Le doute est la clé de toute connaissance
Publié en ligne le 1er avril 2026 - Esprit critique et zététique -
C’est le doute qui permet à la science de se construire et d’avancer. Si les Anciens n’avaient pas douté que la Terre fût plate, ils n’auraient pas su qu’elle est (presque) sphérique et Ératosthène n’en aurait pas évalué le rayon ; si Galilée n’avait pas douté qu’elle fût immobile, combien de temps aurions-nous attendu pour comprendre le mouvement des planètes ? Aujourd’hui, on ne peut accepter une vérité scientifique si l’on n’a pas la possibilité de la mettre en doute ; on ne peut apprécier à sa juste valeur un article scientifique si l’on ne remet pas en question, au fur et à mesure de sa lecture, le bien-fondé de l’hypothèse de départ, la pertinence de la méthodologie adoptée, la solidité de l’analyse statistique, l’adéquation des résultats avec le corpus des connaissances déjà établies 1, ainsi que leur confrontation avec d’autres travaux sur le sujet. C’est le sens de l’exigence poppérienne : la science progresse par « conjectures et réfutations », en soumettant les hypothèses à des épreuves pouvant les invalider. C’est le plus souvent ainsi, sans même nous en rendre compte, que nous lisons tous un article scientifique.
Un doute pas toujours exercé, voire récusé
Prenons l’exemple des travaux de Jacques Benveniste à la fin des années 1980 sur ce que l’on a appelé « la mémoire de l’eau » et posons-nous les mêmes questions [2]. L’hypothèse de départ, après quelques observations, était que l’eau avait conservé le souvenir de molécules avec lesquelles elle avait été en contact. Pourquoi pas ? La méthodologie suivie pour valider ou réfuter cette hypothèse présentait d’emblée quelques problèmes : elle était complexe (décoloration de certaines cellules sanguines lors d’une réaction antigène-anticorps) et dépendante de l’observateur (comptage de cellules au microscope). Bien que l’analyse statistique n’appelât pas de remarques particulières, les résultats obtenus remettaient en question les bases consensuelles de la physique et de la chimie, telles que la biologie et la pharmacologie les appliquent depuis toujours. La confrontation avec d’autres travaux (faisant partie de la discussion dans un article) révélait des insuffisances criantes : aucune approche alternative n’était proposée pour valider l’hypothèse (si la mémoire de l’eau ne s’exerce que dans un contexte aussi spécifique, quel peut être son intérêt ?), on refusait d’employer une autre technique pour évaluer le nombre de cellules colorées. Dans ces conditions, le doute s’est installé d’emblée, à juste titre, et il n’est rien resté de ces travaux. L’hypothèse de Benveniste n’était pas la bonne ; ce qu’il avait cru observer ne relevait que de l’autosuggestion, comme les rayons N de Blondlot au début du XXe siècle [3]. Nous avons eu raison de douter.
Malgré tout, certains tentent maintenant de s’affranchir du doute quand ils lisent un article scientifique, comme si le fait d’être écrite validait la théorie et que, du moment que c’est imprimé et publié, c’est vrai et il n’y a plus lieu de douter. L’avalanche des faux articles scientifiques relevant du papermilling 2 devrait pourtant inciter à davantage de prudence en ce domaine [4] ! Ceux qui remettent en question la nécessité du doute dans tout travail scientifique, le leur comme celui des autres, sont souvent motivés par une croyance idéologique. Le pape Urbain VIII était convaincu que Galilée avait raison, mais il ne pouvait l’accepter pour des raisons religieuses ; Benveniste était-il convaincu au départ que l’homéopathie devait avoir des fondements explicatifs de nature scientifique ? Ce n’est pas certain. Mais il s’est appuyé sur cette pratique thérapeutique dénuée de tout fondement scientifique pour justifier – et financer – la poursuite de ses travaux. Les contempteurs actuels du doute sont parfois motivés par une idéologie que l’on peut appeler politico-écologiste, car l’écologie scientifique n’a rien à voir avec l’idéologie politique qui prétend la mettre en œuvre.
L’épisode de l’hydroxychloroquine, au début de la pandémie de Covid-19, rappelle ce qui survient lorsque l’on congédie le doute méthodique : des affirmations ont été avancées avant que des essais contrôlés et correctement conduits n’en aient établi la validité ; l’exigence d’essais randomisés et la critique des biais furent présentées comme superflues, voire déplacées. « Ne perdons pas de temps » a déclaré un aréopage de « grands noms de la santé » [5]. Par la suite, l’efficacité alléguée n’a pas été confirmée par des essais rigoureux et plutôt que d’admettre l’incertitude et de revenir à l’épreuve des faits, certains ont refusé de douter et ont persisté, s’enfermant dans une bulle cognitive où des confirmations ad hoc tenaient lieu d’évaluation critique, au risque d’égarer la décision médicale et de retarder des prises en charge efficaces, ce qui fut probablement fatal pour certains patients. Dans ce contexte, défendre très tôt le doute méthodique fut et demeure la meilleure manière de protéger les patients.
Le doute et la « fabrique du doute »
C’est ainsi qu’est né un étrange concept, qui a reçu le nom de « fabrique du doute », comme si le doute pouvait être « fabriqué », comme s’il n’était pas consubstantiel à la science en marche : sans le doute, pas de science, seulement des croyances ! Ce concept a été utilisé pour qualifier les agissements des industriels du tabac en faveur de leurs bénéfices, en cherchant à nier coûte que coûte les méfaits du tabac, et même à financer des études tendant à montrer que le tabac n’apportait qu’un risque mineur de cancer, « parmi d’autres ». Il fut nécessaire de dénoncer de tels agissements. Par un glissement sémantique inapproprié, ce concept est passé sans précaution du domaine de la propagande au domaine scientifique, ce qui n’est pas acceptable. Pour être clair : la « fabrique du doute » décrit une falsification de la science, opérant via des recherches finalisées vers des conclusions établies d’avance, et utilisant une stratégie de communication visant à retarder la reconnaissance de faits établis [6] ; elle ne saurait disqualifier le doute méthodique, qui est la condition de la science.
Certes, des scientifiques ont été – et certains le sont encore – stipendiés par cette industrie et l’on peut citer, parmi d’autres, les propos de Clarence Cook Little, successivement président des universités du Maine et du Michigan, qui font honte à la logique comme à la science [7] : « Les gens qui fument et qui sont en vie constituent la preuve que, dans leur cas, il n’existe pas de rapport entre cancer et tabac, puisqu’ils n’ont pas de cancer. » Il est évident qu’il faut douter de la véridiction des scientifiques ainsi embrigadés par des marchands de mort, comme de la qualité des travaux financés par des industriels pour promouvoir l’utilisation de leurs produits (et cela s’applique à tous les produits ayant une valeur marchande, pas seulement le tabac) : c’est cela la pratique du doute scientifique, qui s’oppose à la pratique du doute propagandiste. Inversement, appliquer l’étiquette « fabrique du doute » à toute critique méthodologique honnête revient à confondre propagande et examen scientifique, au détriment de la qualité du débat. Il est d’ailleurs obligatoire de mentionner les conflits d’intérêt que l’on peut avoir dans le financement de ses travaux, mais ces scientifiques dévoyés s’en abstiennent souvent.
Cette notion de fabrique du doute, parfaitement valide quand elle s’applique à la propagande que déversent maintenant, en concurrence avec les industriels, les influenceurs de tout poil, ne saurait s’appliquer au doute scientifique, celui qui permet de définir la validité d’un article scientifique… Alors que le grand public a été réceptif à cette étude largement médiatisée, le doute s’est emparé de tous les scientifiques lors de la publication de l’article de Séralini et al. en 2012 [8]. Cet article a été rétracté [9], puis republié dans une revue prédatrice. Les auteurs prétendaient mettre en évidence un excès de tumeurs chez des rats exposés à un maïs génétiquement modifié ou à du glyphosate ; mais le protocole (souches de rats sujettes à des tumeurs spontanées, effectifs réduits, suivi hétérogène), l’analyse statistique et la présentation des résultats ne permettaient pas d’établir un lien de causalité robuste, mais seulement de parvenir à une conclusion déjà arrêtée. Les résultats ne résistaient pas à un examen scrupuleux, et la controverse a montré combien un design fragile peut fabriquer l’illusion d’un effet.
Un autre exemple est un article de Seneff et al. [10] ; il n’a pas encore été rétracté, et ce n’est pas faute d’y avoir travaillé [11, 12] ! Les auteurs y suggèrent que la vaccination antiCovid pourrait favoriser des cancers en invoquant des mécanismes physiopathologiques hypothétiques (altération de l’immunité innée, microARN, exosomes, etc.). Or les études sur lesquelles ils s’appuient ne soutiennent pas ces conclusions – certaines montrent même l’inverse ! – et l’argumentation procède par extrapolations spéculatives et non par démonstration. Le problème supplémentaire, dans ce type de publication, est qu’une fois l’article entré dans la littérature internationale, il peut être cité et repris en cascade par des auteurs plus ou moins attentifs à la vérification des sources. La simple existence d’une référence se mue alors en caution apparente, nourrissant un bruit bibliographique qui brouille l’évaluation des risques réels.
La critique n’est pas une « fabrique du doute »
Dans l’analyse récente d’un article d’une firme privée italienne qui s’intitule « institut Ramazzini » concernant le glyphosate [13], nous avons présenté toutes les insuffisances de l’article, tant sur le plan de la méthodologie que sur celui de l’analyse statistique [14]. De même, dans Science et pseudo-sciences, François-Marie Bréon a montré les faiblesses d’une étude épidémiologique écologique française [15], analysant la distribution géographique de l’incidence du cancer du pancréas selon l’exposition aux pesticides et d’autres facteurs [16]. Il est nécessaire, quel que soit le domaine, d’analyser les articles qui sont publiés et de révéler leurs défauts avec objectivité, même s’ils vont à l’encontre de nos convictions. C’est ce doute-là, méthodique et transparent, qui protège la science comme la décision publique.
Dans cette même perspective, la discussion récente autour du pouvoir cancérogène de l’aspartame [17] illustre l’importance de distinguer le danger intrinsèque et le risque réel, ce dernier dépendant des expositions, des doses et des contextes. Remettre de l’ordre dans les niveaux de preuve et les ordres de grandeur n’a rien d’une manœuvre dilatoire : c’est l’exigence même de l’évaluation rationnelle. S’agissant de l’acétamipride, notre position publique [18] a parfois été caricaturée comme une « fabrique du doute », alors qu’elle s’opposait précisément à une « fabrique de la peur » qui confond allégations fragiles et conclusions générales. Le doute méthodique protège des emballements comme des intérêts ; il n’est l’auxiliaire d’aucun des deux. Autrement dit, douter n’est pas retarder : c’est trier le vrai du possible.
C’est ce à quoi s’oppose un journaliste du Monde, Stéphane Foucart, qui s’insurge que l’on puisse contester la validité de cet article de « l’institut Ramazzini » [13], en refusant de discuter en détail les erreurs méthodologiques et statistiques [19]. Ce n’est pas en invoquant comme un mantra que la critique relève de cette fameuse « fabrique du doute » qu’on convaincra les scientifiques. Lorsqu’on veut faire passer un message politique, la tentation existe de préférer des raccourcis aux vérifications, au détriment du doute. Outre leurs insuffisances méthodologiques et statistiques, les auteurs de cet article n’ont pas révélé leurs liens d’intérêt avec divers lobbies et l’éditeur en charge de l’article dans la revue qui l’a publié (Environmental Health) fait partie du même institut Ramazzini, ce qui donne deux motifs à de sérieuses réserves. Ces éléments ont été signalés sur PubPeer 3[20], il suffit d’en prendre connaissance pour s’en faire une idée.
Conclusion
Les polémiques publiques reposent souvent sur des causes supposées « justes » tout en s’abstenant d’un examen méthodique. L’engouement pour le traitement de la Covid-19 par l’hydroxychloroquine en absence de données cliniques, comme la pétition contre l’acétamipride, pourtant autorisé de manière raisonnée ailleurs en Europe, signée par plus de deux millions de nos compatriotes, en sont des illustrations : la vigilance citoyenne est légitime, mais elle ne vaut ni expertise toxicologique ni évaluation du risque au regard de l’exposition. C’est précisément pour cela que nous défendons le doute méthodique, la transparence et la proportionnalité des décisions, plutôt que des verdicts dictés par l’émotion et le militantisme politique.
Les auteurs remercient le Dr Fabrice Lakdja pour ses conseils judicieux.
1 | Giordano P, Contagions, Le Seuil, 2020.
2 | Robert J, Impostures en cancérologie, H&O Science, 2023.
3 | Rostand J, Science fausse et fausses sciences, Gallimard, 1958.
4 | Robert J, “La fabrication des données est à la portée de toutes les bourses”, Innovations et Thérapeutiques en Oncologie, 2024, 10 :9-14.
5 | Maraninchi D, Harousseau JL, « Chloroquine : l’appel de trois grands noms de la santé en faveur des préconisations du Pr Raoult », Figaro Vox, 9 avril 2020.
6 | Robert J, “Contre l’alcool et le tabac, ce n’est qu’un début, continuons le combat !”, Innovations et Thérapeutiques en Oncologie, 2022, 8 :129-34.
7 | Proctor RN, Golden holocaust : origins of the cigarette catastrophe and the case for abolition, University of California Press, 2011.
8 | Séralini GE et al., “[Retracted] : Long term toxicity of a Roundup herbicide and a Roundup-tolerant genetically modified maize”, Food and Chemical Toxicology, 2012, 50 :4221-31.
9 | Séralini GE et al., “Retraction notice to ‘Long term toxicity of a Roundup herbicide and a Roundup-tolerant genetically modified maize’ [Food Chem Toxicol 50, 2012, 4221–4231]”, Food and Chemical Toxicology, 2014, 63 :244.
10 | Seneff S et al., “Innate immune suppression by SARS-CoV-2 mRNA vaccinations : the role of G-quadruplexes, exosomes, and MicroRNAs”, Food and Chemical Toxicology, 2022, 164 :113008.
11 | Barrière J et al., “Letter to Editor ‘Innate immune suppression by SARS-CoV-2 mRNA vaccinations : the role of G-quadruplexes, exosomes, and MicroRNAs’ : important concerns on the validity of this article”, Food and Chemical Toxicology, 2023, 178 :1389.
12 | Barrière J et al., “Scientific integrity requires publishing rebuttals and retracting problematic papers”, Stem Cell Reviews and Reports, 2023, 19 :568-72.
13 | Panzacchi S et al., “Carcinogenic effects of long-term exposure from prenatal life to glyphosate and glyphosate-based herbicides in Sprague-Dawley rats”, Environmental Health, 2025, 24 :36.
14 | Robert J, “Non, il n’est pas prouvé que le glyphosate soit cancérogène d’après l’étude récemment publiée, quoi qu’en dise la presse grand public”, Innovations & Thérapeutiques en Oncologie, 2025, 11 :244-5.
15 | Brugel M et al., “Pesticides and risk of pancreatic adenocarcinoma in France : a nationwide spatiotemporal ecological study between 2011 and 2021”, European Journal of Epidemiology, 2024, 39 :1241-50.
16 | Bréon FM, “Les pesticides sont-ils un facteur de l’augmentation des cancers du pancréas ?”, SPS, n° 352, avril 2025.
17 | Barrière J, Robert J, « À la recherche (médiatique) du facteur de risque inconnu », Bulletin du Cancer, 2025, 112 :916-20.
18 | Barrière J, Robert J, « Cancérologues, nous ne signerons pas les pétitions contre la loi Duplomb et l’interdiction de l’acétamipride », tribune, Le Point, 31 juillet 2025.
19 | Foucart S, « Glyphosate et cancer : un cas d’école de la “fabrique du doute” », Le Monde, 27 juin 2025.
20 | Simona Panzacchi and Al., "Carcinogenic effects of long-term exposure from prenatal life to glyphosate and glyphosate-based herbicides in Sprague–Dawley rats", Environment Health, 2025.
1 Mais que l’on peut, bien sûr, remettre en question dans un de ces renversements que Thomas Kuhn appelait un changement de paradigme.
2 Le papermilling désigne le processus de fabrication, par des usines ad hoc, d’articles inventés vendus ensuite à des auteurs en mal de reconnaissance...
3 PubPeer est une plateforme en ligne où les chercheurs peuvent commenter de façon ouverte ou anonyme les études scientifiques publiées.
Publié dans le n° 355 de la revue
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Les auteurs
Jacques Robert
Professeur émérite de cancérologie à l’université de Bordeaux et praticien hospitalier honoraire à l’Institut (…)
Plus d'informationsJérôme Barrière
Oncologue médical et exerce à la clinique Saint-Jean à Cagnes-sur-Mer.
Plus d'informationsFrédéric Delom
Maître de conférences à l’université de Bordeaux, chef d’équipe à l’unité Inserm U1312 à Bordeaux, dédiée à l’oncologie.
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