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Food Evolution : la censure insidieuse d’un film qui dérange

Publié en ligne le 6 octobre 2020 - OGM et biotechnologies -

Depuis vingt ans, les OGM (organismes génétiquement modifiés) destinés à l’alimentation sont très controversés. Au milieu d’un débat public exacerbé, marqué par la passion, la suspicion et la confusion, le réalisateur américain Scott Hamilton Kennedy explore cette contestation et la diabolisation des OGM destinés à nos assiettes. Son documentaire nous emmène au cœur de la polémique sur les plantes génétiquement modifiées, des défis alimentaires du continent africain et des polémiques sur les produits
hytosanitaires. Sollicitant des adeptes d’agriculture biologique opposés aux OGM, des experts renommés en biotechnologies, des agriculteurs, des représentants de l’industrie et des représentants des mouvements associatifs, rendant compte des avis des agences sanitaires, Food Evolution démontre comment la désinformation et la peur peuvent étouffer la diffusion des connaissances scientifiques.

Autant dire que ce film est d’une grande originalité dans le contexte médiatique et politique actuel, caractérisé par un dénigrement intensif de l’agriculture conventionnelle et une diabolisation des biotechnologies végétales, auxquels il tente de répondre grâce à la présentation sérieuse de faits scientifiques et de données factuelles. Ce film tranche aussi par rapport à la plupart des documentaires programmés dans le circuit cinématographique ou à la télévision,
dont le scénario est orienté à charge contre l’agriculture intensive avec ses utilisations de la chimie et qui louent sans retenue et esprit critique les bienfaits de la petite agriculture « paysanne », de l’agriculture biologique, de la biodynamie ou de la permaculture.

La commercialisation de ce film, présenté officiellement en France pour la première fois le 20 février 2019, a causé bien des soucis au distributeur français, la société 2iFilms. Celle-ci ne se doutait pas de l’ampleur des obstacles qu’elle allait rencontrer pour le projeter dans les salles de cinéma françaises.

Première surprise : une réaction institutionnelle négative

Pour avoir tous les atouts de son côté, il était important que le film reçoive le label cinéma « Art et Essai » qui permet d’être recommandé auprès d’un réseau de 1 200 salles de cinéma. Ce label est accordé par l’Afcae (Association française des cinémas d’art et d’essai, qui fédère un réseau de cinémas de proximité indépendants partout en France) mandatée par le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée).
Ce label a été refusé par son comité d’experts, qui n’a pas accordé une seule voix en faveur du film sans pour autant donner d’explication à ce vote, malgré plusieurs relances de la part du distributeur. Pourtant, ce film répondait parfaitement à l’une des conditions requises par le CNC pour bénéficier du label, à savoir : « œuvre Recherche et Découverte, c’est-à-dire ayant un caractère de recherche ou de nouveauté dans le domaine cinématographique » [1]. En effet, jamais un film n’avait traité de la problématique des OGM et du bio sous cet angle-là. Sans recommandation de professionnels du domaine (ce qui s’apparente en réalité à un avis négatif sur le film), la diffusion s’est annoncée très délicate auprès des exploitants de salles d’art et d’essai.

Deuxième surprise : des déprogrammations en série

Après avoir été retenu comme film d’ouverture du 8e festival international de cinéma Le Temps Presse (qui a eu lieu à Paris du 29 janvier au 1er février 2019), premier rendez-vous international de cinéma dédié aux thématiques de développement durable, nous apprenons, quelques jours avant l’ouverture, que Food Evolution est déprogrammé. Ce film ne semble plus plaire aux membres du jury présidé par l’actrice Juliette Binoche, publiquement engagée contre les OGM [2], ou aux partenaires du festival. Suite à un entretien téléphonique avec le directeur de ce dernier, nous comprenons qu’il y avait eu des menaces de retrait de financement du festival si la projection de Food Evolution était maintenue. Malgré de nombreuses démarches de la part du distributeur, ce film ne sera pas non plus retenu pour être présenté dans d’autres festivals abordant les thématiques de l’écologie, de l’agriculture et de l’alimentation. Nous avons pourtant contacté, mais en en vain, une dizaine de ces festivals tels que We love green, Climax, Interférences ou Escales.

Pas de recommandation des institutions cinématographiques, pas de festival, la diffusion de Food Evolution s’annonçait mal. Il restait encore la décision des exploitants des salles de cinéma d’art et d’essai, circuit indépendant privilégié pour des films documentaires comme Food Evolution (les grands groupes cinématographiques ont été exclus de la démarche commerciale car, sauf exception, l’audience des films documentaires est trop petite pour les intéresser). Après que nous leur eûmes proposé de regarder Food Evolution pour se faire une opinion, la quasitotalité des exploitants de ces salles refusèrent de programmer le film. Seule une quarantaine d’entre eux l’ont effectivement projeté (et une dizaine d’autres séances ont été organisées mais dans un cadre privé).

L’une des raisons les plus souvent invoquées est le refus de faire la promotion des OGM en France, le documentaire ayant été très vite catalogué de film de propagande « pro-OGM ».

C’est par exemple le motif invoqué par l’association Les faucheurs volontaires, qui est intervenue publiquement en perturbant le colloque sur les biotechnologies végétales organisé le 3 mars 2019 par l’Association française des biotechnologies végétales (AFBV) et l’Université catholique de Lyon (Ucly). Une douzaine de personnes se sont emparées du micro par la force pour délivrer leur message mais n’ont pas souhaité rester pour voir le film et ont refusé la proposition qui leur avait été faite de débattre librement à l’issue de la projection.

Plus significatif encore de cette censure qui ne dit pas son nom fut la centaine de séances qui avaient été annoncées avant d’être déprogrammées. La pression des associations contestataires opposées aux OGM n’y est pas étrangère, selon les dires d’exploitants de salles.

Le monde associatif et les cinémas Art et Essai

Ces censures déguisées dans les festivals et dans les salles de cinéma d’art et d’essai démontrent à quel point il est difficile aujourd’hui, en France, de proposer au grand public un point de vue différent de celui de la plupart des associations militant sur la thématique de l’agriculture, de l’alimentation ou de l’écologie. Ces dernières, très présentes sur le terrain, sont naturellement des partenaires privilégiés des responsables de cinémas locaux. Et les films diffusés sont logiquement choisis pour leur conformité à leurs positions idéologiques sur l’agriculture, l’agroindustrie, les biotechnologies ou les pesticides.

La volonté du distributeur de Food Evolution était de permettre au public français, très amateur de cinéma, de découvrir différents points de vue sur les OGM. Sauf dans une quarantaine de salles dont les exploitants ont su surmonter la crainte d’être boycottées, cela n’aura pas été possible. Pourtant, dans les salles où le film a pu être projeté, il a donné lieu à des débats citoyens riches et intéressants, prouvant que les échanges d’idées peuvent trouver leur place sur ces sujets habituellement considérés comme irrémédiablement tranchés et polémiques.

Le diffuseur compte maintenant sur des initiatives individuelles, des organisations agricoles, des enseignants, des scientifiques intéressés par le sujet ou des associations pour organiser des séances privées sur tout le territoire. La diffusion et le débat organisés le 18 février 2020 dans les locaux de l’Assemblée nationale à l’initiative du député Jean-Baptiste Moreau a incontestablement relancé l’intérêt pour le film. En 2020, le distributeur va s’atteler à décrocher une programmation sur une grande chaîne de télévision. La réponse donnée à cette proposition sera un indicateur pour mesurer l’importance que nos chaînes nationales accordent au pluralisme d’opinions et au débat scientifique.

Eddy Agnassia et Gil Kressmann
Food Evolution est actuellement disponible sur la plateforme de streaming vidéo Vimeo (vimeo.com/ondemand/foodevolution).

Références


1 | Centre national de la cinématographie, « Classement Art et Essai ». Sur art-et-essai.org
2 | Pétition adressée au Premier ministre. Sur greenpeace.fr

Publié dans le n° 332 de la revue


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Les auteurs

Gil Kressmann

Gil Kressmann est membre de l’Académie d’agriculture de France et administrateur de l’Association française des (...)

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Eddy Agnassia

Eddy Agnassia est responsable de la société 2iFILMS qui distribue le film Food Evolution en (...)

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