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Épidémies apparentes de cancer : comment les pratiques de détection biaisent la surveillance

Publié en ligne le 16 octobre 2026 - Statistiques et probabilité -

Les pratiques diagnostiques et les dépistages ont profondément transformé l’épidémiologie de nombreux cancers, en particulier ceux de la prostate, de la thyroïde et de la peau. Cela a des effets notables sur leur incidence.

L’incidence (le nombre de nouveaux cas apparus dans une population donnée au cours d’une période donnée), et plus précisément le taux d’incidence (ce nombre rapporté à l’effectif de la population exposée), constituent des indicateurs fondamentaux pour décrire et surveiller l’impact sanitaire et social du cancer. Leur interprétation semble simple : une augmentation révélerait une augmentation du risque de développer un cancer dans la population, tandis qu’une diminution révélerait une baisse du risque. Cette lecture suppose toutefois que l’incidence (ou le taux d’incidence qui en dérive) reflète directement et uniquement le risque réel de développer un cancer. Mais est-ce toujours le cas ?

Pas nécessairement. En effet, l’incidence dépend non seulement de la survenue biologique et clinique du cancer, mais aussi, et parfois de manière substantielle, de l’intensité et des modalités avec lesquelles le cancer est recherché et diagnostiqué [1]. Pour comprendre ce phénomène, il est essentiel de distinguer maladie et diagnostic. Le cancer comme maladie résulte d’un processus pathologique complexe caractérisé par des modifications biologiques, cellulaires et tissulaires, au niveau des organes. Elles se produisent indépendamment du fait que la maladie soit détectée ou non. Le diagnostic, pour sa part, est une étiquette clinique et administrative de la maladie, qui résulte des pratiques de détection mises en œuvre [2].

Or un changement des pratiques de détection, tel que l’augmentation du recours à certains dépistages ou une amélioration de la sensibilité d’un test, peut entraîner une hausse du nombre de cas diagnostiqués, indépendamment de toute modification du risque réel de développer la maladie. Cela se traduit par une hausse de l’incidence, hausse qui pourra être attribuée à tort à des agents cancérigènes alors qu’elle reflète en réalité des changements dans les modalités de détection et de diagnostic. Lorsque cela se produit, on parle de biais de surveillance.

Les cancers sensibles à la détection

Ce phénomène est particulièrement important pour certains cancers dit sensibles à la détection (en anglais, scrutiny-dependent cancer) [3].

Le cancer de la prostate est un exemple de cancer dont l’incidence change fortement et rapidement avec les pratiques de détection, et qui est exposé à un fort biais de surveillance. En Suisse au cours des trente dernières années, son incidence a été fluctuante, augmentant rapidement puis chutant tout aussi rapidement (voir l’encadré « Cancer de la prostate »). Ces fluctuations, aussi observées par exemple en France ou aux États-Unis, sont le résultat de différences dans les activités diagnostiques et de dépistage. En effet, l’introduction et la diffusion dans les années 1990 du test de dépistage PSA (antigène prostatique spécifique) mesuré à partir d’une simple prise de sang a conduit à diagnostiquer de nombreux cas qui seraient auparavant restés non détectés, entraînant une augmentation de l’incidence [4]. Dans un deuxième temps, plusieurs études ont remis en question le rapport risques/bénéfices du dépistage, conduisant à ne plus le recommander ; le dépistage de routine a diminué et l’incidence a brusquement chuté [5, 6]. Ces dernières années, l’incidence a recommencé à augmenter.

Cancer de la prostate

Évolution des taux d’incidence et de mortalité, standardisés pour l’âge (Suisse, 1993-2022).

Source  : Institut national pour l’épidémiologie et l’enregistrement du cancer (Nicer).

Ces fluctuations très rapides ne sont pas compatibles avec de véritables changements du risque (causés par un changement d’exposition à des agents cancérigènes), mais représentent le résultat de modifications des recommandations et des pratiques diagnostiques. En effet, le temps de latence entre l’exposition à des agents carcinogènes et le diagnostic d’un cancer est le plus souvent de plusieurs années [7].

Un autre exemple est le cancer de la thyroïde, dont l’incidence varie fortement d’un pays à l’autre, avec des augmentations et des baisses parfois massives et rapides observées par exemple en Corée du Sud (voir l’encadré « Cancer de la thyroïde »).

Cancer de la thyroïde

Évolution des taux d’incidence et de mortalité standardisés pour l’âge dans plusieurs pays depuis 2000.

Incidence Mortalité

Source  : Global Cancer Observatory (GCO), International Agency for Research on Cancer (IARC).

Ces différences, plutôt que de refléter l’effet de variations dans l’exposition à des cancérigènes, sont la conséquence de changements dans l’intensité des pratiques diagnostiques et de dépistage. En effet, comme pour le cancer de la prostate, le temps de latence pour le cancer de la thyroïde est très long [7]. Ainsi, en Corée du Sud, l’augmentation de l’incidence a coïncidé avec l’introduction de l’échographie thyroïdienne dans les programmes nationaux de dépistage. Elle a ensuite diminué rapidement à la suite d’appels à décourager ce dépistage [8]. D’autres sources de variations de l’incidence sont les améliorations des technologies diagnostiques au cours du temps et la découverte fortuite de cancers à l’occasion d’examens d’imagerie médicale (voir l’encadré « Impact de l’imagerie médicale sur l’incidence du cancer de la thyroïde »). Le mélanome et le cancer du rein sont aussi des cancers sensibles à la détection et exposés au biais de surveillance [1].

L’impact du surdiagnostic

Le biais de surveillance est également lié au problème du surdiagnostic. Celui-ci survient lorsque le dépistage et d’autres formes de détection précoce ou des découvertes fortuites chez des personnes asymptomatiques conduisent à diagnostiquer des cancers qui ne se seraient jamais manifestés cliniquement au cours de la vie de la personne (voir l’encadré « Détection utile vs surdiagnostic ») [9]. Il ne s’agit pas d’un faux positif : la lésion existe, mais elle n’aurait jamais provoqué de symptômes ni de problème de santé.

Impact de l’imagerie médicale sur l’incidence du cancer de la thyroïde

Les évolutions de technologies diagnostiques conduisent à détecter plus facilement certains cancers. Par exemple, l’introduction de l’échographie de la thyroïde en 1980, suivie des biopsies guidées par ultrasons, a permis la détection de nodules de très petite taille, contribuant à l’augmentation de l’incidence [1]. Par ailleurs, l’augmentation des cas diagnostiqués de ce cancer résulte aussi du recours accru à l’imagerie réalisée pour d’autres indications, conduisant à la découverte fortuite de nodules thyroïdiens appelés alors incidentalomes. Ainsi, lors d’un scanner thoracique réalisé pour explorer une toux ou diagnostiquer un cancer pulmonaire, un nodule au niveau de la thyroïde peut être mis en évidence fortuitement, nécessitant des investigations complémentaires. Aux États-Unis, ce phénomène a contribué à une augmentation d’un facteur d’environ 2,4 de l’incidence des nodules thyroïdiens au cours des trente dernières années [1], contribuant à l’augmentation observée des cancers de la thyroïde.

Référence
1 | Brito JP et al., “Thyroid cancer : zealous imaging has increased detection and treatment of low risk tumours”, British Medical Journal, 2013, 347 :f4706.

Le surdiagnostic est présent en particulier pour les tumeurs à croissance lente, voire nulle, comme c’est souvent le cas pour les cancers de la prostate ou de la thyroïde [10]. Lorsque l’intensité de l’activité de détection augmente pour ces types de cancers, il est probable que de nombreux cas soient surdiagnostiqués. Le surdiagnostic entraîne une utilisation accrue des ressources du système de santé pour des examens complémentaires et le suivi des patients. Il génère également une anxiété inutile et expose les patients à des risques pour la santé secondaires au traitement dont aucun bénéfice ne peut être attendu.

À l’échelle de la population, une augmentation importante de l’incidence sans variation parallèle de la mortalité, comme dans le cas du cancer de la thyroïde ou de la prostate (voir les encadrés « Cancer de la prostate » et « Cancer de la thyroïde »), suggère que la hausse des cas diagnostiqués est liée à la détection de cancers surdiagnostiqués plutôt qu’à une réelle augmentation du risque de cancer [11]. En Europe, les estimations du surdiagnostic pour le cancer de la thyroïde varient d’un pays à l’autre en raison de différences d’intensité du dépistage, allant d’environ 26 % à 89 % des cas chez les femmes et de 13 % à 76 % chez les hommes [8]. Pour le cancer de la prostate, les estimations varient d’environ 2 % à 67 %, selon la méthode de calcul, les caractéristiques de la population étudiée (plus fréquent chez les hommes âgés) et les protocoles de dépistage [12].

Quelles implications pour la prise de décision en santé publique ?

— Mon cher Coquardean, la nature a des mystères qu’il n’est pas toujours donné à notre science d’approfondir. Paul Gavarni (1804-1866)

Le biais de surveillance et le surdiagnostic rendent délicate l’interprétation des tendances pour les cancers sensibles à la détection. D’une part, une augmentation de l’incidence peut être faussement interprétée si l’on ne tient pas compte des changements dans les pratiques diagnostiques (biais de surveillance). D’autre part, les variations de l’incidence dans le temps ou entre groupes de population, résultant de l’intensité avec laquelle le cancer est recherché, sont peu représentatives de l’impact sanitaire réel de la maladie, puisqu’elles incluent des cancers qui n’auraient jamais eu de manifestation clinique (surdiagnostic).

Si des augmentations de l’incidence d’un cancer sont attribuées, à tort, à un agent cancérigène plutôt qu’à des changements dans les pratiques diagnostiques, il en résulte une mauvaise interprétation de l’impact sanitaire et social réel de ce cancer, pouvant conduire à des décisions erronées sur les priorités de santé publique. On peut, par exemple, penser qu’une épidémie de cancers de la thyroïde est en cours et que cette situation nécessite des efforts importants pour la combattre, alors que l’« épidémie » observée est, en réalité, une épidémie de diagnostic et de surdiagnostic.

Il est cependant possible de prendre en compte et de prévenir le biais de surveillance [1]. Pour cela, il convient tout d’abord de vérifier si des changements dans les pratiques de dépistage et de diagnostic sont survenus au fil du temps. Ensuite, plutôt que de se concentrer uniquement sur l’incidence, il importe de privilégier des indicateurs moins sensibles au biais de surveillance. Par exemple, la mortalité par cancer et l’incidence des cancers à un stade avancé, bien qu’elles soient influencées par des traitements toujours plus efficaces, sont moins sensibles aux changements de pratiques de détection.

En conclusion, comprendre les tendances du cancer exige de distinguer ce qui reflète une évolution du risque de maladie de ce qui résulte de la manière dont nous recherchons la maladie. Sans cette distinction, les données peuvent nous tromper et mener à des inquiétudes disproportionnées, ainsi qu’à des politiques de santé publique potentiellement mal orientées.

Détection utile vs surdiagnostic

Figure A. En pointillés est représentée l’évolution naturelle d’un cancer devenant symptomatique puis conduisant au décès de la personne ; en traits interrompus, son évolution s’il est traité dès qu’il est symptomatique ; en trait plein son évolution s’il est traité dès qu’il est dépisté.

Figure B : En pointillés est représentée l’évolution naturelle d’un cancer ne devenant pas symptomatique et ne conduisant pas au décès de la personne ; si ce cancer est dépisté, c’est un cas de surdiagnostic.

Causes du cancer et biais de surveillance

Le biais de surveillance peut également fausser l’évaluation causale de certains facteurs associés au risque de développer un cancer. Par exemple, l’incidence du cancer de la thyroïde est plus élevée chez les femmes que chez les hommes. Cette différence peut être en partie due à des différences biologiques entre les sexes, mais elle peut aussi refléter un biais de surveillance dû à des différences dans les pratiques diagnostiques et de recours aux soins. Cette hypothèse est étayée par des données autopsiques montrant une fréquence similaire de cancers de la thyroïde non diagnostiqués chez les femmes et les hommes [1].

Un autre exemple est l’incidence du cancer du sein souvent plus importante chez les femmes ayant un statut socio-économique élevé, caractéristique qui peut ainsi être interprétée comme un facteur causal. Cette différence reflète, en partie au moins, un biais de surveillance lié à une participation plus fréquente au dépistage chez les femmes au statut élevé par rapport à celles au statut plus bas [2, 3].

Le biais de surveillance complique aussi l’évaluation de l’effet de certains risques environnementaux. Par exemple, au Japon, à la suite de l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima, un programme de dépistage a été mis en place en raison des craintes liées aux effets des radiations sur la thyroïde. Ce programme a conduit à la détection d’un grand nombre de cancers, mais ces cas étaient probablement plus la conséquence du dépistage que de l’effet des radiations, notamment parce que le délai entre l’accident nucléaire et la détection des cas était très court et qu’aucune corrélation n’a été observée entre l’augmentation de l’incidence et les niveaux régionaux d’exposition aux radiations [4].

Références
1 | LeClair K et al., “Evaluation of gender inequity in thyroid cancer diagnosis : differences by sex in US thyroid cancer incidence compared with a meta-analysis of subclinical thyroid cancer rates at autopsy”, JAMA Internal Medicine, 2021, 181 :1351-8.
2 | Borghi G et al., “Socioeconomic deprivation and invasive breast cancer incidence by stage at diagnosis : a possible explanation to the breast cancer social paradox”, Cancers, 2024, 16 :1701.
3 | Welch HG, Brawley OW, “Scrutiny-dependent cancer and self-fulfilling risk factors”, Annals of Internal Medicine, 2018, 168 :143-4.
4 | Chiolero A, “When diagnoses overshadow diseases”, Epidemiology, 2023, 34 :e6.

Références


1 | Tancredi S et al., “Screening and surveillance bias in cancer”, Epidemiologia, 2023, 4 :117-20.
2 | Chiolero A, “When Diagnoses Overshadow Diseases”, Epidemiology, 2023, 34 :e6.
3 | Welch HG, Brawley OW, “Scrutiny-dependent cancer and self-fulfilling risk factors”, Annals of Internal Medicine, 2018, 168 :143-4.
4 | Catalona WJ et al., “Measurement of prostate-specific antigen in serum as a screening test for prostate cancer”, New England Journal of Medicine, 1991, 324 :1156-61.
5 | American Cancer Society, “History of ACS recommendations for the early detection of cancer in people without symptoms”, 3 septembre 2020. Sur cancer.org
6 | Hill C, “Trends in the frequency of cancer in France : 2025 update”, Bulletin du Cancer, 2026, 113 :48-56.
7 | Little MP et al., “Minimum latency effects for cancer associated with exposures to radiation or other carcinogens”, British Journal of Cancer, 2024, 130 :819-29.
8 | Li M et al.,“Evolving epidemiological patterns of thyroid cancer and estimates of overdiagnosis in 2013-17 in 63 countries worldwide : a population-based study”, Lancet Diabetes & Endocrinology, 2024, 12 :824-36.
9 | Bulliard JL, Chiolero A, “Screening and overdiagnosis : public health implications”,Public Health Reviews, 2015, 36 :8.
10 | Welch HG, Black WC, “Overdiagnosis in cancer”, Journal of the National Cancer Institute, 2010, 102 :605-13.
11 | Welch HG et al., “Epidemiologic signatures in cancer”, New England Journal of Medicine, 2019, 381 :1378-86.
12 | Loeb S et al., “Overdiagnosis and overtreatment of prostate cancer”, European Urology, 2014, 65 :1046-55.

Publié dans le n° 357 de la revue


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Les auteurs

Arnaud Chiolero

Épidémiologiste et professeur de santé publique au Laboratoire de santé des populations (#PopHealthLab) de (…)

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Frerik Smit

Doctorant en épidémiologie au Laboratoire de santé des populations (#PopHealthLab) de l’université de Fribourg (Suisse).

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Axelle Braggion

Médecin et doctorante en épidémiologie au Laboratoire de santé des populations (#PopHealthLab) de l’université de (…)

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Stefano Tancredi

Médecin épidémiologiste, spécialiste en santé publique, au Laboratoire de santé des populations (#PopHealthLab) de (…)

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