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La série Chernobyl est-elle fidèle à la réalité ?

Publié en ligne le 22 janvier 2023 - Nucléaire -

En 2019, la chaîne HBO a produit et diffusé une mini-série de cinq épisodes retraçant l’histoire de l’accident de Tchernobyl survenu le 26 avril 1986 et de sa gestion par les autorités de l’URSS. La série permet de se plonger dans les causes de cet accident et détaille également les grandes étapes de la gestion de l’accident (prise de conscience, évacuation, extinction de l’incendie, gestion des territoires contaminés…). Cette série a rencontré un franc succès et a également été la série la mieux notée sur le site IMDb (Internet Movie Database).

D’une façon générale, Chernobyl est globalement réaliste, avec des décors très fidèles (certaines scènes sont tournées dans un vrai réacteur nucléaire similaire à celui de Tchernobyl). Mais jusqu’à quel point est-elle réaliste ? Les scénaristes ont-ils été strictement fidèles à la réalité ou ont-ils romancé certains éléments pour mieux capter l’attention et divertir les téléspectateurs ? Pour y répondre, cet article revient sur les principaux ajustements qui ont été réalisés sur le déroulé des événements ainsi que sur quelques représentations erronées qui peuvent être induites. Il s’appuie largement sur des analyses déjà publiées [1, 2]. Par ailleurs, l’analyse ne porte que sur les aspects scientifiques et historiques de l’accident. L’objectif n’est pas de commenter la réalisation artistique de la série, que chacun est libre d’apprécier selon ses propres goûts 1.

Indépendamment des ajustements et déformations présentées ci-dessous, la série permet au spectateur de se faire une assez bonne idée du déroulé du plus important accident du nucléaire civil : l’enchaînement des événements sur le plan technique, les décisions aberrantes prises, la gestion de l’accident, etc.

De façon évidente, cet article contient de nombreuses révélations sur l’intrigue de la série. Ainsi, si vous voulez la visionner en gardant l’effet de surprise scénaristique, il vous est conseillé de le faire avant de poursuivre votre lecture.

Des ajustements dans l’histoire

Le crash d’un hélicoptère
Dans le second épisode de la série, quelques jours après l’accident, alors que le cœur du réacteur brûle encore à l’air libre (feu de graphite), un hélicoptère traverse le nuage radioactif s’élevant au-dessus, et s’écrase aussitôt (implicitement à cause des radiations).

En réalité, un hélicoptère s’est bien écrasé à Tchernobyl, mais c’était en octobre 1986, six mois plus tard, pendant les travaux de construction du sarcophage. De plus, ce n’était pas à cause des radiations, mais suite à la collision entre l’hélice de l’hélicoptère et le filin d’une grue.

La physicienne Ilana Khomyuk
Chernobyl met en scène des personnages qui ont vraiment existé, tel que le physicien Valery Legassov (interprété par Jared Harris), personnage principal qui cherche à comprendre les causes de l’accident. Mais un des autres personnages principaux de la série, la physicienne Ilana Khomyuk (interprétée par Emma Watson) n’a en réalité jamais existé. Comme le précise le générique de fin, son personnage a été créé « pour représenter et honorer » les communautés de scientifiques qui ont contribué à la gestion de la crise.

Le physicien Valéri Legassov
L’aspect probablement le plus romancé de toute la série est le procès qui conclut le dernier épisode, chargé d’identifier les responsabilités de l’accident. Les autorités soviétiques ont effectivement tenu un procès où furent condamnés le directeur de la centrale de Tchernobyl, son adjoint qui aurait dû vérifier les manœuvres qui ont mené à l’accident, l’ingénieur responsable du réacteur n° 4 cette nuit du 26 avril 1986, ainsi que le chef de quart et le chef de l’atelier réacteur [3]. Dans la série, on voit le physicien Valéri Legassov y faire une analyse détaillée des causes de l’accident, et dénoncer le manque de culture de sûreté et l’opacité du système soviétique. Suite à cette intervention, il est présenté comme isolé par le KGB et assigné à résidence et finit par se suicider après avoir enregistré des cassettes audios dénonçant la gestion de la sûreté nucléaire soviétique.

Valéri Legassov a bien existé. Au moment de l’accident, il était le directeur de l’institut Kurchatov, un centre de recherche sur l’énergie atomique. Il a participé à la commission gouvernementale chargée de gérer l’accident. S’il a effectivement dénoncé le manque de sûreté des réacteurs russes de l’époque et s’est bien suicidé deux ans après la catastrophe, il n’a en revanche jamais assisté au procès de Tchernobyl. Ce sont d’autres personnes qui ont participé au procès, et ce dernier a été, selon les dires de Craig Mazin, réalisateur de la série, « assez ennuyeux » [1]. Ce coup d’éclat final n’a donc pas existé, mais reste en revanche cohérent avec les choix de Legassov à la fin de sa vie. Son « témoignage », bien que fictif, permet de donner au spectateur une description très fidèle des causes techniques de l’accident.

Le Rayon invisible, film américain de 1936 réalisé par Lambert Hillyer

Le « pont de la mort »
Dans le premier épisode, la scène dite du « pont de la mort » présente des habitants, dont des enfants, qui se rassemblent sur un pont pour regarder l’incendie de la centrale. Ils sont alors directement exposés à de très fortes doses de radiations. Dans le générique de fin de la série, il est précisé que « parmi les gens qui ont observé l’incendie depuis le pont, il a été rapporté qu’aucun n’avait survécu ».

En réalité, l’explosion a eu lieu à 1 h 23 du matin, heure à laquelle les habitants de Prypiat (à environ deux kilomètres de la centrale) étaient chez eux pour la plupart, en train de dormir. Elle n’a pas induit de dommages sur les habitations (pas de vitres brisées). Ainsi, hormis les pompiers et les personnels de la centrale, la population n’avait donc pas de raison particulière de se lever à une heure aussi tardive, et encore moins de parcourir les quelques centaines de mètres qui séparaient le pont des premières habitations. De fait, il n’y a pas de preuve ni de témoignage direct permettant de valider qu’un tel rassemblement ait eu lieu [4, 5]. Si des habitants étaient vraiment restés longtemps sur ce pont, ils auraient certainement subi des doses très élevées, susceptibles d’induire un syndrome d’irradiation aiguë. Ces effets des rayonnements à haute dose n’ont été rapportés que parmi les personnes intervenant à la centrale, et pas parmi la population [2]. Faute de preuve, cette histoire est plus vraisemblablement une rumeur.

Des éléments réalistes

La série décrit de façon réaliste plusieurs épisodes de l’accident : la façon dont l’incendie de graphite du cœur a été éteint par hélicoptère ou le nettoyage du toit du réacteur par les liquidateurs (afin de pouvoir construire le sarcophage destiné à confiner la radioactivité).

La tentative d’installer un échangeur de chaleur sous le réacteur pour refroidir le corium (sorte de magma constitué du cœur fondu du réacteur) et éviter qu’il ne contamine le sol est également racontée. Mais il n’est pas précisé que, finalement, le corium ne percera jamais le sol du bâtiment réacteur et que l’échangeur ne sera jamais mis en place [6].

Une autre scène décrit comment le personnage fictif d’Ilana Khomyuk cherche à se documenter sur les effets des radiations sur le corps humain et sur la conception des réacteurs RMBK (du type de ceux de Tchernobyl), et comment l’accès à la littérature scientifique est censuré par les autorités. Ce point est cohérent avec le témoignage d’Alla Shapiro, médecin chargé de la prise en charge des irradiés de Tchernobyl. Interviewée en 2019 par Vanity Fair [7], elle raconte avoir été chargée par son supérieur hiérarchique d’effectuer des recherches sur l’effet des radiations en vue d’un exposé en direction du personnel médical à Kiev. Elle s’est alors rendue à la librairie nationale de Kiev, mais tous les livres et revues parlant de ce sujet avaient été confisqués par les autorités. Il ne s’agit que d’un témoignage, mais il montre que ce type d’action des autorités a donc existé, au moins par endroits.

Des éléments partiellement vrais mais qui induisent une vision faussée de la réalité

Chernobyl raconte notamment l’histoire vraie du couple de Lioudmila et Vassili Ignatenko, telle que décrite dans le livre La Supplication [8]. Vassili était pompier et a été appelé pour éteindre le feu sur le réacteur. Il a été gravement irradié, a développé un syndrome d’irradiation aiguë et en est décédé quelques semaines plus tard. C’est l’une des victimes les plus directes de l’accident. Dans la série, plusieurs scènes montrent sa femme, Lioudmila, aller à l’hôpital et s’occuper de lui. Il est alors placé dans une bulle de plastique et il est constamment répété à sa femme de ne pas s’approcher de lui, car il est dangereux. Les infirmières lui demandent également si elle est enceinte, par peur pour un éventuel fœtus. Or, aussi bien dans la réalité que dans la série, il se trouve que Lioudmila était effectivement enceinte et que son enfant mourra peu après la naissance d’insuffisances rénales et cardiaques. Dans la série, un lien est suggéré entre le fait qu’elle se soit occupée de son mari et le décès du nouveau-né.

Le Jour où la Terre s’arrêta, film américain de 1951 réalisé par Robert Wise

En réalité, Vassili Ignatenko a été exposé à de très fortes doses de radiations, létales, mais la radioactivité n’est pas contagieuse. Une fois éloigné des sources de radioactivité et décontaminé (douche et changement de vêtements), il n’était plus significativement radioactif. « Une personne irradiée ne représente aucun danger » explique Marc Benderitter, expert en radiopathologie à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) [1]. L’intérêt d’une bulle de plastique autour des pompiers fortement irradiés était probablement de les protéger des infections, leur système immunitaire étant fortement affaibli, voire totalement détruit, par les rayonnements. Ainsi, les doses qu’a pu recevoir Lioudmila en allant voir son mari, essentiellement celles liées à la radioactivité subie par son mari et encore présente dans son organisme, sont trop faibles pour expliquer l’issue tragique de sa grossesse [9]. Il est très difficile d’attribuer des causes à un événement unique, car malheureusement de telles malformations existent même en dehors des victimes d’accidents nucléaires. Néanmoins, il est tout à fait possible que cette malformation soit due à son exposition radioactive lors de l’accident. Pour rappel, à Nagasaki, dans les mois suivant l’explosion de la bombe atomique, le taux de fausses couches était « relativement fréquent », et est redevenu normal les années suivantes [10]. Mais dans le cas de Lioudmila, si cela avait un lien avec la radioactivité causée par l’accident, ce serait plus vraisemblablement lié aux retombées radioactives sur la ville de Pripyat, où elle se trouvait avant de rejoindre son mari, qu’au fait qu’elle se soit approchée de lui à l’hôpital. Signalons que Lioudmila a de nouveau été enceinte trois ans plus tard, et vivait à Kiev lors de la sortie de la série.

Au-delà de cette histoire individuelle tragique, à l’échelle de la population, si une augmentation du nombre de fausses couches ou de naissances prématurées a été mesuré dans certaines études, elle n’était pas corrélée aux doses radioactives reçues par les populations. Ce résultat tend donc à écarter une origine radiologique et est attribué par l’IRSN [11] et l’OMS au stress post-accidentel et aux nombreux bouleversements sociétaux liés à l’accident.

Un autre élément trompeur est le risque induit par une potentielle seconde explosion sur le réacteur. Dans la série, il est expliqué que si le corium tombait dans le sous-sol rempli d’eau, il pourrait alors y avoir une seconde explosion qui aurait rasé les autres réacteurs et rendu inhabitable la moitié de l’Europe. Ce sujet fait l’objet d’un article dédié dans ce numéro de Science et pseudo-sciences.

Conclusion

La série Chernobyl permet au grand public d’appréhender l’accident de Tchernobyl. On peut ainsi en saisir les principaux enjeux techniques et sanitaires. Cependant, elle ne constitue pas une source d’information scientifique fiable et il est conseillé de se documenter de façon plus rigoureuse pour se représenter certains aspects. En particulier, la question des conséquences sanitaires à long terme de l’accident est peu abordée, et difficile à appréhender à partir de la seule série, notamment compte tenu de son caractère romancé et très anxiogène.

Le Début de la fin, film américain de 1957 réalisé par Bert I. Gordon

À ce propos, le générique de fin annonce : « On ne connaîtra jamais le véritable coût humain de Tchernobyl. La plupart des estimations se situent entre 4 000 et 93 000 morts. » C’est vrai, mais cela place sur le même plan des estimations très différentes n’ayant pas la même rigueur méthodologique. Pour approfondir le sujet, il est conseillé au lecteur de consulter le rapport de l’Unscear (United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation), un organisme de l’ONU [12], ou le site de l’IRSN [13]. Ils documentent notamment une hausse d’environ 7 000 cas de cancer de la thyroïde chez les enfants au moment de l’accident : cancer qui se traite heureusement assez bien (taux de létalité de l’ordre de 1 % si détecté assez tôt [14]), même si 15 décès étaient à déplorer en 2011. Les évaluations d’excès de cancers, reconstruites à partir des doses reçues par les populations et les liquidateurs, sont plutôt de l’ordre de quelques milliers [10], très en-dessous du chiffre de 93 000 morts avancé par Greenpeace [15].

Si le cinéma est un bon moyen de découvrir et de s’intéresser à quelque chose, seule la méthode scientifique est pertinente pour nous éclairer sur la réalité et sa complexité, indépendamment des idéologies et analyses partisanes.

Comme le dit Valéri Legassov dans la série, « être scientifique, c’est être naïf. Nous voulons tellement découvrir la vérité que nous ne voyons pas que peu de gens veulent vraiment que nous la découvrions. Mais elle est toujours là, que nous la voyions ou non, que nous le voulions ou pas. La vérité se moque de nos envies et besoins. Elle se moque de nos gouvernements, de nos idéologies, de nos religions… Elle reste là, pour l’éternité. Et finalement, voilà ce que m’a offert Tchernobyl. Avant, les implications de la vérité m’effrayaient. Maintenant, je me demande seulement : “Qu’y at-il de pire que les mensonges ?” » //

Références


1 | Boy L, « “Chernobyl” est-elle vraiment fidèle à la réalité ? On a vérifié ce qui est vrai et ce qui l’est moins », France Info, 17 juin 2019. Sur francetvinfo.fr
2 | Belgian Nuclear Forum, « Chernobyl de HBO : faits et fiction », 2019. Sur forumnucleaire.be
3 | Site de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire. Sur irsn.fr
4 | La Capria K, “The Chernobyl ‘Bridge of Death’”, Truth or Fiction, juin 2016. Sur truthorfiction.com
5 | Site de chernobylstory.
6 | Smith J, “10 Times HBO’s ‘Chernobyl’ got the science wrong”, Live science, 10 mai 2022. Sur livescience.com
7 | “Chernobyl doctor fact checks the HBO series”, video Vanity Fair, 19 septembre 2019. Sur youtube.com
8 | Aleksievitch S, La Supplication : Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse, PUF, 2004.
9 | « Chernobyl : démêlez le vrai du faux dans la série », Forbes, 24 juin 2019. Sur forbes.fr
10 | Seigel DG, “Frequency of live births among survivors of Hiroshima and Nagasaki atomic bombings”, Radiation Research, 1966, 28 :278-88.
11 | Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, « Rédaction de réponses à des questions sur l’enfance et la maternité : groupe de travail « professionnels de santé » du Codirpa », avis IRSN/2018-00094, 2018. Sur irsn.fr
12 | Site de United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation. Sur unscear.org
13 | Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, « 1986-2016 : Tchernobyl, 30 ans après : conséquences sur la santé des populations de l’accident de Tchernobyl », 2021. Sur irsn.fr
14 | Société canadienne du cancer, « Statistiques de survie pour le cancer de la thyroïde », 2022. Sur cancer.ca
15 | « Le nombre de victimes de Tchernobyl largement minimisé : une étude révèle l’ampleur réelle de la catastrophe », communiqué de presse, 27 avril 2006. Sur greenpeace.ch

1 L’auteur de l’article précise qu’à titre personnel, il a beaucoup apprécié la série.