Quelle éducation à l’information pour les jeunes des quartiers défavorisés ?
Publié en ligne le 4 mars 2026 - Éducation -
L’accès de tous les citoyens à un débat éclairé sur des faits partagés et rationnellement établis est la condition d’une société démocratique. La mission de l’association Square est de promouvoir la capacité et le désir de jeunes exclus du débat démocratique d’y prendre part. Nous intervenons principalement à Clichy-sous-Bois, aux Mureaux et à Mantes-la-Jolie. Il s’agit de zones extrêmes au sein des quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) : des quartiers parmi les plus pauvres de France, épicentres des révoltes urbaines de 2005 et 2023, où le taux d’abstention a dépassé 70 % aux dernières élections et où la proportion d’habitants issus de l’immigration est largement majoritaire. Les jeunes de 11 à 25 ans avec qui nous y avons travaillé sont marqués par une défiance très forte à l’égard des institutions et des médias, un sentiment d’appartenance nationale très faible et une hostilité affirmée à l’égard de certains groupes de la société.
Concrètement, Square propose des ateliers de discussion sur le traitement de l’information. Après une étape expérimentale auprès de 2 000 jeunes de QPV entre 2022 et 2025, nous souhaitons entamer un déploiement auprès de dizaines de milliers de jeunes, tout en poursuivant nos efforts de collecte de données pour contribuer à une meilleure connaissance des leviers efficaces pour favoriser l’accès de tous à une information de qualité. Notre audience prioritaire est constituée des 200 000 jeunes de 16 à 25 ans ni en études, ni en emploi, ni en formation (en QPV), et des 200 000 collégiens en réseaux d’éducation prioritaire plus (REP+). Nous souhaitons à l’avenir élargir le périmètre d’étude à des publics plus favorisés socialement et à des publics ruraux pour disposer de données permettant de comparer les pratiques informationnelles, et les ressorts de la confiance dans l’information authentique et l’adhésion aux contenus manipulateurs selon le niveau d’éducation, le niveau de vie et le niveau d’insertion professionnelle.
Notre approche pédagogique est dictée par le diagnostic établi au fil de centaines d’heures de discussions avec les jeunes participants et de près de 3 000 questionnaires individuels qu’ils ont accepté de renseigner. En comparant leurs réponses avant et après nos interventions, une équipe de chercheurs rassemblant Melisa Basol, titulaire d’un doctorat en philosophie de l’université de Cambridge, Sacha Altay, titulaire d’un doctorat en psychologie expérimentale de l’École normale supérieure de Paris, Manon Berriche, titulaire d’un doctorat en sociologie au médialab de Sciences Po Paris, Simon Briole, titulaire d’un doctorat en philosophie à l’École d’économie de Paris et Quentin Daviot, titulaire d’un doctorat en économie de l’EHESS, a révélé leur impact positif sur plusieurs dimensions présentées ici. L’ensemble des études d’impact sur notre projet est consultable sur notre site Internet [1].
Diagnostic : usage identitaire de l’information et impact positif du dialogue
L’influence des besoins d’appartenance des jeunes de notre audience sur leur rapport à l’information est majeure. L’exigence de loyauté à l’égard des valeurs de sa communauté ou de sa famille conduit une majorité à affirmer qu’ils préfèrent rester fidèles à leurs convictions lorsqu’ils sont confrontés à une preuve qui les invalide (voir encadré). Ils ne semblent pas à la recherche de la vérité, mais plutôt d’exemples qui confortent leurs positions, partagées avec leur groupe social, et qui leur permettent de se protéger vis-à-vis d’autres groupes perçus comme plus valorisés socialement [2].
Cette approche motivée, qui a également été caractérisée parmi d’autres audiences plus privilégiées socialement [3], ouvre la voie à un traitement distordu de l’information qui prend plusieurs formes : omissions et interprétations dogmatiques d’informations authentiques, recherches et prompts des intelligences artificielles conversationnelles orientés, adhésion à des contenus inauthentiques.
Un tiers de ces jeunes expriment une mentalité conspirationniste préoccupante : 30 % de nos participants pensent que le gouvernement est souvent au courant des attaques terroristes et les laisse se produire. 41 % des jeunes adultes avec qui nous travaillons et 19 % des collégiens pensent que certaines maladies ont été créées par le gouvernement pour être utilisées comme des armes.
L’information est exploitée comme marqueur identitaire et non pour rechercher le vrai ou pour se construire des opinions étayées, nuancées et personnelles dont ils n’ont pas l’usage à défaut d’espace d’expression démocratique. Christopher Lasch a décrit cet effet de l’absence de stimulation aux États-Unis en 1995 dans La Révolte des élites : « Une fois exclus effectivement du débat public pour motif d’incompétence, la plupart des Américains n’ont que faire des informations qui leur sont infligées en si grandes quantités. Ils sont devenus presque aussi incompétents que leurs critiques l’ont toujours prétendu – ce qui nous rappelle que c’est le débat lui-même, et le débat seul, qui donne naissance au désir d’informations utilisables. En l’absence d’échange démocratique, la plupart des gens n’ont aucun stimulant pour les pousser à maîtriser le savoir qui ferait d’eux des citoyens capables » [4]. De fait, les jeunes adultes de notre audience ne votent pas et sont rarement invités à développer des arguments pour résister à la contradiction dans un écosystème sociologique et idéologique homogène. Moins d’un sur cinq déclare se sentir capable d’avoir des opinions politiques intéressantes et ils sont trois fois moins nombreux que l’ensemble des jeunes Français à se sentir capables de participer à la vie politique. Nous avons utilisé l’indicateur du sentiment d’efficacité politique interne (capacité à agir politiquement) développée par le Cnesco [5].
À propos de l’étude de l’OMS sur le nombre de décès évités grâce au vaccin : « On croit ce qu’on a envie de croire » ; « Ce que je pense, c’est que l’étude n’est pas exacte. J’aurais peut-être plus cru si ça disait dans mon sens. »
À propos de l’information sur le renvoi aux assises pour meurtre du policier qui a tué Nahel Merzouk : « On n’a jamais vu passer ça, elle est trop bizarre cette info. »
À propos de la non-qualification d’attentat du meurtre d’Aboubakar Cissé : « Encore une fois, ça prouve que l’État est islamophobe, y a que quand c’est un musulman qui fait ce genre de choses que c’est un attentat. »
« On n’a pas souvent l’occasion de sortir de sa zone de confort. On aimerait être plus souvent en contact avec des gens comme vous », « Ici on parle sans qu’on nous juge. »
Ce sentiment d’efficacité a progressé avec le travail que nous menons, avec un effet persistant observé trois mois plus tard. On a également observé une diminution de la mentalité conspirationniste, mesurée avec l’échelle Adolescent Conspiracy Beliefs Questionnaire [6].
Nous attribuons cet impact positif sur des représentations pourtant profondes à l’efficacité d’un dialogue fondé sur la considération et l’exigence forte d’arguments étayés. Là où le contrediscours frontal et le fact-checking peinent à convaincre, l’invitation à s’exprimer librement et à respecter l’expression des autres dans une discussion centrée sur leurs préoccupations et leurs attentes permet d’établir un cadre de confiance propice à la remise en question des convictions, à la curiosité visà-vis de points de vue différents. Il ne s’agit pas de réfuter leurs partis pris ou de contester leur loyauté à des systèmes de valeurs mais de provoquer une prise de conscience de leurs effets potentiels sur le rapport à la vérité.
Alors qu’avant les ateliers, 25 % déclarent s’intéresser à des points de vue différents des leurs, 74 % des jeunes adultes déclarent en sortant qu’ils en consulteront plus souvent. Interrogés trois mois après, la même proportion a déclaré avoir effectivement pris cette habitude.
Nous cherchons donc à stimuler le besoin d’informations utilisables en proposant des espaces inédits de débat qui offrent des opportunités d’expression et de dialogue, en cherchant à développer le désir de vérité et le sens de la nuance.
Notre démarche pédagogique
Analyser des exemples de contenus pour appréhender les distorsions de l’information
Nous collectons à chaque atelier des exemples de contenus d’information issus des réseaux sociaux auprès des participants. C’est sur cette base que nous introduisons une réflexion collective sur la façon dont les convictions se forgent, sur comment leur façon de s’informer est susceptible de les confirmer, sur ce qu’elles leur procurent socialement, ce dont elles les privent.
Nous complétons cette base d’exemples avec des contenus qu’ils n’ont pas vus, pour montrer que l’information qui leur parvient est filtrée – par eux-mêmes et par les algorithmes – conformément à leurs attentes, et qu’une grande partie leur échappe, les privant de la capacité de se faire une opinion éclairée. Une sélection homogène d’informations vraies semble en effet pouvoir affecter le jugement autant que des fausses informations.
Les distorsions de l’information – informations fausses ou sélections biaisées – délibérées ou involontaires, que nous entraînons les participants à analyser, sont principalement :
- Celles qui exploitent des représentations ou des convictions préalables méfiantes, voire hostiles, à l’égard de certains groupes de la population (les athées, les femmes, les juifs, les homosexuels) et sont susceptibles de les accentuer ou de justifier des discours ou des comportements violents.
- Celles qui exploitent la défiance à l’égard des institutions pour diffuser des variations conspirationnistes autour du thème d’élites étatiques qui agiraient à dessein contre les intérêts de certaines catégories de la population (les plus défavorisés, les immigrés, les musulmans, les personnes âgées). Elles sont de nature à instaurer un soupçon systématique à l’égard de tous ceux qui exercent le pouvoir et servent l’intérêt général et un rejet total des pratiques démocratiques, en particulier le débat.
Définir le champ de l’opinion
Nous cherchons à développer la capacité à distinguer les faits des opinions pour que les faits, même quand ils dérangent, soient appréhendés comme tels, et que les opinions, même lorsqu’on les partage, ne soient pas assimilées à des faits. Nous proposons un entraînement systématique pour apprendre à mieux distinguer les faits des opinions. Nous travaillons ainsi sur le champ de la liberté d’opinion dans son rapport avec la vérité. « C’est mon opinion » n’est pas admis comme totem qui permettrait d’avancer n’importe quoi comme une vérité au prétexte d’une subjectivité sacrée dans un relativisme absolu.
Alors qu’avant l’atelier, un participant sur deux était parvenu à identifier correctement les faits dans une liste d’énoncés, on a observé des progrès significatifs après l’atelier (et plus de 90 % des participants ont déclaré y avoir appris à distinguer un fait d’une opinion).
Nous travaillons également sur le champ de la liberté d’opinion et d’expression, et notamment sur les fondements et les contours de ses limites. C’est l’occasion d’une présentation des règles qui s’appliquent sur les réseaux sociaux et des acteurs de la régulation de la liberté d’expression en ligne (notamment la répartition des rôles entre l’État, l’Arcom et l’Union européenne), avec une attention particulière portée à la nécessité de garantir collectivement les libertés de conviction et d’expression pour tous.
Développer le goût de la recherche de la vérité
Parce que la vérité, quand elle apparaît, est souvent complexe, éphémère ou instrumentalisée, le désir de véracité – très marqué chez nos participants – vient paradoxalement alimenter un déni de vérité, selon la formule d’Etienne Klein [7].
Nous invitons à la réflexion sur ce qui constitue une preuve, sur la difficulté d’accès au réel, au vrai, tout en cherchant à ménager le principe d’un réel partagé par tous, incontestable. Nous décrivons la nature provisoire mais souvent cumulative de la vérité scientifique pour permettre de distinguer l’humilité et la prudence nécessaires du relativisme radical. Pour les informations historiques, nous introduisons, là aussi, l’exigence d’une approche nuancée et rationnelle d’un système de connaissances où cohabitent ce qui est établi avec des preuves et par consensus (quand, comment, et par qui quand c’est nécessaire, par exemple la Shoah) et ce qui est encore méconnu ou discuté. Pour ce qui concerne l’actualité brûlante, nous préconisons de recouper les informations en faisant l’effort de consulter des sources émettrices de points de vue différents, à la recherche d’un consensus conçu comme un indice de véracité.
À l’issue des ateliers, 79 % des jeunes adultes et 50 % des collégiens de la cohorte 2023-2025 ont déclaré qu’ils vérifieront désormais plus souvent les sources des informations. Cette tendance s’est confirmée lorsqu’on les a interrogés trois mois plus tard.
Orienter vers des sources identifiables pour soutenir ses arguments
Nous cherchons à développer le recours à des sources qui présentent des informations dont la nature est identifiable. Même si elles sont spontanément soupçonnées par notre audience d’être mensongères, nous suggérons qu’elles constituent une base utile de connaissance pour nourrir le débat. Les sources que nous suggérons sont les suivantes : des statistiques publiques (de l’OMS à l’Insee et au ministère de l’Intérieur), des normes (de la peine qui sanctionne les injures racistes aux règles de modération des contenus sur les réseaux sociaux), des projets de normes, des programmes électoraux, de la jurisprudence, des sources officielles de connaissances sur les principes et mécanismes démocratiques (la séparation des pouvoirs, les processus de représentation des intérêts des citoyens) pour jalonner les réflexions et les débats sur le politique, des dépêches d’agence d’information, notamment l’AFP, etc.
Donner des clés pour développer un usage critique de l’intelligence artificielle
Les agents conversationnels à intelligence artificielle, ChatGPT en particulier, font l’objet d’un usage massif et d’une confiance absolue. La machine, elle, « ne ment pas » et donne à notre public l’illusion d’un accès immédiat à des réponses exhaustives et objectives à tout.
Une présentation du fonctionnement de ces outils permet d’orienter vers la consultation des sources utilisées et de nourrir une approche critique des réponses, consciente des biais possibles.
En finir avec le « eux contre nous »
Nous avons commencé à tester la faisabilité et l’efficacité d’un dispositif de médiation complémentaire à nos ateliers qui consiste à créer des opportunités inédites de dialogue avec « les élites » définies par notre audience comme ceux qui ont le pouvoir. Les résultats préliminaires positifs ont fondé notre projet de multiplier ces rencontres dès l’automne 2025 pour développer la perception d’un réel commun et stimuler la participation à la vie de la cité.
Journalistes, historiens, chercheurs, sondeurs, émetteurs de statistiques publiques sont mobilisés pour présenter leurs métiers, pour familiariser leurs interlocuteurs avec l’idée que la recherche de la vérité est une démarche exigeante. Pour comprendre avec Mark Zuckerberg que « la vérité c’est compliqué », et surtout avec Albert Camus que « la vérité est à construire » [8].
Juges, élus, avocats, forces de l’ordre, hauts fonctionnaires exposent, quant à eux, comment se fabrique et s’applique la loi, pour introduire une discussion sur l’expression de la volonté populaire et le concept d’intérêt général. Pour comprendre que les institutions démocratiques ne sont pas « contre eux » en principe. Il ne s’agit pas, là encore, de balayer d’autorité leurs perceptions d’une justice à deux vitesses, d’une police raciste et de politiques insincères et inéquitables, mais de les inciter à préciser leurs arguments, à chercher des informations contradictoires, à envisager une position qui intègre la complexité du réel. Et à faire valoir leurs droits.
Les rencontres avec les élus, les hauts fonctionnaires et les journalistes en particulier sont également conçues pour permettre aux jeunes participants de formuler leurs préoccupations et leurs attentes en termes de politiques publiques, alors que le sentiment de n’être jamais entendus a encore prospéré depuis les révoltes de l’été 2023.
N’hésitez pas à nous contacter si vous êtes intéressés !
1 | Site internet Square. Sur square-media.org
2 | Nera K, Complotisme et quête identitaire, PUF, 2023.
3 | Fitoussi S, Pourquoi les intellectuels se trompent, Éditions de l’Observatoire, 2025.
4 | Lasch C, La Révolte des élites et la trahison de la démocratie, Éditions Climats, 1996.
5 | Centre national d’étude des systèmes scolaires, « Engagements citoyens », Cnam, 2018. Sur cnesco. fr
6 | Jolley D et al. ,“Adolescent conspiracy beliefs questionnaire”, American Psychological Association, 2021.
7 | Klein E, Le Goût du vrai, Gallimard, 2020.
8 | Camus A, « Servitude de la haine », in Actuelles II, chroniques 1948-1953, Gallimard, 1953.
Publié dans le n° 354 de la revue
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L'auteur
Éducation
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