À l’assaut du réel
Publié en ligne le 29 août 2025PUF, 2025, 440 pages, 22 €

Avec À l’assaut du réel, le sociologue Gérald Bronner signe un nouvel essai ambitieux qui prolonge sa réflexion sur les mécanismes cognitifs et sociaux à l’œuvre dans la construction des croyances collectives. L’auteur, reconnu pour ses travaux sur la rationalité et les biais cognitifs, s’attaque ici à ce qu’il appelle « la guerre cognitive », une lutte constante entre ce que l’esprit humain construit et ce que la réalité objective impose.
Dès les premières pages, le chercheur s’interroge sur l’évolution de ce qu’il nomme la « pensée désirante ». Il y voit une dynamique ancienne, anthropologiquement enracinée, mais aujourd’hui exacerbée par nos conditions sociales et culturelles. La « dérégulation du désir », encouragée par certaines formes de pédagogie bienveillante ou par une valorisation excessive de l’individualité, mine la confrontation formatrice au réel. L’enfant-roi ne doit plus apprendre du monde : c’est désormais le monde qui est sommé de s’adapter à lui.
Une image traverse alors le texte : celle d’un présent devenu si dense qu’il engloutit toute projection, au point que seuls 3 % des Français souhaiteraient vivre dans l’avenir 1. « L’imaginaire collectif semble avoir perdu sa capacité à se projeter, comme si le présent occupait désormais tout l’espace mental disponible », écrit-il. Ce constat lucide, presque inquiétant, pose les jalons d’un essai qui entend passer en revue les formes contemporaines de la lutte contre le réel.
À la croisée de plusieurs disciplines – épistémologie, sociologie, psychologie, économie –, G. Bronner ne se fixe aucune limite pour observer la manière dont nos sociétés s’éloignent du réel. On aurait aimé, peut-être, qu’il s’essaie à une définition plus personnelle de ce dernier, mais il opte pour une formule volontairement concise, empruntée à Philip K. Dick : « La réalité, c’est ce qui continue d’exister lorsqu’on cesse d’y croire. » Cette définition permet de cerner le cœur de l’ouvrage : les tensions entre un monde qui résiste et les croyances que nous projetons sur lui.
C’est dans ce cadre que s’inscrit l’analyse la plus frappante du début de l’ouvrage : la montée en puissance de la « post-truth society » 2. Le sociologue s’intéresse moins à l’idée d’un effondrement total du rapport au vrai – qu’il juge irréaliste – qu’à un phénomène plus subtil : la possibilité accrue de corrompre le réel. Non pas de le nier frontalement, mais de le contorsionner, de le contourner, de s’en extraire volontairement. Il ne s’agit plus de croire ce qu’on voit, mais de voir ce que l’on croit.
La figure de Donald Trump devient alors emblématique. Non seulement parce qu’il utilise le mensonge comme stratégie politique (plus de 30 000 mensonges recensés par le Washington Post), mais surtout parce qu’il a compris qu’une part de son public ne cherchait même plus à évaluer la véracité de ses propos. G. Bronner mobilise ici un concept clé du monde du catch professionnel : le « kayfabe ». Ce contrat tacite par lequel le public suspend volontairement son incrédulité permet de transformer le combat en performance. Trump est perçu comme une sorte de catcheur politique, dont les outrances ne sont pas crues littéralement, mais célébrées comme autant de gestes de défi envers l’élite. Le mensonge devient une forme de loyauté symbolique. Le réel n’est pas nié : il est mis en scène, manipulé, instrumentalisé.
Pour autant, l’auteur refuse de céder à une lecture catastrophiste. Contrairement à ce que suggèrent certains commentateurs, il ne pense pas que nos contemporains soient devenus fondamentalement indifférents à la vérité. Même les platistes, rappelle-t-il, mènent parfois des expériences pour tester leurs croyances, comme ce youtubeur qui admit publiquement s’être trompé 3. En ce sens, la « post-vérité » n’est pas un régime épistémique nouveau, mais un symptôme : celui d’un marché cognitif dérégulé où les croyants les plus motivés – et donc souvent les moins méthodiques – gagnent en visibilité. La vérité n’a pas disparu, mais elle perd en visibilité face à des récits émotionnels, simplistes ou spectaculaires.
Parmi les assaillants du réel, le sociologue identifie une forme de relativisme académique qui, sous couvert de justice culturelle, brouille les repères épistémiques. Lors d’un congrès 4, il assiste à une scène révélatrice : un historien fut applaudi pour avoir dénoncé « la science occidentale », face à un contradicteur isolé. La revendication d’égalité culturelle se transforme en mise en cause des normes communément admises de la rationalité. Cette confusion, observe-t-il, repose sur un sophisme : croire que tous les récits se valent parce qu’ils méritent le respect. Il évoque une étudiante sud-africaine, sommant la science de reconnaître la magie, et conclut que certains auteurs ne veulent pas tant contester la science que défendre leur vision sans contradiction. De Bruno Latour à Donna Haraway, nombre de sociologues et philosophes ont préparé ce terrain. Mais à force de souligner les biais de la science, on en oublie parfois sa force collective : produire des vérités valables pour tous. Il est impossible ici de restituer toute la richesse de ce chapitre foisonnant.
Le chapitre final aborde plusieurs pistes de fuite du réel : les promesses transhumanistes, l’hypothèse d’une simulation 5, ou la tentation de dissoudre le monde dans des récits sans contraintes. Mais le sociologue ne s’y attarde que pour mieux rappeler ce que certains redoutent le plus : le heurt frontal avec la réalité. « Imaginer que le réel n’existe pas, c’est rendre le possible immense, au-delà de toute limite. »
G. Bronner nomme clairement ce que beaucoup pressentent confusément. À l’assaut du réel prolonge le travail ouvert par La Démocratie des crédules et Apocalypse cognitive, déjà commentées dans Science et pseudo-sciences, et poursuit le même fil rouge : comprendre comment l’esprit humain, saturé de récits, peut encore affronter le réel sans le trahir.
1 Senik C, L’Économie du bonheur, Paris, 2023, Les carnets de l’Institut Diderot.
2 G. Bronner parle d’indifférence à la vérité pour interpréter cette expression.
3 https://www.sudouest.fr/sciences-et-technologie/un-complotiste-part-en-antarctique-pour-prouver-que-la-terre-est-plate-et-decouvre-qu-elle-est-ronde-22574070.php
4 Le débat mentionné prenait place en juillet 2024 au 22e congrès international des sociologues de langue française. Il opposa Yves Gingras (professeur d’histoire et de sociologie des sciences à l’université du Québec à Montréal, auteur d’articles divers dans Sciences et pseudo-sciences) à Mamadou Diouf (historien à l’université Colombia de New York).
5 L’hypothèse de la simulation affirme que notre réalité pourrait n’être qu’une simulation informatique extrêmement avancée, créée par une civilisation technologiquement supérieure.