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Histoires extraordinaires et insolites d’astronomes

Publié en ligne le 4 avril 2022
Histoires extraordinaires et insolites d’astronomes
Jean-Pierre Luminet
Buchet-Chastel, 2022, 272 pages, 20,50 €

Nous avons déjà commenté pour Science et pseudo-sciences plusieurs écrits de Jean-Pierre Luminet, astrophysicien internationalement renommé pour ses travaux sur les trous noirs, également historien des sciences, poète et romancier. Son nouveau livre, qui a pour objectif « d’enseigner de façon plaisante », part du principe que « les aventures qui arrivent aux astronomes ne sont pas celles de tout le monde », d’après sa citation de Shéhérazade.

Cet ouvrage est composé de neuf chapitres avec des titres intrigants comme « L’assassinat de Regiomontanus », un peu à la manière des romans policiers. Ils cachent en réalité de courtes biographies de savants. L’une raconte l’empoisonnement à Rome de Regiomontanus (1436-1476) qui essayait de réformer le calendrier julien ; une autre décrit la vie quotidienne et paisible d’un couple de brasseurs astronomes, Johannes Hevelius (1611-1687) et Elisabeth Koopman (1647-1693) ; une autre encore explique pourquoi la tête du maire de Paris, Jean-Sylvain Bailly (1736-1793), s’est trouvée au fond du panier pendant la Terreur ; dans la dernière, Camille Flammarion (1842-1925) relie un ouvrage avec la peau d’une jolie amante décédée. Si cet ensemble de nouvelles peut se lire dans le désordre, deux chapitres historiquement reliés gagneraient à être associés : les expéditions en Laponie et à la Vice-royauté du Pérou, où s’illustrent entre autres Pierre Louis Moreau de Maupertuis (1698-1759) et Charles Marie de La Condamine (1701-1774), partis aux confins du monde pour confirmer que la Terre était bien aplatie aux pôles. Le rédacteur de ces lignes, qui a consacré un livre à ces incroyables odyssées, peut assurer qu’on trouve ici une recherche historique sérieuse. Enfin, évoquons ces quelques pages émouvantes dédiées à Edmond Modeste Lescarbault (1814-1894), médecin modeste comme son nom, qui, nuit après nuit, sacrifie sa profession et sa famille pour tenter de découvrir Vulcain, une planète inexistante, sous la férule du tyrannique et antipathique directeur de l’Observatoire de Paris, Urbain Le Verrier (1811-1877).

Tout au long du livre, on évoque l’apport des femmes en astronomie, parfois par la bouche des personnages : Hevelius dit et répète qu’« elles sont aussi aptes à l’observation que les hommes », Edmond Halley (1656-1742) surenchérit et nous apprend qu’Hevelius, bien que géant dans son domaine, n’était que « l’œil », son épouse étant « le cerveau ». Par ailleurs, le narrateur de l’ouvrage rend un hommage appuyé (et mérité) à Gabrielle Renaudot (1877-1962), épouse de Camille Flammarion, qui « prouvera s’il en était besoin qu’elle était elle-même une astronome et une vulgarisatrice scientifique de talent. » Il évoque aussi en passant deux noms souvent oubliés par les historiens, Hypatie, la mathématicienne sauvagement assassinée à Alexandrie par des fanatiques religieux en 415 et Marie Cunitz (1610-1664) qui améliore les Tables Rudolphines de Kepler. Si dans ces deux cas, l’auteur se contente de citer des noms, il se laisse cependant porter par son enthousiasme en attribuant une influence sans doute excessive à la traductrice des Principia de Newton, Emilie du Châtelet (1706-1749), érigée en leader du « trio de choc » qui se dresse « face à la Vieille Académie » afin d’introduire le newtonianisme en France. Ce faisant, il minimise le rôle de Voltaire, le vulgarisateur de Newton dans les salons, et surtout celui de Maupertuis, le vainqueur des cartésiens dans l’Académie royale des sciences, exploit salué par d’Alembert dans le discours préliminaire de l’Encyclopédie : « Le premier qui ait osé parmi nous se déclarer ouvertement Newtonien, est […Maupertuis qui] a crû qu’on pouvoit être bon citoyen, sans adopter aveuglément la Physique de son pays ; & pour attaquer cette Physique, il a eu besoin d’un courage dont on doit lui savoir gré. »

La couverture du livre, un dessin de Camille Guerraud inspiré d’une gravure de Machina Cœlestis de Johannes Hevelius, traduit la volonté de J.-P. Luminet de consacrer cet ouvrage aux femmes. En effet, Hevelius s’y était fait représenter en 1673 observant le ciel avec Elisabeth : il s’agit de la première fois dans l’histoire des sciences qu’une femme était figurée en train de faire un métier en égalité avec un homme.

Comme toujours, la plume agile de J.-P. Luminet rend ce livre, où abondent les belles phrases, accessible à tous les lecteurs, même aux non-scientifiques. En cette époque où se propagent à grande allure les vérités simplistes et déformées des réseaux sociaux, il est heureux de pouvoir s’instruire aux bonnes sources pour combattre l’inculture, génératrice d’intolérance et de déconstruction des valeurs que la civilisation a mis des siècles à produire.


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Auteur de la note

Arkan Simaan

Agrégé de physique, historien des sciences et romancier, (...)

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