Accueil / L’espérance de vie en bonne santé

L’espérance de vie en bonne santé

Publié en ligne le 4 octobre 2026 - Statistiques et probabilité -

L’espérance de vie à la naissance augmente à l’échelle mondiale et dans la plupart des pays [1]. Mais à quoi bon vivre plus longtemps se demandent certains, si c’est pour le faire en mauvaise santé ? Cette interrogation s’est développée dans les années 1980 en même temps que le vieillissement des populations des pays riches. Les optimistes estiment que les maladies et incapacités seront repoussées aux quelques années précédant un âge avancé qui sera atteint par une très grande partie de la population. À l’inverse, les théories pessimistes soutiennent que la diminution de la mortalité s’accompagnera d’une augmentation de la fréquence et de la durée des maladies chroniques et des troubles mentaux. Entre ces deux visions, une position médiane postule un équilibre dynamique entre mortalité et santé [2].

Méthodes de calcul

Pour étudier cette question, plusieurs méthodes ont été proposées pour estimer une « espérance de vie en bonne santé », ou encore une espérance de vie sans incapacité [3]. Tout comme pour l’espérance de vie, il s’agit d’un indicateur qui reflète la situation pour une année considérée. Il ne fait qu’agréger les données de mortalité et de morbidité (état de santé) observées cette année-là et ne constitue donc en rien une prédiction pour le futur.

Les Sept Âges de l’Homme (détail), George James De Wilde (1804-1871)

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) produit un indicateur (le Healthy Life Expectancy, ou HALE) qui combine les tables de mortalité avec des données épidémiologiques détaillées [4]. Chaque maladie ou incapacité est pondérée par un coefficient de gravité issu d’expertises internationales. Les années vécues avec des problèmes de santé sont ainsi « décomptées partiellement ». De son côté, Eurostat, l’organisme de l’Union européenne qui coordonne l’ensemble des activités statistiques de l’institution, calcule l’espérance de vie en bonne santé en s’appuyant sur une question unique posée en enquête : « Êtes-vous limité à cause d’un problème de santé dans les activités que les gens font habituellement ? » [5]. Il s’agit d’un indicateur fonctionnel reposant sur de l’auto-déclaration, donc plus sensible aux facteurs sociaux et culturels. Ces deux indicateurs partagent en réalité la même méthode de calcul, dite méthode de Sullivan [6], qui consiste à combiner des tables de mortalité avec des données de morbidité : pour chaque groupe d’âge dans la table de mortalité, la proportion de temps passé en situation d’incapacité est soustraite et le nombre d’années futures sans incapacité est calculé. C’est la source de ces données de morbidité qui les distingue fondamentalement. L’OMS recourt aux estimations produites par la Global Burden of Disease Study, fondées sur des sources très variées selon les pays (données hospitalières, enquêtes de santé, données épidémiologiques) en fonction de ce qui est disponible dans le pays, alors qu’Eurostat s’appuie sur les données de l’enquête annuelle sur les ressources et conditions de vie des citoyens de l’Union (EU-SILC [7]). L’approche de l’OMS est peu dépendante du ressenti individuel, mais plus fortement tributaire des hypothèses et des modèles sous-jacents, là où l’indicateur d’Eurostat reflète davantage le vécu déclaré des populations, au prix d’une plus grande sensibilité aux contextes sociaux et culturels. Si les tendances sont comparables, l’OMS s’avère plus optimiste qu’Eurostat. Ainsi, en France, pour les hommes et à la naissance, l’espérance de vie en bonne santé estimée par l’OMS était de 69 ans en 2020 contre 64 ans pour Eurostat.

Évolution de l’espérance de vie en bonne santé

En France
La Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), le service statistique ministériel français dans les domaines de la santé et du social, publie chaque année ses propres évaluations en suivant la méthode mise en œuvre par Eurostat. Deux indicateurs sont calculés : l’espérance de vie sans incapacité à la naissance et l’espérance de vie sans incapacité à 65 ans 1 [8]. Ce dernier renseigne plus spécifiquement sur les conditions dans lesquelles la population vieillit.

Ainsi, entre 2008 et 2024, l’espérance de vie en bonne santé à 65 ans a augmenté d’environ un an et onze mois (voir encadré ci-dessous « Les espérances de vie à 65 ans »).

Les espérances de vie à 65 ans (France)

Toutes les valeurs du tableau sont indiquées en années, sur la période 2008-2024. Le questionnaire adressé aux participants demande s’ils s’estiment limités « depuis au moins six mois, à cause d’un problème de santé, dans les activités que les gens font habituellement » et, si c’est le cas, permet de préciser « fortement » ou « pas fortement ».

Source
Francou C, « L’espérance de vie sans incapacité à 65 ans est de 11,8 ans pour les femmes et de 10,5 ans pour les hommes en 2024 », Drees, Etudes et résultats, 22 janvier 2026. Sur drees.solidarites-sante.gouv.fr

Cet indicateur est utile, par exemple pour suivre des évolutions dans le temps ou faire des comparaisons entre différentes populations. Il alimente aussi certains débats de société (par exemple autour de l’âge de la retraite). Mais il doit être interprété avec précaution, car il reflète des états de santé parfois réversibles et ne décrit pas toute la complexité de la santé et du bien-être [9]. Toutefois, sa robustesse a été confirmée [10].

Un vieillard et une vieillarde (détail), Tadeusz Makowski (1882-1932)

Au niveau mondial
On constate une augmentation mondiale conjointe de l’espérance de vie et de l’espérance de vie en bonne santé, que ce soit à la naissance ou à soixante ans, avec cependant une légère baisse durant la pandémie de Covid-19 [11, 12]. Entre 2000 et 2019, l’espérance de vie à la naissance a augmenté de 6,3 ans et l’espérance de vie en bonne santé à la naissance de 5,4 ans (selon l’indicateur HALE de l’OMS).

Merci à Maude Crouzet (université de Strasbourg) pour ses commentaires et suggestions.

Références


1 | Our World in Data, “Life expectancy”, 2023. Sur ourworldindata.org
2 | Bonnet C et al., « Dynamiques, enjeux démographiques et socioéconomiques du vieillissement dans les pays à longévité élevée », Population, 2021, 76 :225-325.
3 | Insee, « Espérance de vie en bonne santé », 23 janvier 2026. Sur insee.fr
4 | World Health Organization, “Thirteenth general programme of work (GPW13) : methods for impact measurement”, rapport, 2020. Sur iris.who.int
5 | Eurostat, “Healthy life years statistics”, Statistics Explained, 19 mai 2026. Sur ec.europa.eu
6 | Sullivan DF, “A single index of mortality and morbidity”, HSMHA Health Reports, 1971, 86 :347-54.
7 | Eurostat, “EU statistics on income and living conditions (EUSILC)/fr : glossary”, Statistics Explained, 2026. Sur ec.europa.eu
8 | Francou C, « L’espérance de vie sans incapacité à 65 ans est de 11,8 ans pour les femmes et de 10,5 ans pour les hommes en 2024 », Drees, Études et résultats, 22 janvier 2026. Sur drees.solidarites-sante.gouv.fr
9 | Ourliac B, « Vivre vieux, vivre mieux : que dit l’espérance de vie sans incapacité ? », 31 décembre 2024. Sur blog.insee.fr
10 | Van Oyen H et al., “Measuring disability : a systematic review of the validity and reliability of the Global Activity Limitations Indicator (GALI)”, Archives of Public Health, 2018, 76 :25.
11 | Our World in Data, “Healthy life expectancy, 2000 to 2021”, 2021. Sur ourworldindata.org
12 | Our World in Data, “Healthy life expectancy and years lived with disability or disease”, 2025. Sur ourworldindata.org

1 En Europe, 65 ans est privilégié par rapport à la référence de 60 ans au niveau mondial car ce seuil correspond davantage aux réalités vécues : retraite, santé…

Publié dans le n° 357 de la revue


Partager cet article


L'auteur

Jean-Paul Krivine

Rédacteur en chef de la revue Science et pseudo-sciences (depuis 2001). Président de l’Afis en 2019 et 2020. (…)

Plus d'informations