Accueil / Homéopathie, automédication et approche rationnelle

Homéopathie, automédication et approche rationnelle

Publié en ligne le 4 juillet 2019 - Homéopathie -

Laissons de côté quelques questions récurrentes, bien que tranchées depuis longtemps, dans la controverse qui entoure l’homéopathie. Ainsi, savoir  « quel pourrait être le mode d’action de l’homéopathie ?  » est une question vide de sens tant que l’on n’a pas d’abord montré l’existence d’une action à expliquer. Or, suffisamment d’études et de métaanalyses ont démontré, sans qu’il faille les recommencer éternellement, que l’homéopathie n’avait pas d’effet supérieur à celui d’un placebo. Savoir si un médecin est légitime à prescrire un placebo à un patient en toute connaissance de cause est une question bien différente que nous n’aborderons pas ici.

Attirons plutôt l’attention sur un élément nouveau : le développement inéluctable de l’automédication modifie les données de cet éternel débat. Savoir si ce développement est souhaitable ou non est une autre affaire. Souvent, le combat contre l’homéopathie se résume à l’exigence du déremboursement de pseudo-médicaments (en fait bon marché et maintenant faiblement remboursés, à 30 %). Ce déremboursement est largement justifié pour des raisons non pas financières, mais de principe : la prise en charge de ces produits n’est pas fondée, comme pour tous les autres, sur la base d’études prouvant leur efficacité mais, par un étrange passe-droit, sur la  « notion d’usage traditionnel » [1]... On imagine où nous entraînerait cette approche si elle était appliquée à toutes les médications du passé : à nous les saignées et les préparations à la bave de crapaud ! Ainsi, l’Espagne et l’Angleterre s’engagent-elles dans la voie du déremboursement des médicaments sans efficacité prouvée.

Le développement de l’automédication

La France s’est lancée résolument dans le déremboursement d’un grand nombre de médicaments, certains à effet purement placebo, d’autres à effet indiscutable et démontré. Mais surtout, dans le même temps, l’automédication connaît un fort développement, permettant aux patients de décider eux-mêmes de quels médicaments actifs (et donc à risques) ils ont besoin, et de les acheter sans ordonnance. La récente affaire d’une jeune fille de Strasbourg mal orientée par le Samu (29 décembre 2017) s’est révélée, selon le procureur de la République, être  « la conséquence d’une intoxication au paracétamol absorbé par automédication sur plusieurs jours » [2]. Pour une histoire médiatisée, combien d’histoires identiques inconnues ? Si l’aspirine était découverte aujourd’hui, pourrait-elle être vendue sans ordonnance depuis que l’on connaît son action sur la coagulation du sang et les risques hémorragiques qui en découlent ? Ajoutons qu’Internet fournit, avec souvent le pire et parfois le meilleur, un très important support à l’automédication.

Il y aura toujours quelques placebos, plus ou moins remboursés, à la disposition des médecins qui estiment en avoir besoin dans quelques rares cas (patients très anxieux lors d’une pause temporaire dans un traitement, patients pour lesquels on n’identifie plus de ressource thérapeutique et auxquels on ne veut pas donner l’impression que la médecine les abandonne). Mais l’automédication ne concerne pas que les placebos, elle concerne désormais la prise de médicaments réellement actifs sans ordonnance et sur seule décision du patient.

Ainsi, une étude du Commissariat général à la stratégie et à la prospective [3] estime qu’en 2011, plus des deux tiers des Français de 18 à 64 ans ont pratiqué l’automédication.

L’homéopathie : non scientifique et dangereuse

Mais le cas de l’homéopathie est différent, car il ne s’agit pas simplement de quelques placebos, mais d’un véritable corpus théorique complet relevant de la pensée magique. Celuici va à l’encontre de tout ce que les médecins ont appris pendant leurs études (et les homéopathes abusent donc là de leur titre de médecin). Immuable depuis des siècles, il ne peut se prétendre scientifique au regard de toutes les connaissances acquises depuis lors en matière de pharmacologie, biologie, physiologie, physique, chimie, etc.

Un patient atteint de choléra expérimente des remèdes
Un patient atteint de choléra expérimente des remèdes. Isaac Cruikshank (1764-1811). © Wellcome Collection

Mais ce cadre conceptuel est également dangereux, malgré les affirmations inverses de ses partisans. En surfant sur les modes du moment, telles que l’opposition à la vaccination, par la commercialisation de gélules d’eau sucrée supposées augmenter les moyens immunitaires, il amène certains sujets à se croire ainsi protégés et à ne pas se vacciner (alors que, ironie de l’histoire, Hahnemann, le fondateur de l’homéopathie, était un promoteur acharné de la vaccination antivariolique). Rappelons ainsi les mises en garde régulières des autorités de santé, par exemple à propos de produits homéopathiques protégeant de la grippe et présentés comme étant des vaccins, dont l’utilisation « à la place du vaccin anti-grippal constitue une perte de chance, notamment chez les personnes à risque de complications » [4, 5].

Mentionnons également les actions de l’association Homéopathes sans frontières : en organisant des distributions de gélules d’eau sucrée aux enfants du tiers-monde, ces actions font courir le risque de considérer comme soignées des personnes qui pourront en réalité décéder faute d’avoir reçu le traitement adéquat... Mais ce sera loin des caméras de télévision [6].

Automédication et approche rationnelle

Aussi, à l’heure où, en France, l’automédication occupe une place croissante qui implique une connaissance aussi rationnelle que possible sur le fonctionnement des médicaments, on ne peut plus accepter de continuer à prendre le risque de la diffusion, en particulier par des médecins, de théories relevant de la pensée magique. L’Ordre des médecins doit abandonner son étrange classification de « médecins à exercice particulier » (c’est en 1974 que le Conseil national de l’ordre des médecins a autorisé un médecin à faire état, sur sa plaque et sur ses ordonnances, des orientations « acupuncture » et « homéopathie » – article 80 du code de déontologie médicale [7]).

Un médecin prenant le pouls d’une femme dans une pharmacie
Un médecin prenant le pouls d’une femme dans une pharmacie. Emili Casals i Camps (1843-1928). © Wellcome Collection

Va-t-il préférer la défense d’une « confraternité » telle qu’évoquée dans l’article 56 du Code de déontologie que l’on peut difficilement considérer comme permettant de fonder une véritable politique de santé publique ? Ou va-til privilégier ce qui est exposé dans l’article 39 du même code, à savoir que  « les médecins ne peuvent proposer aux malades ou à leur entourage comme salutaire ou sans danger un remède ou un procédé illusoire ou insuffisamment éprouvé », interdisant ainsi  « toute pratique de charlatanisme » [7] ?

Le gouvernement ne peut plus continuer à prendre le risque de tolérer éternellement que des médecins se proclament homéopathes, iridopathes, urinopathes, etc., et se parent de leur diplôme pour diffuser des théories farfelues là où il faudrait une éducation du public au bon usage du médicament et à la réalité de ses mécanismes d’action.

Ajoutons un aspect trop souvent méconnu : en France, 90 % des consultations médicales donnent lieu à la délivrance d’une ordonnance de médicaments, contre 43 % aux Pays-Bas [2], sans que l’on constate la moindre différence d’espérance de vie ou d’indicateurs de santé entre les deux pays... sauf en France, avec beaucoup plus d’accidents iatrogènes (provoqués par le traitement médical) qui coûtent parfois cher à soigner.

Comme il est difficile d’imaginer un patient allant consulter un homéopathe et acceptant d’en ressortir sans une ordonnance de ces miraculeuses gélules d’eau sucrée, la pratique de cette pseudo-spécialité renforce notre particularité culturelle de ces apparentes économies immédiates qui, à moyen terme, peuvent coûter beaucoup plus cher.

À ceci s’ajoute la nécessaire séparation physique, dans les pharmacies, entre ce qui relève des médicaments ayant obtenu leur autorisation de mise sur le marché (AMM) sur la base d’études validées, et de ce qui appartient à la parapharmacie non remboursée, dans laquelle les granules homéopathiques auront toute leur place pour les patients qui veulent y recourir.

Enfin, l’enseignement de théories relevant de la pensée magique n’a pas sa place à l’Université, et les initiatives de la Faculté de médecine de Lille et d’Angers de suspendre ou supprimer leurs enseignements d’homéopathie devraient être généralisées.

Il est possible que tous les marchands de placebos invoquent le statut flatteur de martyrs de la « Big Pharma ». Mais chaque fois que, dans une société, l’irrationnel progresse, il s’ensuit inévitablement, tôt ou tard, des catastrophes.

Références

[1] Ministère de la Santé et des Solidarités, « Les médicaments homéopathiques », version du 10 novembre 2016. Sur solidarites-sante.gouv.fr

[2] Communiqué du procureur de la République de Strasbourg, 11 juillet 2018.

[3] Thomas K, « Les Français toujours accros aux médicaments », Euractiv, 4 avril 2014. Sur euractiv.fr

[4] Conseil supérieur d’hygiène publique de France, « Avis relatif aux vaccins anti-grippaux », séance du 24 novembre 2006. Sur hcsp.fr

[5] ANSM, « L’ANSM rappelle qu’aucun médicament homéopathique ne peut être considéré comme un vaccin contre la grippe », point d’information du 24 novembre 2016. Sur ansm.sante.fr

[6] Krivine JP, « L’homéopathie en Afrique : une farce sinistre et révoltante… », SPS n° 292, octobre 2010. Sur afis.org

[7] Code de déontologie médicale (édition d’avril 2017).
Sur conseil-national.medecin.fr


Partager cet article


L' auteur

Élie Arié

Elie Arié est cardiologue, ancien enseignant d’économie de la santé au Conservatoire national des arts et métiers (...)

Plus d'informations