Être ou ne pas être bilingue ?
Publié en ligne le 3 mars 2026 - Éducation -
Les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde.
Le terme « bilinguisme » désigne un mode de communication. Un individu est dit bilingue s’il utilise en alternance au moins deux langues. Cependant, les conditions et les niveaux de maîtrise des langues par les individus bilingues peuvent varier. On constate que dès l’âge de deux ans, un enfant, dans des conditions favorables, peut parler alternativement une langue avec sa mère et une autre avec son père. Une population peut parler une langue maternelle à la maison, une langue régionale comme seconde langue et une langue telle que l’anglais comme langue internationale.
Dans un monde où les échanges entre cultures et pays se multiplient, la maîtrise de deux langues apparaît comme un atout précieux. Être bilingue, c’est en effet pouvoir participer à deux univers linguistiques et culturels à la fois et ainsi élargir sa vision du monde. Autrefois considéré comme un luxe culturel, le bilinguisme tend à devenir une exigence incontournable.
Mais cette double compétence est-elle une condition de l’épanouissement personnel ou n’est-elle qu’une ressource parmi d’autres ?
Quelques-uns des facteurs qui favorisent le bilinguisme
Dans de nombreux pays, il est utile et parfois nécessaire de parler une seconde langue en plus de la première. Les échanges économiques internationaux, l’émigration, ou encore la volonté de donner à l’enfant la possibilité de s’exprimer dans une deuxième langue dès le départ de la vie peuvent conduire à pratiquer le bilinguisme.
En 2024, l’Atlas mondial des langues de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) indique que la moitié de la population mondiale est bilingue. Cependant, il met en relief l’importance de l’enseignement dans la langue maternelle. En effet : « Les enfants qui parlent la langue dans laquelle ils sont scolarisés ont 14 % de chances supplémentaires de lire et de comprendre à la fin du primaire, par rapport à ceux qui ne la parlent pas » [2].
Dans le cas de mariages entre personnes d’expression différente, les enfants grandissent avec les langues des deux parents. Leurs études les conduisent souvent à un certain moment vers une troisième, voire une quatrième langue.
En France, la pratique spontanée d’une seconde langue est inégale et a évolué. En 2008, dans Penser le bilinguisme autrement, Christine Hélot et Britta Benert écrivaient : « En France, la notion de bilinguisme reste perçue comme un phénomène exceptionnel et souvent pensée en opposition à celle de monolinguisme, alors que ces deux notions s’inscrivent dans un continuum sans limites figées » [3].
En 2014, François Grosjean, psycholinguiste, indiquait : « En France environ 13 millions d’habitants, soit 20 % de la population, sont bilingues – ils parlent le français et une ou plusieurs des 400 langues qui se trouvent sur le territoire » [4].
L’article 2 de la Constitution stipule que « la langue de la République est le français ». En droit, la France est un pays monolingue. Mais, « dans les faits, la population mobilise des répertoires linguistiques d’une grande diversité, en France métropolitaine et dans les Outre-mer » [5].
Idées reçues et fausses croyances sur l’apprentissage d’une autre langue
En 2012, une étude portant sur les neurosciences éducatives rappelait les controverses des cinquante dernières années concernant l’apprentissage des langues et des sciences : « Dans le bilinguisme infantile, on partait du principe que les jeunes bilingues devaient acquérir de solides bases dans une langue (par exemple, l’anglais) avant de recevoir un enseignement dans l’autre langue (par exemple, l’espagnol), de peur que cette autre langue ne perturbe l’acquisition complète de l’anglais » [6].
En 2013, Maria Kihlstedt, psycholinguiste, écrivait que des objections telles que « mieux vaut bien apprendre la langue maternelle avant d’entamer l’apprentissage d’une autre langue », ou encore « si l’enfant mélange ses deux langues, il vaut mieux qu’il n’en utilise qu’une », persistaient encore [7]. Ces objections ont des origines lointaines.
Une influence ancienne et insidieuse a été celle d’Édouard Pichon, médecin, linguiste et psychanalyste (1890-1940), qui écrivait dans Le Développement psychique de l’enfant et de l’adolescent (1936) que le bilinguisme rendait stupide, qu’il contribuait à fabriquer des citoyens aux valeurs morales douteuses : « Le bilinguisme est une infériorité psychologique. Cette nocivité du bilinguisme est explicable ; car, d’une part, l’effort demandé pour l’acquisition de la seconde langue semble diminuer la quantité disponible d’énergie intellectuelle pour l’acquisition d’autres connaissances. D’autre part et surtout, l’enfant se trouve ballotté entre des systèmes de pensée différents l’un de l’autre » (cité dans [8]).
Les idées d’É. Pichon survivent encore en filigrane dans la mémoire collective. Elles ont résisté longtemps aux nombreux démentis apportés par la recherche, qui montre qu’apprendre une nouvelle langue n’est pas seulement mémoriser du vocabulaire et des règles de grammaire, c’est aussi l’occasion d’explorer de nouvelles facettes de son identité et d’élargir sa vision du monde [9].
Plus récemment, à l’origine de ces croyances pédagogiques, il y a eu, malgré leur remise en question quelques années plus tard [10], l’influence des conclusions du linguiste irlandais, John McNamara, selon lesquelles l’enseignement de l’arithmétique dans la langue la plus faible d’un bilingue risquait d’entraîner un retard en arithmétique, la formulation linguistique pouvant compliquer la compréhension des énoncés [11].
En 2025, malgré les recherches, certaines idées reçues et fausses croyances persistent sur la prétendue nocivité du bilinguisme. Elles sont partagées notamment par des parents, des pédiatres et des enseignants, qui pensent qu’apprendre deux langues dès le plus jeune âge risque de retarder ou de contrarier l’acquisition de la langue maternelle. Ces représentations restent vivaces dans certains pays où le monolinguisme, le fait de pratiquer une seule langue, a longtemps été le modèle [12]. Une synthèse de quatorze études [13] sur les pratiques pédagogiques des enseignants a mis en évidence que les convictions, les croyances négatives et les idées fausses de certains d’entre eux jouent un rôle déterminant dans leur enseignement des langues.
Une croyance selon laquelle le bilinguisme ne concerne que peu de personnes dans le monde persiste encore, alors que plus de la moitié de la population mondiale parle au moins deux langues [2]. Cela vient en partie de l’idée qu’être bilingue, c’est parler deux langues aussi parfaitement l’une que l’autre. Or les personnes bilingues ont presque toujours une langue dominante. Il est rare que l’équilibre entre les deux langues soit parfait.
D’autre part, il arrive parfois qu’un enfant ou un adulte bilingue perde peu à peu l’une de ses deux langues. Cette perte, appelée « attrition linguistique », peut être due à plusieurs facteurs liés soit à l’histoire personnelle du sujet, soit à l’environnement linguistique dans lequel il évolue. En 2018, des chercheurs remarquaient que, alors qu’on s’est plus intéressé à la question de l’acquisition d’une langue, on essaie de comprendre maintenant les effets de l’interaction entre les langues [14].
Les atouts du bilinguisme
En 1962, Wallace E. Lambert, professeur au Département de psychologie de McGill de 1954 à 1990, a publié avec Elizabeth Peal, l’une de ses étudiantes, The Relation of Bilingualism to Intelligence, qui montre que le bilinguisme ne désavantage pas l’enfant, bien au contraire [15].
Ranka Bijeljac-Babic, psycholinguiste, et ses collaborateurs du laboratoire de l’université Paris-Descartes ont étudié comment les enfants bilingues acquièrent leurs deux langues, dès qu’ils commencent à parler. Elle pose la question de savoir si le bilinguisme précoce, c’està-dire le fait d’acquérir deux langues dans la petite enfance, est un atout majeur pour le développement des capacités cognitives. Dans L’Enfant bilingue [16], qui fait la synthèse des recherches de son équipe, elle montre qu’être bilingue n’apporte pas seulement des avantages linguistiques mais permet de voir le monde à travers plusieurs prismes. La capacité à parler plusieurs langues et à passer de l’une à l’autre entraîne une plus grande autonomie personnelle et augmente la capacité de la personne bilingue à résoudre des problèmes qui se posent à elle. Apprendre deux langues dès la naissance permet à l’enfant d’acquérir les premiers éléments de ces langues, tels que les phonèmes ou catégories phonétiques, qui sont les plus petites unités de sons, et les monèmes, unités de sens, permettant de distinguer les mots des autres.
Par ailleurs, faut-il éviter de parler plusieurs langues en classe ? Au contraire, apprendre deux langues en même temps permet de les développer en parallèle. Passer d’une langue à l’autre stimule la réflexion, la mémorisation et la conceptualisation.
Jérôme de Stridon est connu pour son travail fondateur d’adaptation de la Bible en latin : cela lui vaut d’être considéré par les chrétiens comme le patron des traducteurs. Comme d’autres artistes, Caravage l’a souvent représenté afin de traiter le thème de l’homme âgé, de la solitude et de l’ascèse.
En 2002, Laura-Ann Petito, neuroscientifique, et son équipe de l’université de Dartmouth (États-Unis) avaient suivi l’évolution d’enfants âgés de deux à neuf ans, dont les langues maternelles des deux parents étaient différentes. Elles montraient qu’être exposé dès son plus jeune âge au bilinguisme ne retarde pas ou ne contrarie pas l’apprentissage des langues : « Nous avons constaté que d’une certaine manière, le cerveau de ces enfants héberge deux langues maternelles. Il n’y a donc aucun risque de confusion entre les deux » [6].
En 2024, une étude a porté sur 151 participants parlant français, anglais ou les deux langues, tenant compte de l’âge auquel ils ont appris la deuxième [17]. Elle a précisé le rôle du bilinguisme dans la cognition et démontré une meilleure efficacité de la communication entre les régions cérébrales. Les auteurs ont précisé : « Les résultats indiquent que plus l’apprentissage d’une deuxième langue est précoce, plus les zones cérébrales impliquées dans la neuroplasticité sont étendues. » Ces recherches contribuent à répondre à certaines questions, telles que celle de savoir si seuls les bons élèves peuvent devenir bilingues. Or l’expérience montrerait que tout le monde peut trouver un intérêt propre dans le bilinguisme et réussir à le pratiquer. De plus, son apprentissage peut développer les aptitudes des élèves et favoriser la neuroplasticité ou plasticité cérébrale.
« Loin d’être un handicap, le bilinguisme est une chance »
La plasticité cérébrale est la capacité du cerveau à évoluer et à former de nouvelles connexions tout au long de la vie. Elle peut se modifier en particulier avec l’âge, mais : « Contrairement aux autres organes, plus on se sert de notre cerveau et moins il s’abîme » [18].
En 2024, une étude portant sur le rôle du bilinguisme dans la cognition a démontré qu’il entraîne une meilleure efficacité de la communication entre les régions cérébrales [19].
Dans une conférence donnée au Collège de France, Stanislas Dehaene, neuroscientifique spécialisé en psychologie cognitive, a conclu de la synthèse de plusieurs études : « Les premières années de la vie sont une période d’extraordinaire plasticité cérébrale. Le cerveau du jeune enfant est une véritable “machine à apprendre”, aux performances inégalées, qu’il faut sans cesse nourrir et stimuler, notamment par l’apprentissage des langues. La plasticité se maintient tout au long de la vie. Loin d’être un handicap, le bilinguisme est une chance. Nos systèmes éducatifs doivent apprendre à tirer le meilleur parti de la plasticité cérébrale » [20].
L’idée d’une langue unique qui aurait permis aux humains de se comprendre sans passer par une traduction a été exprimée par le mythe biblique de la Tour de Babel. Selon ce mythe, la pluralité des langues aurait été une punition divine infligée aux hommes afin de combattre leur projet de construire une tour pour atteindre le ciel et rivaliser avec Dieu. La tour détruite, le dialogue fut brouillé entre eux. Dès lors, ils ne se comprirent plus et perdirent leur pouvoir.
Ce n’est qu’un mythe fondateur, mais il porte une vérité, celle que parler deux ou plusieurs langues permet entre autres d’élargir les frontières de notre monde.
1 | Wittgenstein L, Tractatus Logico-Philosophicus, 1921.
2 | Unesco, “Multilingual education : a key to quality and inclusive learning”, 21 février 2024. Sur unesco.org
3 | Hélot C, Benert B, Penser le bilinguisme autrement, Peter Lang, 2008.
4 | Grosjean F, « Parler plusieurs langues : entrons dans le monde des bilingues », Huffpost, décembre 2014.
5 | Ministère de la Culture, « Chiffres clés : statistiques de la culture et de la communication », 2022. Sur culture. gouv. fr
6 | Petito LA, Dunbar KN, “Educational neuroscience : new discoveries from bilingual brains, scientific brains, and the educated mind”, Mind Brain Educ, 2009, 3 : 185-97.
7 | Kihlstedt M, « Le bilinguisme est-il un atout ? », Sciences humaines, 15 février 2013. Sur scienceshumaines.com
8 | Tabouret-Keller A, « Vrais et faux problèmes du bilinguisme », Cahiers du plurilinguisme européen n° 13, 2021.
9 | Bodin Y, « Le Coin des Langues », blog, 2025. Sur yolainebodin.com
10 | Cummins J, McNamara J, “Immersion education in Ireland : a critical review of Macnamara’s findings. Reply to Dr. Cummins. Reply to the Reply”, Working Papers on Bilingualism, 1977, 13 : 1-10.
11 | McNamara J, Bilingualism and primary education : a study of Irish experience, Edinburgh University Press, 1966.
12 | Marian V, “Myths and realities of communication disorders in bilinguals : strategies to empower patients, families, and health care providers”, Psychology Today, 20 mai 2025.
13 | Zheng Z, “Teachers’ beliefs about multilingualism in early childhood education settings : a scoping review”,Educ Sci, 2025, 15 : 849.
14 | Ahumada-Ebratt L, « Les différentes langues du multilingue en interaction : entre influence translinguistique et attrition », Revue française de linguistique appliquée, 2018, 23 : 15-28.
15 | Peal E, Lambert WE, “The relation of bilingualism to intelligence”, Psychological Monographs, 1962, 76 : 1-23.
16 | Bijeljac-Babic R, L’Enfant bilingue : de la petite enfance à l’école, Odile Jacob, 2017.
17 | Gracia-Tabuenca Z et al. , “Enhanced efficiency in the bilingual brain through the inter-hemispheric cortico-cerebellar pathway in early second language acquisition”, Communications Biology, 2024, 7 : 1-8.
18 | Inserm, « Plasticité cérébrale : et si on s’occupait de la santé de notre cerveau ? », actualités, 29 avril 2025.
19 | Gracia-Tabuenca Z et al. , “New research reveals that bilingualism makes the brain more efficient”, McGill University, SciTechDaily, 16 octobre 2024. Sur scitechdaily.com
20 | Dehaene S, « Plasticité cérébrale et bilinguisme : atouts et difficultés des migrants », Collège de France, conférence, octobre 2016. Sur youtube.com
Publié dans le n° 354 de la revue
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L'auteur
Brigitte Axelrad
Professeur honoraire de philosophie et psychosociologie. Membre du comité de rédaction de Science et pseudo-sciences (…)
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