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L’aube des moissonneurs

Publié en ligne le 9 janvier 2024
L’aube des moissonneurs
Du néolithique en particulier et de l’archéologie en général
Jean Guilaine
Verdier, 2023, 192 pages, 21 €

Ce livre d’entretiens avec Jean Guilaine, archéologue et spécialiste du néolithique, est petit par la taille mais ne l’est ni par le contenu ni par la qualité du traitement. La période du néolithique, marquée par une série de mutations techniques et sociales, reste relativement peu vulgarisée auprès du grand public en France, écrasée à la fois par le paléolithique illuminé de ses magnifiques réalisations rupestres et par l’Antiquité gréco-romaine qui nous a laissé tant de références urbaines, artistiques, philosophiques et politiques. Tout au long de l’ouvrage, J. Guilaine et ses deux interlocuteurs reviendront sur cette enfance difficile des études néolithiques aux côtés de leurs prestigieuses aînées.

Le livre adopte un clair découpage en trois parties thématiques, passant du général au particulier puis ouvrant les horizons en une discussion méthodologique et éthique. La première partie s’ouvre sur un tableau général du néolithique comme une période de transition s’étalant sur de multiples millénaires – et non de révolution, vocable tombé en désuétude en ce qui la concerne. Loin d’un processus purement linéaire, le néolithique a été marqué par des crises environnementales et climatiques qui ont laissé des traces profondes dans l’histoire des populations qui les ont traversées. L’exposé se centre sur l’Europe et le Proche-Orient et présente les progrès techniques, inséparables du développement concomitant des échanges de biens et de matières premières sur de grandes distances (l’usage de la roue apparaît vers le IVe millénaire avant notre ère). Très vite Jean Guilaine entre dans le détail du matériel archéologique qu’il associe à des réflexions anthropologiques pour tenter d’esquisser à quoi pouvaient ressembler ces sociétés : hiérarchies sociales, violences, rapports entre hommes et femmes, santé (plutôt mauvaise : « squelettes et mandibules se réduisent à la fois en taille et en robustesse »), rapport à la mort, cérémonies visant à renforcer l’entraide et la paix sociale… L’auteur en profite pour relativiser ou démonter nombres de croyances répandues sur ces sujets.

La deuxième partie plonge dans le terrain de prédilection de J. Guilaine, à savoir le bassin de l’Aude. L’exposé se tient cependant fermement dans le cadre scientifique et ne verse jamais dans la facilité démagogique d’un récit biographique. De même, l’archéologie ne s’y cantonne pas à une litanie de trouvailles émouvantes, mais elle est mise au service d’une compréhension de l’organisation et de la succession des sociétés néolithiques sur ce territoire, leurs influences, leurs rapports avec les sociétés environnantes, l’occupation et la transformation des milieux « naturels ».

La troisième partie change de perspective pour, toujours à la lumière des connaissances sur le néolithique, dresser un tableau critique des méthodes de l’archéologie, de son rôle scientifique et de sa place dans nos sociétés. Pour J. Guilaine, l’archéologie a un dessein ambitieux : loin d’une simple « somme de monographies », elle est « à même d’écrire une véritable géohistoire dans une perspective braudélienne 1 de longue durée 2 ». Elle a également le défi de valoriser des vestiges parfois frustes : les simples habitations du néolithique n’ont pas laissé de marques spectaculaires dans nos paysages ; et que dire du matériel domestique et des innombrables micro-traces invisibles du profane (restes de pollens, de semences, etc.) mais dont l’étude – grâce à l’apport de disciplines très récentes dans le champ de l’archéologie – s’avère désormais essentielle à la compréhension de ces sociétés... La science archéologique a ainsi su dépasser l’esthétisme sélectif de ses débuts, quand elle « concentrait ses efforts sur les dominants, leurs demeures, leurs tombeaux » : elle se préoccupe désormais de « restituer une histoire à valeur générale, recevable tout autant pour le privilégié que pour le subalterne ». Cependant, la vulgarisation de l’archéologie n’a pas franchi ce pas et continue encore aujourd’hui à « favoriser le plus souvent les monuments des puissants ou les édifices chantant leurs louanges ».

Ambitieuse et résolument scientifique, la pratique de l’archéologie est confrontée à des difficultés, des risques et des limites, que l’auteur énumère et discute en détail et dont nous citerons ici un échantillon. Une limite évidente, lorsqu’il n’y a pas de sources écrites, est la conservation sélective des restes : l’immense majorité des traces de la vie sociale est à jamais détruite par le temps. « C’est peut-être cette inatteignable réalité du champ social dans ses détails qui est l’un de ses crève-cœur ». Les présupposés idéologiques constituent un autre risque : que l’archéologie se soumette à des biais existants, voire qu’elle les renforce en survalorisant dans sa production une période plutôt qu’une autre. Ce risque ne se matérialise pas qu’en science mais aussi dans la vulgarisation, dont J. Guilaine déplore de nouveau le retard sur la recherche. Ainsi, la muséographie en France a-t-elle tendance à faire commencer l’histoire de nos contrées sous la domination romaine, les sociétés qui précèdent n’étant évoquées qu’en guise de « préambule » à une « grande civilisation ».

Il faut saluer la minutie et la pertinence des deux animateurs de ces entretiens dont les questions lancent et relancent l’exposé dans de multiples directions, à de multiples échelles, sans jamais céder aux facilités de l’interview. Jean Guilaine leur répond dans une langue claire et dense, sans lyrisme déplacé et toujours avec un souci de précision. Il s’agit d’un livre passionné et passionnant à la fois, une bonne porte d’entrée pour prendre conscience de la longueur, de la richesse et de la complexité du néolithique, cette période injustement méconnue.

1 Fernand Braudel, historien, a été un des piliers de la démarche historienne en France dite de « l’école des Annales », et qui a consisté à valoriser l’étude de l’évolution sur le long terme des structures sociales, économiques, géographiques...

2 On pourra lire en contrepoint notre recension de La Fabrique de la France https://www.afis.org/La-Fabrique-de-la-France


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Auteur de la note

Antoine Pitrou

Ingénieur en informatique et membre du Comité de (...)

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