projections. Elle est soumise à un gouvernement qui peut influer sur son évolution, même s’il ne faut pas exagérer l’influence des politiques démographiques, que ce soit en direction de la natalité ou en direction des migrations. Or, les projections des Nations unies perdent beaucoup de leur précision au niveau des nations.

Iran et Niger : deux cas extrêmes

La Division de la population projette la population de chaque pays avec le même détail que celui de la population mondiale, ce qui est normal puisque la seconde résulte de l’agrégation des premières. Or, pour de nombreux pays, les résultats sont loin d’être fameux. Pour illustrer ces difficultés, nous avons choisi le Niger et l’Iran à cause de leur implication géopolitique : l’Iran, diabolisé par les Américains, et le Niger, car il a la plus forte fécondité mondiale avec 7,3 enfants en moyenne par femme. Sur la figure 2, on a reporté les projections haute, moyenne et basse des Nations unies effectuées en 1994 et la projection moyenne de 2017 pour ces deux pays.

Figure 2 :
comparaison des projections faites en 1994 et en 2017 pour les populations du Niger et de l’Iran (les fourchettes entre les projections haute et basse sont coloriées en jaune.)


Dans les deux cas, la cible est ratée dès le départ. L’évolution réelle sort de la fourchette dès la fin des années 1990 et, ce qui est inévitable, les deux projections moyennes divergent radicalement. L’erreur de projection est de nature opposée dans les deux pays : surestimation de la population de l’Iran, sous-estimation de celle du Niger. Dès 2015, l’écart atteint 17 % au Niger et 21 % en Iran. En 2050, la divergence est naturellement encore plus importante. Les projections moyennes faites en 1994 et en 2017 estiment à 93,6 et 163,1 millions d’individus, respectivement, la population de l’Iran en 2050, soit une différence qui va presque du simple au double. Pour le Niger, la différence est même plus du double : 34,6 millions de Nigériens en 2050 pour la projection de 1994, 69,6 millions pour celle de 2017.

La population future de la France

À titre d’excuse, on pourrait avancer que les évolutions démographiques n’étaient pas toujours bien connues en 1994 et les progrès réalisés depuis lors ont permis de rectifier les projections. C’est cependant peu probable : l’Iran, en particulier, disposait de bonnes statistiques et de bons statisticiens depuis longtemps. D’ailleurs, un pays développé comme la France n’est pas à l’abri des variations de projection comme on peut le constater sur la figure 3.

Dès le début de la projection de 1994, la trajectoire de la population française sort de la fourchette définie par les projections haute et basse. En 2015, l’écart est important : 64,5 millions d’individus selon le recensement contre 60,5 millions dans la projection. À terme, en 2050, l’écart entre les deux projections moyennes s’accroît encore : 60,5 millions et 70,6 millions de Français, soit 17 %. Un aspect qualitatif renforce le contraste. En 2030, la projection de 1994 atteint un maximum à 61,3 millions d’individus puis la population commence à diminuer, tandis que, dans la projection de 2017, la croissance se poursuit après 2050, même si elle ralentit. La perspective d’une population déclinante fait peur en France depuis plus d’un siècle (à deux reprises dans les dernières années du XIXe siècle, le nombre de décès l’emporta sur celui des naissances, ce qui causa un grand émoi à une époque où les Français avaient les yeux fixés sur la ligne bleue des Vosges).

On vient de constater, dans trois cas, de larges désaccords entre la projection et la réalité, mais aussi entre les projections successives. Quelles en sont les causes ?

Mystères de la fécondité

La mécanique de la projection démographique est à double détente. On ne prolonge pas directement les effectifs de population au moyen d’une fonction mathématique, mais on émet des hypothèses sur l’évolution de la fécondité, de la mortalité et de la migration à chaque âge pour chaque année future, en fonction des évolutions passées dans le pays considéré et dans des pays ayant des caractéristiques proches. Ensuite on fait glisser la population âge par âge, année par année en utilisant ces hypothèses sur les trois composantes de la croissance démographique. Plus précisément, d’une année à la suivante, l’effectif d’un âge donné vieillit d’un an. Il est diminué des décès de l’année calculés à partir des hypothèses de mortalité et augmenté ou diminué du solde migratoire selon qu’il est négatif ou positif, en fonction des hypothèses de migration. L’effectif de la première classe d’âge est constitué par les naissances de l’année qui ont survécu jusqu’à la fin de l’année. Ces naissances sont calculées en multipliant les effectifs des mères de chaque âge par leur taux de fécondité à cet âge, l’année considérée, taux qui font partie des hypothèses.

Les présupposés des estimations de fécondité

La méthode des composantes, comme on l’appelle, est très sensible aux hypothèses concernant la fécondité. Or ces hypothèses sont assez arbitraires, faute d’une explication ou d’une théorie solide des évolutions passées de la fécondité. Même le baby-boom qui a affecté tous les pays occidentaux reste encore mal compris aujourd’hui. Que la fécondité d’un pays déjoue les pronostics, et l’échafaudage de la projection s’écroule. C’est ce qui s’est produit dans les cas du Niger et de l’Iran, mais aussi dans de nombreux autres pays. Lorsqu’on compare l’évolution de l’indice de fécondité (nombre moyen d’enfants par femme) entre 1987 et 2017 telle que prévue en 1994 et celle observée réellement, en Iran et au Niger d’une part, en Corée et en Égypte d’autre part (figure 4), on constate que la rapidité de la baisse de la fécondité a été largement surestimée au Niger et largement sous-estimée en Iran.

Figure 3 :
comparaison des projections faites en 1994 et en 2017 pour la population de la France.


Le parallélisme des hypothèses de fécondité met sur la piste d’une des raisons de l’échec de la projection. La Division de la population s’est inspirée de la théorie de la transition démographique, laquelle postule que toutes les nations suivent un chemin analogue qui mène d’un régime de haute fécondité et haute mortalité à un régime de basse fécondité et basse mortalité. Bien que de nombreuses observations aient remis en cause ce schéma, il répond à la conception universaliste des Nations unies pour lesquelles, avec plus ou moins d’avance ou de retard, toutes les nations suivent le même parcours. Cela dit, quelles autres hypothèses adopter pour l’évolution de la fécondité ? Au Niger, il était vraisemblable, étant donné l’organisation patriarcale de la société, la pauvreté et l’absence de scolarisation des filles, que la fécondité baisserait lentement. Pour l’Iran, la rapidité de la baisse de fécondité a surpris tous les experts et n’est pas encore vraiment expliquée.

Dans le cas de la Corée et de l’Égypte (figure 4), l’échec de la projection de 1994 tient à un autre facteur. À partir de 2012, la Division de la population a supposé que dans ces deux pays, la fécondité demeurerait désormais égale à 2,1, ce qui correspond au seuil de remplacement (qui assure la stabilité des effectifs d’une population). En 2050, tous les pays étaient supposés avoir atteint ce seuil de fécondité. Avec une telle valeur de l’indice de fécondité et une faible mortalité, la population se stabilise progressivement. Les positions respectives de toutes les populations du monde sont alors gelées. Cela présente deux avantages pour les Nations unies. D’une part, à terme, la réussite de leur mission repose sur la réduction complète des inégalités, de manière à ce qu’aucun pays ne menace son voisin. D’autre part, l’explosion démographique est appelée à s’arrêter dans un futur proche.

Figure 4 :
hypothèses d’évolution de la fécondité faites en 1994 comparées à ce que l’on a pu mesurer jusqu’en 2017.


Derrière toute prévision, et dans le cas présent toute projection, se nichent des présupposés idéologiques et des intérêts corporatistes. L’universalisme des évolutions de population, bien qu’il ait déjà été contredit par le baby-boom, et la convergence vers des populations stationnaires, qui relève d’une pétition de principe, en sont deux exemples. Un examen plus poussé, qui dépasse le cadre de ce court article, montrerait que les hypothèses sur l’évolution de la mortalité et sur les migrations internationales sont aussi influencées par des présupposés. La prévision ressemble à un miroir qui agrandit la réalité et la déforme sans la projeter vers le futur. Elle permet de détecter les intentions de ses auteurs plus que le cours futur de l’humanité.

Références

1 Smith S, La ruée vers l’Europe : la jeune Afrique en route pour le Vieux Continent, Grasset, 2018.

2 Le site de la Division de la population des Nations Unies : population.un.org/wpp


Pour en savoir plus

Le Bras H, Vie et mort de la population mondiale, éd. du Pommier et Universcience, 2012.


La population mondiale est-elle une menace ?

La menace de surpopulation a connu plusieurs formulations. À la fin du XVIIIe siècle, Thomas Malthus met en garde contre le dépassement des ressources alimentaires disponibles. La production mondiale est à l’époque limitée parce qu’on ne connaît pas d’autres engrais que biologiques (fumure, engrais vert, assolement triennal). L’invention des engrais chimiques au début du XIXe siècle rend optimiste, et du coup, le calcul de la population mondiale maximale ou durable n’est plus à l’ordre du jour. D’autres craintes dominent […]. Après la Seconde Guerre mondiale, on découvre que les populations des pays pauvres croissent beaucoup plus vite que celles des pays riches. C’est « l’explosion démographique ». Les économistes restent optimistes, mais des biologistes comme Paul R. Ehrlich, auteur de La Bombe P [1], annoncent une catastrophe alimentaire et dénoncent la charge que fait peser l’humanité sur la biosphère […]. La peur de l’explosion démographique – qui est réelle à cette époque – n’est plus seulement liée aux ressources alimentaires, mais motivée par la crainte de la fin des énergies fossiles […].

Même à l’époque de la plus forte explosion démographique, le volume de vivres produits augmentait plus vite que la population. La faim existait dans le monde, mais elle ne résultait pas d’un déficit global de ressources alimentaires, mais de l’utilisation d’une part croissante de la production céréalière pour la nourriture des animaux domestiques. Or, […] quand on fournit dix calories végétales à un animal, on ne récupère en viande et produits laitiers qu’environ une calorie […].

La crise alimentaire tient actuellement au fait que les pays émergents (près de la moitié de la population mondiale) adoptent le régime alimentaire des pays développés, ce qui stimule la demande de viande, qui accapare une part de plus en plus importante de la production céréalière (environ 55 % en 2007) qui est retirée aux plus pauvres. Cela ne signifie pas que l’on doive devenir végétarien, mais seulement adopter un régime moins carnassier, par exemple celui de la Grèce ou du Japon […]. Le problème [du changement climatique] est analogue à celui de la nourriture. Un habitant du Nord émet dix fois plus de CO2 qu’un habitant du Sud. Or les pays émergents se dirigent rapidement vers le comportement de ceux du Nord […].

En incriminant la croissance démographique, les pays du Nord rejettent la faute sur ceux du Sud car ils n’osent pas leur dire : vous n’avez pas le droit de polluer autant que nous ni de vous développer comme nous l’avons fait […]. Les pays développés se servent de l’argument démographique pour rejeter la responsabilité sur des pays peuplés et en croissance démographique comme la Chine ou l’Inde. Entretenir l’angoisse populationnelle est une façon de ne pas remettre en cause la structure de la consommation des pays les plus riches.

Hervé Le Bras

Extrait d’un entretien avec Nicolas Journet, Sciences Humaines, 2010.Sur scienceshumaines.com


Références

1 Ehrlich P, La bombe P, Fayard, 1972.


----


Thème : Sociologie

Mots-clés : Éducation

Publié dans le n° 328 de la revue


Partager cet article


L' auteur

Hervé Le Bras

Démographe, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et directeur de recherche émérite (...)

Plus d'informations