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Croiver

Publié en ligne le 16 janvier 2023
Croiver
Pourquoi la croyance n’est pas ce que l’on croit
Sebastian Dieguez
Éliott éditions, 2022, 208 pages, 19 €

Si je vous demandais de me dire en quoi vous croyez, vous me répondriez certainement en me parlant de vos croyances religieuses ou politiques, ou encore de votre rapport au paranormal. En général, nous réservons le terme de « croyances » pour ce genre d’attitudes qui semblent constituer une part importante de notre identité mais qui, si l’on en croit les psychologues, semblent résister farouchement aux preuves qu’on pourrait leur opposer.

Pourtant, pour Sebastian Dieguez 1, chercheur en neurosciences, cette fascination nous empêche de voir les myriades de croyances plus triviales qui constituent l’élément dans lequel nous vivons au jour le jour, comme celle qu’il y a de quoi manger dans le réfrigérateur, que le magasin en bas de chez nous est ouvert jusqu’à 20 h, etc. Ces croyances n’ont rien de bien fascinant mais, à y regarder de plus près, elles semblent bien différentes du type de croyances citées au paragraphe précédent. Car contrairement à celles-là, elles sont « orientées vers la vérité » et facilement révisables : si je crois qu’il reste à manger dans le frigo, il me suffit de l’ouvrir et de constater qu’il n’y en a plus pour changer de croyance. Elles sont de plus automatiques, hors de notre contrôle, et exercent une influence directe sur nos actions.

Ces caractéristiques semblent séparer les croyances ordinaires des croyances plus en lien avec notre identité, comme les croyances religieuses qui, elles, semblent résister avec entêtement à toute révision, demander un engagement volontaire de la part des croyants et parfois échouer à se traduire en actions. S. Dieguez y voit une tension interne au concept de croyance qui parcourt l’histoire de la philosophie depuis Platon et, pour résoudre cette tension, propose une hypothèse pour le moins audacieuse : si certaines croyances sont si différentes des croyances ordinaires, c’est qu’elles ne sont pas de véritables croyances, mais simplement des choses que nous « croyons croire », voire que nous « croyons pour croire », par exemple parce que cela nous permet de mieux nous intégrer à notre groupe social ou atteindre nos fins. Pour désigner ces « fausses » croyances, S. Dieguez propose d’utiliser le terme de croivances.

A mi-chemin entre philosophie et psychologie, l’ouvrage se propose de développer cette hypothèse et ses conséquences possibles. Selon S. Dieguez, distinguer les croivances des croyances permettrait de mieux expliquer certains phénomènes, comme le complotisme contemporain. Si l’on pense que les complotistes « croient » vraiment aux théories du complot, il est difficile de comprendre comment ils peuvent adhérer aux théories les plus absurdes. Mais si l’on considère qu’ils ne font que croiver à ces théories – et qu’ils y croivent précisément parce qu’elles sont absurdes, pour mieux se singulariser, alors leur comportement devient plus compréhensible. Plus largement, distinguer la croyance de la croivance permettrait de mieux comprendre comment se propagent des opinions qui semblent défier toute rationalité.

1 Sebastian Dieguez et Florian Cova ont coécrit un article sur la nature des pseudo-experts (Fuhrer J, Cova F, Gauvrit N, Dieguez S, “Pseudoexpertise : A Conceptual and Theoretical Analysis”, Frontiers in Psychology, 2021, 12:732666).


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Auteur de la note

Florian Cova

Florian Cova est Professeur Assistant en philosophie à (...)

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