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Évolution de la fréquence des cancers et de la mortalité par cancer en France

Publié en ligne le 13 octobre 2026 - Statistiques et probabilité -
Cet article est une adaptation pour Science et pseudo-sciences d’un texte paru en octobre 2025 dans le Bulletin du cancer. Les sources des données illustrées ici sont : CepiDC Inserm, SNDS, et Insee.

Référence
Hill C, « Évolution de la fréquence des cancers en France, mise à jour 2025 », Bulletin du cancer, 2026, 113 : 48-56.

La fréquence des cancers s’étudie à partir de deux indicateurs : le nombre annuel de nouveaux diagnostics et le nombre annuel de décès par cancer. Le second dépend à la fois du nombre de nouveaux diagnostics et de la survie après diagnostic, donc de l’effet des traitements. Ainsi, on peut avoir autant de cas et moins de morts si les traitements s’améliorent.

Une population qui évolue

Narcisses, Arentina Hendrica Arendsen (1836-1915)

On ne raisonne pas directement sur l’évolution des nombres de diagnostics de cancer ou de décès par cancer, parce que la population augmente et parce qu’elle vieillit. En effet si la population augmente de 10 % et si le nombre de cancers augmente aussi de 10 %, le risque n’a pas augmenté ; c’est pour cela que l’on calcule des taux pour 100 000 personnes. Par ailleurs, le risque de cancer et le risque de décès par cancer augmentent très fortement avec l’âge. Par exemple, le risque annuel de décès par cancer chez l’homme en France est d’environ 10 pour 100 000 à 30 ans, de 100 pour 100 000 à 50 ans et de 1 000 pour 100 000 à 70 ans [1, 2]. Le vieillissement de la population augmente donc automatiquement les taux annuels. La population française adulte de 20 à 79 ans contenait, en 1990, 45 % de personnes de 20 à 39 ans, 33 % de 40 à 59 ans et 22 % de 60 à 79 ans. En 2023, ces proportions étaient respectivement de 33 %, 36 % et 31 % [3]. En gardant les mêmes taux observés dans chacun des trois groupes d’âge, la mortalité par cancer pour 100 000 hommes passerait donc de 262 à 354 simplement par effet du vieillissement, sans que le risque ait augmenté à âge égal. Pour éliminer l’effet du vieillissement dans l’étude de l’évolution de la fréquence des cancers, on calcule des taux « à âge égal » ou « taux standardisés », en appliquant les taux observés dans chaque classe d’âge de cinq ans à une répartition standard de population, ici une population dite « standard européenne » [4].

Évolutions de l’incidence et de la mortalité en France
Les évolutions de l’incidence et de la mortalité en France pour l’ensemble des cancers sont décrites dans le premier encadré . L’incidence des cancers chez les hommes est à peu près stable depuis 2013 et diminue si l’on exclut le cancer de la prostate, et la mortalité diminue beaucoup depuis longtemps. L’incidence des cancers chez les femmes augmente depuis longtemps et est à peu près stable dans les années récentes si l’on exclut le cancer du poumon, et la mortalité diminue depuis longtemps, mais moins fortement que chez les hommes.

Évolution de l’incidence et de la mortalité des cancers en France

Les données sont triées en fonction de la variation relative de la mortalité entre 1990 et 2023.

Le second encadré montre les évolutions de l’incidence et de la mortalité pour les principales localisations de cancer chez les hommes. L’incidence de nombreuses localisations de cancer diminue, au moins dans les années récentes, les exceptions les plus notables concernant le cancer de la prostate (qui a augmenté puis diminué puis réaugmenté), du rein, du mélanome, du pancréas et du cerveau. Les diminutions les plus importantes sont observées pour les cancers de la prostate (de 2005 à 2014), de l’ensemble bouche, pharynx et œsophage, et de l’estomac. Les cancers les plus fréquents en termes de mortalité en 2022 sont les cancers du poumon, de l’ensemble côlon et rectum, les hémopathies malignes et le cancer du pancréas. Viennent ensuite les cancers du foie, de la prostate, de l’ensemble bouche, pharynx et œsophage. La mortalité diminue pour tous ces cancers sauf pour les cancers du pancréas, du cerveau et pour le mélanome de la peau.

Évolution de l’incidence et de la mortalité par localisation de cancer chez les hommes, en France

Le troisième encadré présente les évolutions de l’incidence et de la mortalité pour les principales localisations de cancer chez les femmes. Parmi les cancers les plus fréquents, l’incidence du cancer du sein, du cancer du poumon, du mélanome et du cancer du pancréas augmente et l’incidence du cancer colorectal et du cancer de l’endomètre est à peu près stable. L’incidence des cancers de l’ovaire, du col de l’utérus, de l’ensemble bouche, pharynx et œsophage, et de l’estomac diminue. La mortalité des cancers les plus fréquents évolue de façon contrastée : celle du cancer du sein et du cancer colorectal diminue, et celle du cancer du poumon et du cancer du pancréas augmente. La mortalité diminue ou est stable pour la plupart des autres localisations, sauf pour le cancer du foie et les tumeurs cérébrales, dont la mortalité augmente un peu.

Évolution de l’incidence et de la mortalité par localisation de cancer chez les femmes, en France

Discussion

On ne peut pas étudier l’évolution de la fréquence des différents cancers sans regarder simultanément les évolutions de l’incidence et de la mortalité. Et cette étude démontre que la seule prise en compte de l’incidence peut conduire à des erreurs d’interprétation.

Cancers de la prostate et de la thyroïde
Ainsi, les augmentations très importantes de l’incidence des cancers de la prostate et de la thyroïde, associées à des diminutions importantes de la mortalité, sont en grande partie expliquées par des changements de pratique diagnostique. En effet ces deux cancers sont très exposés au risque de surdiagnostic : en dosant l’antigène spécifique de prostate (PSA) chez de nombreux hommes sans facteurs de risque identifiés et sans symptômes, et en faisant des biopsies dès que le PSA est augmenté, on diagnostique de nombreux cancers de prostate qui ne seraient jamais devenus symptomatiques [5]. De même, l’examen clinique et échographique de personnes sans facteurs de risque identifiés et sans symptômes détecte de nombreux cancers papillaires de la thyroïde qui ne seraient jamais devenus symptomatiques [6].

Tabagisme
Les différences d’évolution de la fréquence du cancer du poumon entre les hommes et les femmes montrent l’importance de la consommation de tabac. En 1970, plus de 70 % des hommes fumaient régulièrement contre 27 % aujourd’hui, alors que dans le même intervalle on est passé de 9 % de fumeuses régulières (dont beaucoup n’inhalaient pas) à plus de 25 % entre 2000 et 2016, 21 % en 2023 et 16 % en 2024 [7].

Alcool
La diminution très importante de la fréquence du cancer de l’ensemble bouche, pharynx et œsophage chez les hommes est une conséquence de la diminution des consommations de tabac et d’alcool. En effet, la consommation d’alcool est passée de 55 grammes 1 d’alcool pur par adulte de 15 ans et plus et par jour en 1955 à 23 grammes en 2023 ; les hommes continuent à boire beaucoup plus que les femmes [8].

Cancer du pancréas
L’incidence du cancer du pancréas et la mortalité par cancer du pancréas augmentent chez les hommes comme chez les femmes, et les causes de ces augmentations ne sont pas clairement identifiées. Le fait que les augmentations soient plus importantes chez les femmes pourrait indiquer un effet de la consommation de tabac, mais n’explique pas l’augmentation chez les hommes, pour qui la fréquence des autres conséquences de la consommation de tabac que sont le cancer du poumon et le cancer de l’ensemble bouche, pharynx et œsophage diminue.

Autres cancers
Beaucoup des autres variations observées n’ont pas non plus d’explications très claires ; les progrès de l’hygiène, réduisant les infections, contribuent certainement à la diminution de la fréquence des cancers de l’estomac et du col de l’utérus, et les progrès thérapeutiques font baisser la mortalité sans modifier l’incidence.

Conclusion

En France, le nombre de cancers diagnostiqués chaque année augmente, mais l’essentiel de l’augmentation est dû à l’accroissement et au vieillissement de la population. On observe cependant une augmentation importante de la fréquence du cancer du poumon chez les femmes, conséquence de leur entrée dans le tabagisme au début des années 1970. A contrario, la fréquence des cancers de la bouche, du pharynx et de l’œsophage a considérablement diminué chez les hommes, à la suite de la réduction de leurs consommations de tabac et d’alcool. On observe enfin une augmentation de la fréquence de cancer du pancréas qui est plus importante chez les femmes que chez les hommes.

De nombreuses informations alarmantes ont circulé, annonçant une augmentation de la fréquence de certains cancers. La plupart de ces informations reposent sur la considération des nombres de cancers sans éliminer l’effet de l’évolution démographique.

Des informations encore plus alarmantes ont circulé, signalant une « épidémie » de cancer chez les jeunes [9]. Une étude récente montre que, dans la population de 15 à 39 ans et dans les années récentes, l’incidence du cancer augmente chez les femmes et est à peu près stable chez les hommes. Les évolutions de l’incidence de la plupart des localisations ne sont pas spécifiques à la population de 15 à 39 ans, comparée à la population de 40 ans et plus. Les exceptions les plus notables sont le cancer colorectal dont l’incidence n’augmente que dans la population de 15 à 39 ans, et le mélanome et le cancer du poumon dont les incidences (respectivement depuis 2010 et 2005) ne diminuent que dans cette population [10].

Les médias relaient généralement chaque nouvelle alarmante sur la fréquence des cancers en attribuant l’augmentation alléguée, sans la moindre précaution, « à l’environnement ». Avant de chercher à expliquer une augmentation de l’incidence d’un cancer, il faut d’abord s’assurer qu’elle n’est pas expliquée par un changement de pratique diagnostique. Ensuite, l’environnement étant un terme extraordinairement vague, il faut choisir un ou plusieurs suspects dans une longue liste qui inclut la pollution de l’air, les pesticides, les perturbateurs endocriniens, un pesticide particulier, le cadmium, etc. Et enfin il faut vérifier que l’exposition à cette cause que l’on suspecte a elle-même augmentée. Ceci disqualifie comme explication les expositions à la pollution de l’air [11] ou aux pesticides cancérogènes avérés ou présumés [12], car ces expositions diminuent.

Références


1 | Lapôtre-Ledoux B et al. , « Incidence des principaux cancers en France métropolitaine en 2023 et tendances depuis 1990 », Bulletin épidémiologique hebdomadaire, 2023, 12-13 : 189-204.
2 | Institut national du cancer, « Incidence nationale des cancers en 2023 », 22 janvier 2026. Sur cancer. fr
3 | Thélot H, « En 2024, la fécondité continue de diminuer, l’espérance de vie se stabilise », Bilan démographique 2024, Insee première n° 2033, 14 janvier 2025. Sur insee. fr
4 | Eurostat,“Revision of the European standard population : report of Eurostat’s task force”, rapport, 2013. Sur ec. europa. eu
5 | Vaccarella S et al. ,“Prostate cancer incidence and mortality in Europe and implications for screening activities : population based study”, The British Medical Journal, 2024, 386 : e077738.
6 | Li M et al. , “Evolving epidemiological patterns of thyroid cancer and estimates of overdiagnosis in 2013–17 in 63 countries worldwide : a population-based study”, The Lancet Diabetes & Endocrinology, 2024, 12 : 824-36.
7 | Santé publique France, « Tabagisme : usage, envie d’arrêter et tentatives d’arrêt », Baromètre 2024, études et enquêtes, 16 décembre 2025. Sur santepubliquefrance. fr
8 | Observatoire français des drogues et des tendances addictives, « La consommation d’alcool et ses conséquences en France en 2023 », notes, 27 novembre 2024. Sur ofdt. fr
9 | Aparicio E, « Pourquoi y a-t-il de plus en plus de cancers chez les jeunes ? », RTL, 8 octobre 2025.
10 | Hill C, « Évolution de la fréquence des cancers en France dans la population âgée de 15 à 39 ans et dans la population plus âgée », Bulletin du cancer, 2026, 113 : 445-58.
11 | « Le rapport Secten édition 2025 vient d’être publié », 16 juin 2025. Sur citepa. org
12 | SDES, « État des lieux des ventes et des achats de produits phytosanitaires en France en 2023 », 2 juin 2025. Sur statistiques. developpement-durable. gouv. fr

1 10 grammes d’alcool pur correspondent à un verre servi au café : 10 cL de vin à 12°5, 25 cL de bière à 5°, 3 cL d’alcool fort à 40°. La recommandation est de ne pas dépasser 100 grammes d’alcool pur par semaine.

Publié dans le n° 357 de la revue


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L'auteur

Catherine Hill

Catherine Hill est épidémiologiste et biostatisticienne, spécialiste de l’étude de la fréquence et des causes du (…)

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