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Les cancers chez les adultes de moins de cinquante ans « explosent-ils » vraiment ?

Publié en ligne le 20 octobre 2026 - Statistiques et probabilité -

Les auteurs n’ont aucun lien d’intérêt à déclarer et remercient vivement Éric Billy pour ses conseils.

Depuis plusieurs années, certains médias, français en particulier, relaient une information inquiétante : le nombre de cancers chez les jeunes adultes serait en forte augmentation, certaines déclarations évoquant même une « épidémie » ou une « explosion ». Ainsi, le journal Le Monde écrit-il le 3 mars 2025 : « Le nombre de nouveaux cas de cancers d’apparition précoce a, dans le monde, bondi de près de 80 % en moins de trente ans. La tendance est la même en France […] Les chercheurs se mobilisent pour déterminer les causes d’un phénomène que certains qualifient d’“épidémie émergente” » [1].

La Courbe dominante (détail), Vassily Kandinsky (1866-1944)

La confusion entre nombre absolu de cas et possible épidémie émergente n’est pas un simple débat sémantique. Elle a des conséquences concrètes : elle entretient une angoisse diffuse, brouille la hiérarchie des risques et favorise la quête d’un « facteur X » qui expliquerait cette « explosion » de cas. Dans le débat public, cette mécanique conduit souvent à surinterpréter des causes supposées, au premier rang desquelles certains incriminent par exemple les pesticides, au risque de marginaliser les déterminants majeurs et bien établis de la prévention (tabac, alcool, obésité, sédentarité, infections selon les régions). Qu’en est-il donc pour les cancers des adultes de moins de cinquante ans ?

Sources utilisables pour étudier l’épidémiologie des cancers

Nous disposons de nombreuses données sur les cancers, tant dans le monde qu’en France, et ces données doivent être exploitées de façon rigoureuse. Le Global Burden of Disease est un grand programme de recherche impliquant des milliers de chercheurs de plus de 160 pays qui contribuent à l’analyse des données de santé mondiales. En France, les données collectées par les registres départementaux sont colligées (environ 25 % des cas de cancer en France sont recensés) et extrapolées à l’ensemble du pays, analysées par Santé publique France et par l’Institut national du cancer (Inca), puis mises à la libre disposition des scientifiques.

Les chiffres repris par divers médias sur l’augmentation des cas de cancers chez les jeunes proviennent d’une étude publiée en 2023 dans le journal BMJ Oncology [2] qui s’est intéressée aux tendances mondiales de l’incidence, de la mortalité, de l’impact sanitaire et des facteurs de risque des cancers précoces de 1990 à 2019, à partir des données du Global Burden of Disease [3]. Ces travaux montrent effectivement que le nombre absolu de cancers diagnostiqués avant cinquante ans a augmenté de 79,1 % entre 1990 et 2019 à l’échelle mondiale. Mais ce chiffre incorpore mécaniquement l’effet de la démographie : sur la période, la population mondiale des moins de cinquante ans a augmenté de 34,6 %. Autrement dit, une part importante de la hausse du nombre de cas reflète un plus grand nombre d’individus exposés, et non une flambée uniforme du risque. Si la proportion de ces cancers précoces était restée identique à celle observée en 1990 (1,82 millions de cas), on aurait attendu environ 2,45 millions de cas en 2019. Or le nombre observé est de 3,26 millions (soit 0,8 millions de plus), ce qui correspond à une augmentation effective d’environ 33 % (et non 79 %), une fois prise en compte l’évolution de la population concernée.

Ce chiffre, qui reste important, masque cependant une hétérogénéité majeure : il agrège des réalités très différentes, par exemple celles de régions du globe où la structure d’âge est plus jeune et où le poids des causes évitables, notamment les infections cancérogènes (papillomavirus humain ou HPV, hépatites), n’a rien de comparable avec celui des pays occidentaux.

Enfin, la comparaison des incidences entre pays est encore complexifiée par le fait que les chiffres pour chacun des pays dépendent fortement des méthodes de recueil et d’exhaustivité des registres nationaux. Les taux d’incidence (qui dépendent des moyens diagnostiques mis en œuvre) sont donc souvent moins comparables que les taux de mortalité.

L’Ivresse, Mikulás Galanda (1895-1938)

Avant de conclure à une « tendance similaire » en France, il convient donc de procéder à une analyse spécifique, avec une pyramide des âges et dans un contexte épidémiologique très différents.

Définition des outils disponibles

Nombre de cas de cancer, taux d’incidence brut et standardisé

Le nombre absolu de cas désigne le nombre total de nouveaux cas diagnostiqués dans une population donnée sur une période définie. Le taux d’incidence brut rapporte ce nombre à la taille de la population (souvent pour 100 000 habitants). La constatation d’une augmentation du nombre de cas ou du taux d’incidence brut ne permet pas, à elle seule, de conclure à une hausse du risque individuel. Cette augmentation peut résulter de facteurs démographiques (croissance et vieillissement de la population) mais aussi de facteurs liés au système de soins (amélioration du diagnostic, intensification des dépistages).

Pour limiter ces biais, les épidémiologistes utilisent le taux d’incidence pondéré par l’âge (ASR, Age-Standardised Rate), obtenu en appliquant à la population étudiée une structure d’âge standard (mondiale ou européenne). L’ASR permet de comparer des périodes et des populations. Après standardisation, une évolution du taux d’incidence qui persiste peut alors s’expliquer par deux mécanismes : (1) des différences d’exposition entre générations, chacune ayant été confrontée à des facteurs de risque parfois différents à chaque étape de la vie (c’est l’« effet cohorte ») ; (2) des changements touchant simultanément tous les groupes d’âge (c’est l’« effet de période »).

Effet cohorte et effet de période
À âge égal, le risque de cancer peut différer selon l’année de naissance : tout au long de leur vie, des générations successives n’ont pas été exposées aux mêmes facteurs de risque ni aux mêmes stratégies de dépistage. Il devient alors pertinent d’examiner les taux d’incidence par classe d’âge, sexe et cohorte de naissance, car elles résument l’histoire d’expositions cumulées d’une génération, parfois dès la période prénatale. Dans le cas des cancers colorectaux par exemple, cette approche « cohorte de naissance » est centrale pour comprendre la hausse des formes précoces observée dans les générations nées après 1960 [4]. Elle renvoie au concept d’exposome : l’ensemble des expositions biologiques, alimentaires, comportementales, environnementales et sociales accumulées au cours de la vie. À l’inverse, certains cancers illustrent surtout des effets de période : le taux d’incidence du cancer de la prostate, par exemple, varie fortement avec l’intensité du dépistage et des biopsies, sans que le risque biologique ait nécessairement changé.

Épidémiologie des cancers en France

Données générales
D’après les données de Santé publique France, le nombre total de cancers, tous âges confondus, a presque doublé entre 1990 et 2023 (+ 98 % pour les hommes et + 104 % pour les femmes). Le fardeau du cancer pèse de plus en plus sur les âges plus avancés : le nombre de cas augmente pour tous les âges, mais la hausse est bien plus marquée après 50 ans, ce qui explique la baisse de la part relative chez les 20-49 ans. En effet, chez les moins de 50 ans, les chiffres bruts sont d’un tout autre ordre de grandeur. En 1990, on comptait environ 32 300 cancers chez les personnes de 20 à 49 ans, sur 216 000 cancers diagnostiqués, soit environ 15 % de l’ensemble des cancers ; en 2023, environ 40 600 cancers de 20 à 49 ans sur 433 000 cancers diagnostiqués, soit environ 9,3 % de l’ensemble des cancers. Sur la même période 1990-2023, les taux d’incidence standardisés sur la population mondiale sont passés chez l’homme de 321 à 355 pour 100 000 (+ 10 %), et chez la femme de 201 à 274 pour 100 000 (+ 35 %). Globalement, la hausse du nombre total de cancers s’explique majoritairement par la démographie : environ 30 % par l’augmentation de la population, 48 % par son vieillissement, et 20 % par une augmentation des risques chez les hommes, les chiffres étant de 30, 20 et 47 % chez les femmes [5].

En utilisant les données disponibles par tranches d’âge [6], on constate que dans la population de 20 à 49 ans, le nombre total de cancers diagnostiqués en France a diminué chez les hommes de 2,6 % entre 1990 et 2023 et augmenté de 52 % chez les femmes, alors qu’il a plus que doublé dans les deux sexes dans la population de plus de 50 ans. La proportion des cancers chez les jeunes adultes par rapport à l’ensemble des cancers diagnostiqués est passée chez l’homme de 10,9 % en 1990 à 5,4 % en 2023, et chez la femme de 18,2 % à 13,5 %. Les taux d’incidence standardisés dans la population adulte de moins de 50 ans sont très inférieurs à ceux de la population totale ; ils sont plus élevés chez les femmes que chez les hommes et leur évolution est très différente : on note une stabilité globale des taux d’incidence standardisés chez les hommes, qui passent de 103 pour 100 000 en 1990 à 106 en 2023, avec une tendance à la diminution depuis une vingtaine d’années, et une augmentation de ce taux chez les femmes, de 127 pour 100 000 en 1990 à 198 en 2023, avec une stabilisation depuis 2015 environ (voir encadré).

Par ailleurs, rappelons que l’incidence des cancers de l’enfant (0-14 ans) est globalement stable depuis plusieurs décennies [7], ce qui contredit le récit d’une augmentation massive et continue.

Évolution de l’incidence des cancers en France (1990-2023)

Taux annuels d’incidence tous cancers (standard monde)
Source des données utilisées
Datagouv, « Incidence estimée des principaux cancers en France métropolitaine en 2023 et tendances 1990-2023 », page de données. Sur data.gouv.fr

Effet de la croissance démographique
L’un des biais les plus fréquents dans l’interprétation des données est de transposer à la France des dynamiques mondiales : alors que la population mondiale des 20-49 ans a augmenté d’environ 50 % entre 1990 et 2023 [8], la population française de cette même tranche d’âge, elle, a légèrement diminué (d’environ 2,5 %), tandis que la population totale augmentait de 17 % [9]. Ce n’est donc pas en raison de la croissance démographique que l’on compte plus de cancers chez les moins de cinquante ans en France.

Impact du vieillissement dans la tranche des 20-49 ans
Les cancers sont des maladies dont l’incidence augmente de façon importante avec le vieillissement 1. Même chez les jeunes adultes, l’âge reste un déterminant majeur : une personne de 45 ans a un risque plus élevé de survenue d’un cancer qu’une de 25 ans. Ainsi, si la proportion des 40-49 ans augmente au sein de l’ensemble 20-49 ans, le nombre de cancers peut augmenter sans modification du risque individuel dans une tranche d’âge donnée. Or entre 1990 et 2023, la population des 20-49 ans a évolué de façon très inégale [9] : le nombre de personnes de 20 à 29 ans a diminué (– 13 %), celui des 30-39 ans aussi (– 7,3 %), tandis que celui des 40-49 ans a augmenté (+ 16 %). Dans ces conditions, même à risque inchangé pour chaque tranche d’âge, on attend une hausse « mécanique » du nombre de cancers. On peut estimer que cette simple augmentation du nombre de personnes de 40 à 49 ans dans l’ensemble des « adultes jeunes » (20-49 ans) suffit à expliquer à elle seule le quart de l’augmentation 2 du nombre de cancers des adultes jeunes entre 1990 et 2023.

Amélioration des diagnostics et surdiagnostics
Les progrès technologiques et l’intensification des explorations liées aux campagnes de dépistage personnalisées chez les 40-50 ans ont augmenté la probabilité de détecter des cancers, y compris des lésions de très petite taille, parfois asymptomatiques, qui auraient été détectées plus tard et à des stades plus avancés, ou n’auraient jamais été détectées, ou n’auraient conduit à aucun problème de santé (surdiagnostics). Cela peut artificiellement augmenter l’incidence observée sans augmentation du risque biologique. Le cancer de la thyroïde en est un exemple classique : dans de nombreux pays, l’essor de l’échographie cervicale et des biopsies a entraîné une hausse marquée des diagnostics, largement attribuée à un surdiagnostic, alors que la mortalité varie peu [10].

Facteurs de risque : niveau de preuve et poids réel dans la population

Dans le débat public, deux notions sont souvent mal comprises : le niveau de preuve (ce que l’on sait avec certitude) et le poids réel d’un facteur sur le nombre total de cancers évitables dans une population. L’imputabilité d’un cancer à un facteur de risque est complexe et nécessite des réunions de consensus comme celle que le Circ et l’Inca ont organisée en 2018 [11].

La Gueule de bois ouSuzanne Valadon (détail), Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901)

Dans les pays occidentaux, les principaux facteurs de risque de cancer sont bien connus et largement quantifiés : tabac, alcool, excès pondéral, alimentation déséquilibrée, sédentarité et, selon les régions, certaines infections potentiellement cancérogènes. Ces facteurs n’expliquent pas tout, mais ils structurent l’essentiel de la prévention efficace. Ainsi, si une classe d’âge entière était vaccinée contre les papillomavirus, on pourrait espérer quasiment éradiquer le cancer du col de l’utérus qui peut toucher notamment des femmes de moins de cinquante ans [12].

À l’inverse, certains déterminants fréquemment mis en avant dans les médias, comme les pesticides ou la pollution, sont souvent évoqués de façon globale, sans estimation robuste du risque attribuable, et parfois en extrapolant des signaux fragiles ou hétérogènes [13]. Cela ne signifie pas qu’il n’existe aucun risque environnemental mais que, pour orienter les politiques publiques, il faut distinguer ce qui relève d’une hypothèse plausible de ce qui est solidement démontré et quantifié, et éviter de faire d’un facteur mal mesuré l’explication principale d’un phénomène complexe.

Enfin, il faut éviter une lecture moralisatrice opposant « victimes de l’environnement » et « coupables de mauvais comportements ». Les expositions sont socialement déterminées, les addictions ne se résument pas à un choix individuel, et l’objectif de la prévention n’est pas de culpabiliser ni de victimiser, mais de prioriser des actions efficaces, accessibles et équitables.

Épidémiologie des cancers des adultes de moins de 50 ans en France : des tendances contrastées selon les types

Alors que globalement, comme nous l’avons vu, le nombre de cancers chez les hommes de moins de cinquante ans est resté stable (+ 0,15 %) au cours de la période étudiée et que ce nombre a augmenté de 54 % chez les femmes, on constate une grande hétérogénéité.

Cancer colorectal : hausse réelle mais très loin du niveau atteint chez les personnes de plus de cinquante ans
Le cancer colorectal est souvent cité comme exemple d’augmentation alarmante chez les jeunes adultes. Si l’augmentation du cancer colorectal chez les patients de moins de cinquante ans est réelle, son taux d’incidence demeure cinq fois plus faible chez les femmes et huit fois plus faible chez les hommes que celui observé chez les plus de cinquante ans.

En France, chez les moins de cinquante ans, le taux d’incidence passe de 7,15 à 9,6 pour 100 000 chez l’homme entre 1990 et 2023, et de 6,3 à 11,2 chez la femme [6]. Cette hausse est en accord avec des facteurs largement documentés [11] : excès pondéral, sédentarité et alimentation déséquilibrée [14] (pauvre en fibres, riche en viandes transformées). Une part non quantifiable peut aussi refléter une détection plus fréquente (coloscopies réalisées plus largement qu’autrefois en cas d’antécédents familiaux). Une étude récente a montré que les jeunes adultes obèses ont un risque près de deux fois plus élevé de développer un cancer colorectal que leurs pairs de poids normal [15]. Les maladies inflammatoires de l’intestin constituent également un facteur de risque important de cancer colorectal, en diminution en raison de la meilleure prise en charge de cette pathologie [16]. Une partie de l’augmentation, également non quantifiable, est aussi due à une meilleure détection précoce, notamment grâce à la coloscopie.

Cancer du sein : augmentation chez les moins de cinquante ans, multifactorielle
Le cancer du sein est le cancer le plus fréquent chez les femmes, et son incidence chez celles de moins de cinquante ans est en hausse, de façon plus prononcée que chez les plus de cinquante ans. Les données de Santé publique France mettent en évidence une augmentation du taux d’incidence qui passe, dans la tranche d’âge 20-49 ans, de 57 pour 100 000 en 1990 à 89,9 en 2023 [6].

Plusieurs facteurs de risque établis vont dans le sens de cette évolution. L’alcool [17] et l’obésité [18] sont impliqués dans la survenue du cancer du sein ; selon le Circ, environ 15 % des cancers du sein seraient attribuables à l’alcool et 8 % à l’obésité (tous âges confondus) [5]. S’y ajoutent des facteurs reproductifs relevant de l’effet cohorte : premier enfant plus tardif, absence d’allaitement ou allaitement court sont associés à un risque plus élevé [19]. Enfin, il faut intégrer un effet de période : l’intensification du dépistage et de l’imagerie a pu augmenter le nombre de diagnostics de petites lésions, avec un surdiagnostic possible pour une fraction d’entre elles [20].

Ainsi donc, il existe une hausse prononcée du taux d’incidence des cancers du sein chez les femmes de moins de cinquante ans. Les causes sont multifactorielles et encore mal comprises à ce jour.

La Fille à la cigarette, Anders Zorn (1860-1920)

Cancer du poumon : divergence nette hommes/femmes, effet cohorte tabagique
Le cancer du poumon est l’un des plus fréquents chez l’homme et il est en train de devenir parmi les plus fréquents chez la femme. Dans la tranche d’âge 20-49 ans, le taux d’incidence standardisé chez l’homme a diminué notablement en passant de 13,3 pour 100 000 en 1990 à 7,9 en 2023, mais il a augmenté fortement chez la femme, de 2,41 à 7,01, après être passé par un pic à 8,02 en 2010. Le nombre total de cas a diminué surtout dans la tranche 40-49 ans chez les hommes (de 1 512 à 851) et augmenté surtout dans la même tranche d’âge chez les femmes (de 219 à 751) [6].

Environ 80 % des cancers du poumon sont liés à l’usage du tabac. La diminution du tabagisme chez les hommes a commencé dans les années 1970 et le pic de mortalité a été atteint en 2000.

La diminution de la consommation n’a commencé qu’au début des années 2000 chez les femmes et le pic de mortalité, tous âges confondus, devrait se produire d’ici la fin de la décennie en cours. De nombreux travaux ont montré combien la lutte contre le tabac, en particulier l’augmentation de son prix, pouvait être efficace pour diminuer le coût humain et social qu’il représente [21].

Autres cancers : quelques hausses, plusieurs baisses et un cas typique de surdiagnostic
Parmi les augmentations du taux d’incidence standardisé des cancers observées chez les moins de cinquante ans entre 1990 et 2023, figurent notamment le rein (de 2,41 à 6,21 pour 100 000, les deux sexes comptés ensemble), le pancréas (de 0,88 à 2,32 pour 100 000) et la thyroïde (de 4,79 en 1990 à 12,5 pour 100 000 en 2018, les données n’étant pas disponibles audelà, et les deux sexes étant comptés ensemble). Toutefois, les mécanismes explicatifs ne sont pas les mêmes.

L’Échanson ou Allégorie de la Tempérance, Theodore Rombouts (1597-1637)

Pour le cancer du rein, l’augmentation est en partie attribuée à l’excès pondéral et à certains facteurs métaboliques [11], et elle est probablement amplifiée par un effet de détection : l’usage plus fréquent de l’imagerie abdominale (échographie, scanner) met au jour fortuitement des tumeurs rénales souvent petites, qui n’auraient peut-être jamais évolué ou auraient été diagnostiquées bien plus tard.

Pour le cancer du pancréas, l’augmentation est inquiétante compte tenu de son pronostic qui reste sombre. Celle-ci est cohérente avec l’évolution de facteurs de risque connus [11], en particulier le tabac (encore impliqué dans 20 % des cas), le diabète de type 2 et l’obésité, auxquels s’ajoute l’effet de l’âge au sein même des 20-49 ans en raison de l’augmentation de la tranche 40-49 ans ; l’amélioration des techniques diagnostiques peut aussi jouer un rôle, même si le diagnostic reste souvent tardif.

Enfin, pour le cancer de la thyroïde, l’augmentation est classiquement considérée comme largement liée à un surdiagnostic [10] : l’intensification de l’échographie cervicale et des biopsies détecte davantage de carcinomes qui seraient restés cliniquement silencieux, ce qui fait croître les taux d’incidence sans hausse proportionnelle des taux de mortalité.

À l’inverse, plusieurs cancers diminuent nettement chez les moins de cinquante ans au cours de la période 1990-2023. Pour les voies aérodigestives supérieures, la baisse des taux d’incidence standardisés (de 10,95 à 3,45 pour 100 000, les deux sexes étant comptés ensemble) s’explique avant tout par la diminution du tabagisme et, selon les groupes d’âge, par une moindre exposition à l’alcool et à la combinaison tabac-alcool, qui est particulièrement cancérogène pour ces localisations.

Pour le cancer du col de l’utérus, la tendance à la baisse des taux d’incidence standardisés (de 12,2 à 8,4 pour 100 000) est principalement liée au dépistage (frottis puis test HPV), qui permet de détecter et traiter des lésions précancéreuses avant qu’elles n’évoluent. La vaccination anti-HPV va aussi progressivement contribuer à réduire l’incidence dans les générations les plus jeunes.

Enfin, pour le cancer de l’estomac, la diminution des taux d’incidence standardisés (de 2,41 à 1,71 pour l’ensemble des deux sexes) est classiquement attribuée à la baisse de la prévalence de l’infection par la bactérie Helicobacter pylori et à l’amélioration des conditions de vie (hygiène, conservation des aliments, recul des aliments très salés ou fumés), avec un effet additionnel possible du recul du tabagisme.

Ces exemples illustrent que la dynamique des cancers chez les moins de cinquante ans n’est ni uniforme, ni unidirectionnelle, et qu’elle dépend de déterminants identifiables (prévention, dépistage, mode de vie, expositions diverses).

Une peur qui peut nuire à la santé des plus jeunes

Une information anxiogène, répétée et peu contextualisée peut susciter une peur disproportionnée du cancer chez les moins de cinquante ans, avec un impact direct sur les parcours de soins. Elle favorise des consultations de « rassurance » et des demandes d’examens complémentaires non indiqués. Or dans cette tranche d’âge, cette surconsommation n’est pas anodine : avant 40 ans pour les femmes par exemple, la mammographie est moins performante du fait de la densité mammaire plus importante ; elle expose à des faux positifs, à des biopsies inutiles et à un surdiagnostic, et ajoute une exposition aux rayonnements qui, même faible, n’a pas vocation à être répétée sans bénéfice attendu [22]. Autrement dit, une alarme médiatique mal cadrée peut conduire à des explorations précoces dont le rapport bénéfice-risque est défavorable, alors que la priorité devrait rester l’identification des femmes réellement à risque (antécédents familiaux, prédispositions génétiques, irradiation thoracique) et l’orientation vers une stratégie adaptée [23].

Conclusion

Au terme de cette analyse, un point ressort nettement : en France, chez les moins de cinquante ans, le récit d’une « explosion » ne correspond pas à l’évolution observée. Cette stabilité globale masque en revanche une réalité plus importante sur le plan scientifique et sanitaire : une forte hétérogénéité selon les types de cancers, le sexe et les générations. Certaines localisations augmentent modérément (cancer colorectal), d’autres plus franchement (sein), certaines divergent fortement entre hommes et femmes (poumon, reflet du tabagisme), tandis que d’autres diminuent (voies aérodigestives supérieures, col de l’utérus, estomac). Ces variations s’expliquent le plus souvent par des déterminants identifiables : structure d’âge à l’intérieur même des moins de cinquante ans, effets de période (dépistage, imagerie, surdiagnostic), et effets de cohorte (expositions cumulées différentes selon l’année de naissance).

L’idée d’un « facteur caché » unique et surtout d’un facteur environnemental non démontré qui annoncerait un « tsunami » de cancers n’est pas une conclusion fondée sur les données. Cela ne signifie pas que l’environnement ne compte pas, mais que son rôle doit être discuté avec des méthodes robustes, une quantification du risque attribuable et une approche spécifique à chaque cancer. À l’inverse, ce que l’on connaît déjà et ce que l’on sait mesurer explique une grande partie des cancers évitables : tabac, alcool, excès pondéral et dérèglements métaboliques, sédentarité, alimentation, infections cancérogènes, expositions hormonales et conduite reproductive. Ce sont aussi, pragmatiquement, les leviers sur lesquels les politiques publiques obtiennent les gains les plus rapides et les plus massifs.

Références


1 | Cabut S et al., « Les chiffres préoccupants des cancers chez les moins de 50 ans », Le Monde, 3 mars 2025.
2 | Zhao J, “Global trends in incidence, death, burden and risk factors of early-onset cancer from 1990 to 2019”, BMJ Oncology, 2023, 2 :e000049.
3 | Institute for Health Metrics and Evaluation, “Global Burden of Disease (GBD)”, avril 2026. Sur healthdata.org
4 | Murphy CC, Yang YC, “Use of age-period-cohort analysis in cancer epidemiology research”, Current Epidemiology Reports, 2018, 5 :418-31.
5 | Lapôtre-Ledoux B et al., « Incidence des principaux cancers en France métropolitaine en 2023 et tendances depuis 1990 », Bulletin épidémiologique hebdomadaire, 2023, 12 :188-204.
6 | Direction interministérielle du numérique, « Incidence estimée des principaux cancers en France métropolitaine en 2023 et endances 1990-2023 », mai 2026. Sur data.gouv.fr
7 | Registre national des cancers de l’enfant, « Les chiffres : statistiques d’incidence », 2024. Sur rnce.inserm.fr
8 | United Nations, “World population prospects”, 2024. Sur population.un.org
9 | Insee, « Population selon le sexe et l’âge quinquennal de 1968 à 2022 (1990 à 2022 pour les DOM) », 4 décembre 2025. Sur insee.fr
10 | Rogel A et al., « Évolution de l’incidence du cancer de la thyroïde en France métropolitaine : bilan sur 25 ans », Santé publique France, rapport, 2010.
11 | Centre international de recherche sur le cancer, « Les cancers attribuables au mode de vie et à l’environnement en France métropolitaine », rapport, 2018. Sur gco.iarc.who.int
12 | Hall MT et al., « L’Australie pourrait être le premier pays à éradiquer le cancer du col de l’utérus », Univadis, 1er octobre 2018. Sur univadis.fr
13 | Billaud M, Sujobert P, « Le discours qui réduit les causes du cancer aux comportements individuels prend une place croissante », Le Monde, 10 janvier 2026.
14 | Wu S et al., “Beyond the plate : unveiling the association between meat consumption and colorectal cancer risk”, Journal of Gastroenterology and Hepatology, 2026, 41 :429-42.
15 | Li H et al., “Association of body mass index with risk of earlyonset colorectal cancer : systematic review and meta-analysis”, American Journal of Gastroenterology, 2021, 116 :2173-83.
16 | Marabotto E et al.,“Colorectal cancer in inflammatory bowel diseases : epidemiology and prevention : a review”, Cancers, 2022, 14 :4254.
17 | Arecco L et al., “Association between alcohol consumption and breast cancer incidence and prognosis : a systematic review and meta-analysis”, The Breast, 2026, 86 :104719.
18 | Sudan SK et al., “Obesity and early-onset breast cancer and specific molecular subtype diagnosis in black and white women : NIMHD social epigenomics program”, JAMA Network Open, 2024, 7 :e2421846.
19 | Collaborative Group on Hormonal Factors in Breast Cancer, “Breast cancer and breastfeeding : collaborative reanalysis of individual data from 47 epidemiological studies in 30 countries, including 50 302 women with breast cancer and 96 973 women without the disease”, The Lancet, 2002 ; 360 :187-95.
20 | Voss T et al., “Quantification of overdiagnosis in randomised trials of cancer screening : an overview and re-analysis of systematic reviews”, Cancer Epidemiology, 2023, 84 :102352.
21 | Lomazzi M, Comment la mafia du tabac nous manipule, Flammarion, 2015.
22 | Institut national du cancer, « Dépistage des cancers du sein : orienter vos patientes en fonction de leur niveau de risque », 5 février 2024. Sur cancer.fr
23 | Haute Autorité de santé, « Dépistage du cancer du sein chez les femmes de 40 à 49 ans et de 70 à 79 ans en France », note de cadrage, 2013. Sur has-sante.fr

1 À quelques rares exceptions près comme le cancer du testicule qui touche surtout les hommes jeunes.

2 Calcul effectué en tenant compte d’un risque brut de 33 pour 100 000 personnes entre 20 et 29 ans, 95 pour 100 000 entre 30 et 39 ans et 271 pour 100 000 entre 40 et 49 ans, obtenus à partir des données de Santé publique France.

Publié dans le n° 357 de la revue


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Les auteurs

Jérôme Barrière

Médecin, oncologue médical et exerce à la clinique Saint-Jean à Cagnes-sur-Mer.

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Jacques Robert

Professeur émérite de cancérologie à l’université de Bordeaux et praticien hospitalier honoraire à l’Institut (…)

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