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La clé de l’énigme du buste de la Flora se trouve dans le cachalot

Publié en ligne le 21 janvier 2022 -

L’attribution d’une œuvre à un artiste n’est pas toujours chose aisée. Même les historiens d’art peuvent parfois avoir des difficultés faute d’indice clair, lorsque le style correspond à ce qui est connu de l’auteur présumé. Il est possible en revanche de démontrer que l’œuvre n’a pas pu être réalisée par un artiste en prouvant que la matière utilisée pour l’œuvre lui est postérieure. Un de ces cas concerne le buste en cire de Flora, conservé au Bode-Museum à Berlin. Le visage de cette sculpture ressemble étonnamment à des beautés peintes par Léonard de Vinci (1452-1519), le grand artiste, scientifique et ingénieur de la Renaissance italienne.

Le buste a été découvert à Londres en 1909 par Wilhelm von Bode, le directeur du Kaiser-Friedrich Museum, aujourd’hui Bode-Museum à Berlin. Il achète le buste afin d’enrichir la collection des musées de Berlin avec des œuvres de la Renaissance italienne, notamment en espérant avoir découvert la seule sculpture connue de Léonard de Vinci. Ce buste étant réalisé dans une matière inhabituelle, de la cire, le doute sur l’attribution s’installe dès l’acquisition. De plus, le fils d’un sculpteur anglais, Richard Cockle Lucas, déclare que son père a réalisé cette sculpture en 1846. Lucas est connu pour avoir réalisé un grand nombre de sculptures en ivoire, marbre et cire inspirées d’autres plus anciennes. Il précise en outre que la statue, creuse, a été bourrée. En effet, lors des restaurations du buste, des objets en papier et en bois datant du XIXe siècle ont été trouvés à l’intérieur. Cependant, ces objets ont pu être insérés lors de restaurations précédentes, le buste étant fragile.

Faute de datation directe du buste, les conservateurs du musée berlinois ont persisté à l’attribuer à Léonard de Vinci.

Une nouvelle recherche a permis de mettre en évidence la présence de spermaceti, ou « blanc de baleine », une substance blanche présente dans la tête de certains cétacés comme le cachalot [1]. Ce matériau est connu, mais rare et très coûteux à la Renaissance, contrairement au XIXe siècle où il était produit en masse par l’exploitation industrielle des baleines et utilisé entre autres pour confectionner de la cire de bougie. Le spermaceti, un composé hydrocarboné, peut être daté par la méthode du carbone 14 [2]. Cette datation nécessite une calibration afin de transformer les dates mesurées en âge calendaire, car la concentration de carbone 14 a légèrement varié dans la biosphère selon les époques. Par ailleurs, ce radioélément étant créé dans l’atmosphère, sa concentration dans la biosphère marine est différente de ce qu’elle est dans la biosphère terrestre. Il existe donc deux courbes de calibration, une pour les matériaux terrestres et une pour les matériaux marins.

Références


1 | Reiche I et al.,“New results with regard to the Flora bust controversy : radiocarbon dating suggests nineteenth century origin”, Sci Rep, 2021, 11 :8249.
2 | « Carbone 14 : Maître du temps », Les Savanturiers n° 18 décembre 2016. Sur cea.fr

Publié dans le n° 337 de la revue


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Les auteurs

Ina Reiche

Chimiste spécialisée dans l’analyse des matériaux anciens, directrice de recherche au CNRS à l’IRCP et au Centre de (...)

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Lucile Beck

Physico-chimiste archéomètre, directrice de recherche au CEA, responsable du Laboratoire de mesure du carbone (...)

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