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Science après la pandémie : le temps nous dira si tout va changer

Publié en ligne le 7 avril 2021 - Intégrité scientifique -
La prestigieuse revue Nature a publié au début du mois de juin 2020 une série de huit articles de réflexions sur l’impact que pourrait avoir sur la science la crise sanitaire liée à la Covid-19. Écrites par des correspondants de la revue issus de plusieurs pays, les questions soulevées relatives à huit thèmes spécifiques semblent bien résister à l’épreuve du temps dans un contexte en évolution très rapide.

Les universités ne seront plus les mêmes [1]

Les cours en ligne mis en place lors des périodes de confinement vont durablement s’installer. Si certaines universités proposaient déjà une offre de ce type, d’autres ont dû tout inventer. Cependant, cette modalité d’enseignement devra bénéficier de nombreux progrès pédagogiques et techniques sachant que l’enseignement en ligne ne peut se résumer à la mise à disposition de matériel pédagogique sur des plateformes partagées et que « l’université Zoom 1 n’est pas un véritable apprentissage en ligne ». La pandémie a aussi mis à mal les finances de bon nombre d’universités, en particulier celles fortement dépendantes de droits d’inscriptions élevés et d’une importante présence d’étudiants étrangers (États-Unis, Royaume-Uni, Australie…). De nombreux autres bouleversements sont à prévoir. Ainsi, pour certains, cette situation « pourrait aider les universités à repousser l’idée qu’elles sont élitistes et sans rapport avec la société » et favoriser « les projets de recherche et les infrastructures les plus pertinents pour les intérêts nationaux dans un monde post-pandémique ».

Est-ce que les budgets de recherche vont changer ? [2]

Le bilan économique de la pandémie ne cesse de s’alourdir dans le monde entier. Pour certains experts, « cela [pourrait nuire] à la science pendant des décennies en mettant des milliers de chercheurs au chômage et en forçant les pays à réduire leurs financements à mesure qu’ils reconstruisent les sociétés ». Pour d’autres, au contraire, l’importance de la science et en particulier de la recherche fondamentale assurera une place de choix et des budgets importants, comme cela avait été le cas au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Comment vont survivre les congrès scientifiques ? [3]

Lors des périodes de confinement, si de nombreux congrès et conférences ont été annulés ou reportés, un certain nombre se sont tenus de façon virtuelle avec, parfois, une participation plus importante que d’habitude. Les jeunes chercheurs sans support financier ou les chercheurs handicapés ont plébiscité cette modalité d’organisation. Elle permet également une plus grande souplesse entre les assidus et ceux qui n’assistent qu’à quelques sessions. De même, certains expriment leur satisfaction de pouvoir poser des questions via un chat animé par un modérateur alors qu’en « présentiel », ils n’auraient sans doute pas pu ou pas osé le faire. La diminution de l’empreinte carbone est aussi un facteur de motivation important pour de nombreux chercheurs. Toutefois, certains s’interrogent : les conférences physiques ne vont-elles pas redevenir la norme une fois la menace sanitaire disparue, au motif que « les réunions en personne offrent beaucoup d’opportunités que les réunions virtuelles ne peuvent pas reproduire » ? S’achemine-t-on vers un mélange des deux modalités ? Reste que des sociétés savantes pourraient être en péril quand une part importante de leurs ressources provient de l’organisation des congrès.

Comment va évoluer le système des publications scientifiques après la pandémie ? [4]

Le torrent des pré-publications a changé les pratiques médicales (voir notre chronique dans le n° 333 de SPS). Ces manuscrits mis en ligne sur des plateformes avant soumission à une revue scientifique sont devenus populaires en médecine. Ils ont été pris en compte par le public et les médias sans esprit critique. Dans le même temps, les revues ont accéléré leurs processus d’évaluation pour les articles liés à la Covid-19 et les ont mis en ligne gratuitement. Ces changements vont-ils devenir pérennes ?

La pandémie : un défi pour la Chine dans sa course effrénée au sommet de la science ? [5]

Avant que la pandémie ne frappe, la Chine était sur le point de dépasser les États-Unis sur le plan du financement de la science, deux ans après avoir pris l’ascendant en termes de nombre de publications scientifiques. Le pays irrigue le monde scientifique international et renforce ses partenariats grâce à des centaines de milliers d’étudiants diplômés et de chercheurs postdoctoraux par an (dont une grande partie « reviennent en Chine après leurs études, apportant avec eux des connaissances très pertinentes »). La pandémie pourrait-elle ralentir ou compromettre cette évolution ? La crise économique n’épargne pas le pays et les tensions politiques avec les États-Unis représentent une menace pour le développement des collaborations internationales. Si, « sur le long terme, le pronostic pour la science en Chine est bon », favorisé par des investissements nationaux privés et publics, au niveau international, « les scientifiques, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Chine, s’inquiètent des dommages causés aux collaborations internationales après la pandémie ».

Les collaborations scientifiques vont-elles se réduire ? [6]

Certains des changements imposés par la pandémie pourraient devenir pérennes (avec des variations selon les générations concernées). Le nombre de voyages va diminuer et les outils virtuels de communication vont favoriser de nouvelles formes de collaboration. La science pourrait « devenir plus verte » et les échanges entre jeunes chercheurs pourraient se trouver facilités. Mais, d’un autre côté, « la majorité des relations commencent par une rencontre en personne » et les jeunes chercheurs qui n’ont pas encore constitué leur réseau pourraient être pénalisés. Les liens entre pays scientifiquement avancés pourraient se renforcer au détriment de ceux vers les pays en développement. Certains pays plus isolés géographiquement (comme l’Australie) pourraient également pâtir de la situation.

L’épidémie de coronavirus pourrait faciliter la réalisation des essais cliniques [7]

L’éruption du Vésuve, - Pierre-Jacques Volaire (1728-1799)

Lors de la flambée épidémique, les participants aux essais cliniques en cours ont hésité à se rendre dans les hôpitaux pour le contrôle et la surveillance de leur traitement. Cela a conduit à la suspension de certains essais.

Mais des structures virtuelles se sont mises en place « effectuant des consultations en ligne et […] collectant autant de documents et de données que possible à distance ». Des entreprises spécialisées qui étaient en compétition ont collaboré sur des projets permettant de réduire tous les délais, depuis l’idée jusqu’aux résultats. Certaines pratiques pourraient se pérenniser, mais il est probable que les délais globaux ne seront pas réduits de façon radicale. Cependant, « la pandémie pourrait catalyser un changement durable par d’autres moyens » comme, par exemple, « la culture de collaboration entre le gouvernement, l’industrie et le milieu universitaire ». Une plus grande composante virtuelle (par Internet) dans les essais cliniques pourrait aussi alléger les contraintes pour les patients et faciliter le recrutement des participants.

Des chercheurs se sont réorientés vers le coronavirus, et ne reviendront pas à leurs thèmes de recherche antérieurs [8]

« Les grands événements mondiaux laissent souvent des empreintes majeures sur la recherche. Les nations ont beaucoup investi dans la physique et l’ingénierie pendant la Seconde Guerre mondiale, et ces domaines ont maintenu leur élan en temps de paix. » Et le nouveau coronavirus SARS-CoV-2 a déjà imprimé sa marque dans de nombreux domaines scientifiques, bien au-delà de la médecine et de la biologie. De nombreux chercheurs, selon un sondage, pensent ne pas revenir à leurs anciens projets et des étudiants sont attirés par la thématique des maladies infectieuses. Savoir si ce phénomène sera durable ou non dépend des financements sur le long terme.


1 Zoom a été l’un des systèmes de conférence vidéo les plus populaires de la période de confinement.

Publié dans le n° 334 de la revue


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L' auteur

Hervé Maisonneuve

Médecin de santé publique, il est consultant en rédaction scientifique et anime le blog Rédaction Médicale et (...)

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