La forme d’une vie
Publié en ligne le 18 juillet 2014Mémoires 1924-2010
Flammarion, 2014, 380 pages, 25 €
Les phénomènes que j’ai étudiés sont indéfinissables et n’entrent dans le champ d’aucune science quantitative véritable, pure ou appliquée

L’auteur de cette note confesse ce qui est sans doute une étrangeté : voilà les premières « mémoires » qu’il lit. Aucun point de repère, donc, pour juger et partager avec vous mes impressions. Qui plus est, commencer par le grand mathématicien, célèbre pour sa découverte des « fractales 1 », peut intimider… Du coup, je ne sais pas si les quelques défauts de cet ouvrage sont, ou non, une sorte de « passage obligé » qu’il faut pardonner à l’auteur.
Car le personnage de Mandelbrodt a tout pour faire d’un tel livre une aventure passionnante ! Oublions donc les deux réserves à signaler : trop de détails sur l’enfance ou la famille, rendant la lecture parfois fastidieuse, et la « nécessité », j’imagine, de parcourir, après l’enfance, l’adolescence, les études, le service militaire, etc. etc. Tout cela finit par rendre l’ensemble du livre trop complet, si l’on ose dire… Oublions-les donc, pour nous concentrer sur l’essentiel : la figure incroyable d’un des savants les plus atypiques de notre temps.
Son originalité et sa malice apparaissent d’ailleurs dès le début du livre, ainsi que son ambition : Mandelbrodt ne le dit pas comme cela, mais « être Kepler ou rien » aurait pu être sa devise ! Il a en tout cas souhaité très tôt trouver un domaine où il pourrait apporter une connaissance nouvelle, une pierre à l’édifice du savoir humain. Son talent apparaît rapidement, ainsi qu’une sacrée force de caractère : il est par exemple admis à l’Ecole Normale Supérieure ET à Polytechnique, et choisit cette dernière contre les avis familiaux, notamment de son oncle, mathématicien lui aussi.
Il est émouvant de suivre au fil des pages le lourd contexte politique qu’il traverse et ses nombreuses conséquences très directes, ou d’apprendre par exemple, le recours nécessaire à la soupe populaire pendant certaines périodes... Il fait aussi un récit palpitant des années de guerre. Bref, une vie pareille recèle son lot d’anecdotes, parfois stupéfiantes.
On trouve encore, au fil des pages, une description forcément passionnante, en tout cas très vivante, des grandes figures scientifiques de son temps. Sa carrière rocambolesque (qu’on a parfois du mal à suivre ! Entre le MIT, Harvard, IBM…) est impressionnante, comme le sont les très nombreuses distinctions qu’il a pu glaner au fil de ses activités.
Au total, le titre résume bien cette histoire 2 : la grande affaire de la vie de Mandelbrodt fut de trouver, avec les fractales, une « théorie de la rugosité ». Il a ainsi étudié, dans des domaines extrêmement variés, qui vont des rivages aux arbres, des cours de la bourse aux nuages ou aux choux-fleurs, toutes les irrégularités, toutes les discontinuités. La « forme » de sa vie ne pouvait qu’être, elle aussi, fractale !
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Histoire des sciences

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