Quand le bien et le mal remplacent le vrai et le faux
Publié en ligne le 9 avril 2026 - Esprit critique et zététique -
L’espace médiatique est saturé d’alertes où le registre moral tend à supplanter l’examen des faits. Il est question de « bombe sanitaire », de « scandale occulté » ou de « risques existentiels » : augmentation des cancers, pesticides, additifs et conservateurs dans l’alimentation, OGM, tritium rejeté par les centrales nucléaires, empoisonnement par les PFAS et les plastiques, cadmium dans les engrais, intelligence artificielle… Difficile pour le citoyen d’évaluer ce qu’il en est réellement et de faire le tri entre problèmes majeurs qu’il importe de résoudre et fabrication de la peur à des fins idéologiques ou économiques.
En démocratie, l’opinion publique influence fortement la décision politique. La bataille informationnelle est ainsi un enjeu majeur : elle façonne la perception des risques, et donc la priorité des actions à entreprendre et l’allocation des ressources. Dans ce contexte, l’information scientifique et l’argumentation sur le vrai, le faux et l’incertain sont-elles audibles ? Peuvent-elles vraiment se frayer une voie dans l’espace de délibération ? Le jugement moral ne tend-il pas à supplanter l’évaluation factuelle ?
À défaut de pouvoir comprendre en détail ce qu’est le tritium et pourquoi on le retrouve dans les rivières, de suivre la complexité des travaux sur l’épidémiologie des cancers, de se plonger dans la différence entre seuils toxicologiques et seuils réglementaires des substances chimiques, de connaître les mécanismes du génie génétique ou d’appréhender exactement ce qu’est l’intelligence artificielle… pas d’autre solution que d’accorder sa confiance à des voix que l’on estime crédibles. Mais lesquelles sauront attirer notre attention et emporter notre conviction ?
Le critère du vrai et du faux est malheureusement désavantagé. Les travaux en psychologie sociale et comportementale ont montré, par exemple, que nous sommes plus sensibles aux menaces, même très faibles, qu’aux opportunités, ou que nous surestimons les très faibles probabilités et accordons une importance démesurée aux événements associés [1]. Nous souhaitons ardemment le risque zéro, sans considération pour sa faisabilité ni pour son coût, les notions de risque et de danger sont confondues et les concepts de doses, de seuils ou d’exposition sont ignorés. Faute de pouvoir déterminer le vrai et le faux sur des sujets complexes, nous ramenons notre jugement à quelque chose de plus simple à évaluer, de plus intuitif : le bien, le mal ou l’intention sous-jacente aux décisions [2]. Ainsi, le naturel est réputé bon, donc sûr, l’artificiel suspect, donc dangereux. Et si une décision est prise au nom d’une bonne cause, alors elle semble rationnelle. Ces sentiments sont renforcés par le partage de nos croyances au sein de la communauté à laquelle nous nous rattachons : « L’intuition peut être extrêmement puissante, et lorsqu’elle est confortée par notre environnement social, il devient très difficile de lui résister » [3]. Notre identité sociale peut peser plus que le vrai et le faux.
Enfin, une réponse mesurée sera toujours désavantagée face à un propos radical. Devant l’affirmation d’un risque majeur, la moindre nuance se verra qualifiée de complaisance coupable, quand elle ne sera pas renvoyée à de la compromission ou de l’assujettissement à un lobbying intéressé. Le jugement moral écrase la complexité.
Notre volonté, rappelée en couverture, d’« apporter un éclairage scientifique sur les débats de société » seraitelle alors vaine ? Les raisonnements et préférences sontils si peu sensibles au vrai et au faux ? Il semble malgré tout que non : « Dans l’ensemble, les citoyens tiennent compte des informations factuelles, même lorsque celles-ci remettent en question leurs convictions idéologiques » [4]. L’information scientifique ne peut pas tout, mais elle est indispensable. Toutefois, pour préserver sa crédibilité, elle se doit de rester factuelle, non prescriptive et exempte de toute posture moralisatrice.
1 | Slovic P, “Perception of Risk”, Science, 1987, 236 : 280-5.
2 | Kahneman D, Système 1, Système 2 : les deux vitesses de la pensée, Flammarion, 2013.
3 | Blancke S, Boudry M, “Trust me, I’m a scientist”, Sci Educ, 2022, 31 : 1141-54.
4 | Wood T, Porter E, “The elusive backfire effect : mass attitudes’ steadfast factual adherence”, Polit Behav, 2019, 41 : 135-63.
Publié dans le n° 356 de la revue
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