Chaleur, climatisation et santé
Publié en ligne le 26 juin 2026 - Climat -
Au cours des trois cent mille ans de son existence, l’espèce humaine a progressivement colonisé la plupart des environnements terrestres, des régions les plus chaudes aux contrées les plus froides. Les conditions climatiques ont également évolué de telle sorte que nos ancêtres ont été confrontés à des conditions extrêmement diverses : froids polaires avec des températures inférieures à zéro degré sur de longues périodes et chaleurs importantes. Ils se sont adaptés par évolution génétique [1], mais également, grâce à leur « intelligence à comprendre les contraintes physiques de ces lieux inhospitaliers et leur ingéniosité à créer des outils pour se protéger des effets délétères potentiellement létaux de ces contraintes physiques » 1 [2]. Contre le froid, ce fut par exemple la domestication du feu, l’utilisation de fourrures d’animaux, et contre la chaleur, les ajustements des rythmes de vie, les choix vestimentaires, l’accès à l’ombre et à l’eau ou encore des architectures de bâtiments adaptées.
Comment notre corps régule sa température
Pour fonctionner de manière optimale, les organes du corps humain nécessitent une température interne stable, autour de 37 °C. Cette régulation thermique, appelée homéothermie, est assurée par un ajustement des réponses physiologiques en fonction des variations de l’environnement. L’hypothalamus, centre de régulation situé dans le cerveau, coordonne ces adaptations biologiques afin de maintenir cette température idéale [3].
En cas de chaleur, la transpiration constitue le principal moyen de maintenir notre température corporelle : les quelques millions de glandes sudoripares de notre peau peuvent produire jusqu’à un litre de sueur par heure qui, en s’évaporant, évacue une partie de la chaleur corporelle. L’eau représente entre la moitié et les deux tiers du poids corporel d’un individu adulte en bonne santé [4]. Une déshydratation de l’ordre de 1 % provoque une réponse physiologique : sous l’action de l’hormone antidiurétique, les reins concentrent davantage l’urine afin de limiter les pertes d’eau et maintenir l’équilibre hydrique de l’organisme. D’où l’importance de bien s’hydrater et d’éviter l’alcool qui inhibe cette hormone. Dès que la déshydratation atteint 5 à 10 %, elle entraîne des conséquences graves [5].
Parallèlement, une dilatation des vaisseaux cutanés augmente le flux sanguin vers la peau, permettant au corps de perdre la chaleur accumulée. En outre, une respiration plus rapide favorise les échanges thermiques avec l’air ambiant. Enfin, notre cerveau déclenche des comportements adaptatifs, comme le repos ou l’envie de boire, et nous incite ainsi à limiter notre exposition à la chaleur et nos efforts physiques [6].
Toutefois, lors de vagues de chaleur (voir l’encadré), les mécanismes de thermorégulation du corps peuvent être dépassés, mettant particulièrement à l’épreuve le cœur et le cerveau. Sans intervention rapide (hydratation, refroidissement, repos à l’ombre), l’épuisement par la chaleur peut évoluer vers une déshydratation ou un coup de chaleur (température corporelle dépassant les 40 °C, troubles du comportement…) potentiellement mortel et nécessitant une prise en charge médicale urgente [6].
La tolérance à la chaleur varie selon des facteurs environnementaux. Une humidité relative 2 élevée empêche l’évaporation efficace de la sueur, et donc le refroidissement par ce processus. Un indicateur combinant température de l’air et humidité relative permet de définir une sorte de « température perçue » et ainsi déterminer différentes plages allant de l’inconfort au risque d’hyperthermie [7]. Enfin, l’impact additionnel des « nuits tropicales », nuits où la température ne descend pas suffisamment, est aujourd’hui bien établi [8].
Le terme « vague de chaleur » est un terme générique qui désigne une période au cours de laquelle les températures peuvent entraîner un risque sanitaire pour la population. Il recouvre les situations suivantes.
Pic de chaleur. Chaleur intense de courte durée (un ou deux jours) présentant un risque sanitaire, pour les populations fragiles ou surexposées, notamment du fait de leurs conditions de travail et de leur activité physique. Il peut être associé au niveau de vigilance météorologique jaune.
Épisode persistant de chaleur. Températures élevées (indices iométéréologiques 3 proches ou en dessous des seuils départementaux) qui perdurent dans le temps (supérieur à trois jours) ; ces situations constituant un risque sanitaire pour les populations fragiles ou surexposées, notamment du fait de leurs conditions de travail et de leur activité physique. Il peut être associé au niveau de vigilance météorologique jaune.
Canicule. Période de chaleur intense pour laquelle les indices biométéorologiques atteignent ou dépassent les seuils départementaux pendant trois jours et trois nuits consécutifs et susceptible de constituer un risque sanitaire notamment pour les populations fragiles ou surexposées. Elle est associée au niveau de vigilance météorologique orange.
Canicule extrême. Canicule exceptionnelle par sa durée, son intensité, son étendue géographique, à forts impacts non seulement sanitaires mais aussi sociétaux. Elle est associée au niveau de vigilance météorologique rouge.
Source
Ministère de la Santé, « Les vagues de chaleur et leurs effets sur la santé », 8 août 2025. Sur sante.gouv.fr
Des facteurs individuels interviennent également de façon très importante. Les personnes âgées, tout comme les nourrissons et les femmes enceintes, sont beaucoup plus exposées aux risques liés à la chaleur en raison de systèmes thermorégulateurs moins efficaces. En outre, les personnes âgées sont moins sensibles à la sensation de chaleur, ainsi qu’au besoin de se protéger et de s’hydrater. Les personnes atteintes de maladies cardiovasculaires ou métaboliques comme l’obésité sont également plus vulnérables, car leur capacité à compenser la perte de liquides et à dissiper la chaleur est réduite [6]. À ces particularités physiologiques s’ajoutent des variations d’exposition et de possibilité d’adaptation, renforçant les inégalités sociales face aux vagues de chaleur [9].
La mortalité liée aux vagues de chaleur
La canicule de 2003, du fait de sa durée, est encore à ce jour la vague de chaleur la plus marquante qu’a connue la France métropolitaine depuis le début des mesures en 1947. Celle de 2025 se classe au troisième rang, derrière celle de 2022 [10]. En août 2003, la surmortalité imputée à la canicule est évaluée à 55 %, soit près de 15 000 décès supplémentaires. On a constaté une très grande disparité selon l’âge : +23 % entre 45 et 54 ans, +29 % entre 55 et 74 ans, +70 % entre 75 et 94 ans, et +122 % à 95 ans et plus [11].
Les canicules des années suivantes ont été moins sévères. Même si des records de températures ont été égalés ou battus, cet épisode se distingue par sa durée et sa persistance à l’échelle nationale. Malgré les dispositifs de surveillance mis en place à la suite du traumatisme de 2003, un nombre important de décès en excès a néanmoins été constaté : entre 1 500 et 2 000 pour les années 2006, 2015, 2018 et 2019 et plus de 2 800 en 2022 [12].
Les niveaux de température et la durée des épisodes qui caractérisent une canicule varient selon les régions considérées et le degré d’adaptation des populations. En France, on parle de canicule lorsque la moyenne, sur au moins trois jours consécutifs, des températures minimales et maximales dépasse des seuils définis pour chaque département. Ces seuils varient de 18 °C à 24 °C la nuit, et de 31 °C à 36 °C le jour, selon les départements [13]. Ainsi, on parle de canicule à Toulouse quand les températures maximales sont supérieures à 36 °C et les minimales supérieures à 21 °C durant trois jours et trois nuits ; à Lille, ces valeurs sont portées à 33 °C et 18 °C respectivement [13, 14].
Selon l’OMS, entre 2000 et 2019, la chaleur aurait causé environ 489 000 décès par an dans le monde, principalement en Asie (45 %) et en Europe (36 %). En Europe, l’été 2022 aurait entraîné près de 62 000 décès supplémentaires. Les vagues de chaleur les plus intenses provoquent des pics de mortalité majeurs : 70 000 décès en Europe lors de l’été 2003 [15].
L’impact sanitaire du réchauffement climatique
Le réchauffement climatique entraîne une augmentation de la fréquence et de l’intensité des vagues de chaleur [16]. Aujourd’hui, dans les pays développés, le froid est responsable d’une plus grande mortalité que la chaleur (dans un rapport de dix contre un, voire plus [17, 18]). Analysant différentes trajectoires de réchauffement climatique ainsi que différents scénarios de gestion des vagues de chaleur et de mesures d’adaptation, une étude conclut que le nombre de décès total augmentera : la diminution modérée des décès liés au froid ne compensera pas la forte augmentation de ceux liés à la chaleur (étude portant sur 854 villes européennes rassemblant 40 % de la population de trente pays européens) [17].
Par ailleurs, et sans forcément représenter un grave danger pour la santé, les vagues de chaleur ont des effets avérés sur les fonctions cognitives [19].
Enfin, en France, si le Code du travail ne spécifie pas de température au-delà de laquelle il serait dangereux ou interdit de travailler, il incombe toutefois à l’employeur de mettre en œuvre des mesures de prévention adaptées [20].
Climatisation et santé
Logiquement, on peut s’attendre à ce qu’un recours accru à la climatisation soit un élément contribuant à limiter l’impact sur la santé des vagues de chaleur. Une synthèse des connaissances réalisée par l’Institut national de santé publique du Québec en 2022 conclut qu’effectivement, « la climatisation constitue une mesure de protection efficace en période de chaleur » et « permet de réduire les hospitalisations et le risque de décès associés à la chaleur ». Toutefois, des effets négatifs ou mitigés sur la santé et le confort thermique peuvent être induits, par exemple en cas d’utilisation à des températures trop basses ou sur une durée trop longue. À cela s’ajoute la possibilité qu’un trop grand recours à la climatisation « pourrait altérer le processus d’adaptation physiologique à la chaleur » [21].
Une étude menée entre 1972 et 2009 sur 311 localités au Canada, au Japon, en Espagne et aux États-Unis confirme l’hypothèse selon laquelle « la climatisation représente une stratégie efficace d’adaptation à la chaleur ». Mais elle suggère toutefois que « d’autres facteurs ont joué un rôle tout aussi important, voire plus important, dans l’accroissement de la résilience des populations ». Ainsi en est-il des changements de comportement (éviter les heures chaudes, s’hydrater), des améliorations de l’infrastructure (bâtiments mieux isolés, espaces verts) et des mesures socio-économiques (alertes canicule, accès à des lieux frais) qui complètent l’effet de la climatisation pour réduire la mortalité [22].
Une étude portant sur plusieurs villes japonaises s’est intéressée aux conséquences sanitaires associées à la contribution de la climatisation aux îlots de chaleur urbains. Elle constate que « malgré une petite augmentation des décès imputables à la chaleur générée par la climatisation, l’effet protecteur est largement supérieur », particulièrement dans des scénarios de réchauffement climatique important [23].
Dans le cas particulier des établissements de soin et en particulier dans les Ehpad, l’intérêt de la climatisation est logiquement plus solidement établi [24].
Illustration des impacts régionaux du réchauffement climatique en termes de risque de mortalité selon la température atteinte. Les calculs reposent sur un seuil global prenant en compte la température moyenne journalière de l’air en surface et l’humidité relative 4. Les effets sanitaires liés à la chaleur varient selon les régions et sont fortement modulés par des déterminants non climatiques de la santé individuelle et de la vulnérabilité.
La carte historique sur la période 1991-2005 peut être comparée aux cartes pour trois différents niveaux de réchauffement global.
Source
“Projected risks and impacts of climate change on natural and human systems at different global warming levels (GWLs) relative to 1850-1900 levels”, Figure SPM.3, Rapport de synthèse du Giec “Climate change 2023”. Sur ipcc.ch
Conclusion
La chaleur est une menace pour notre organisme et le réchauffement climatique augmentera la fréquence des épisodes pendant lesquelles les populations ressentiront un inconfort, voire seront en danger, du fait des températures et humidités excessives. Il importe dès lors de mettre en place des stratégies d’adaptation permettant à nos sociétés de mieux supporter ces vagues de chaleur. En ne considérant que l’aspect sanitaire, le déploiement de systèmes de climatisation contribue à la réduction de la mortalité, mais, en l’état actuel, il n’est qu’un dispositif parmi l’ensemble des mesures qui peuvent être mises en œuvre.
1 | Sablonnière B, ADN : histoire de nos différences, Odile Jacob, 2020.
2 | « Vivre le froid : l’endurer, le déjouer, en jouer », Cultures & Sociétés, dossier, 2016, 39 :1-17.
3 | Morrison SF, Nakamura K, “Central mechanisms for thermoregulation”, Annual Review of Physiology, 2019, 81 :285-308.
4 | Lewis JL, « À propos de l’eau corporelle », Le manuel MSD, mai 2024.
5 | Ameli, « Déshydratation », 26 février 2025. Sur ameli.fr
6 | Vancamp P, “Can the human body cope with extreme heat in a changing climate ?”, Field Actions Science Reports, 2025, 27 :20-4.
7 | Gouvernement du Canada, « Comment utiliser l’humidex », 18 août 2025. Sur canada.ca
8 | Royé D, “Effects of hot nights on mortality in Southern Europe”, Epidemiology, 2021, 32 :487-8.
9 | Slesinski C, “Social inequalities in exposure to heat stress and related adaptive capacity : a systematic review”, Environ Res Lett, 2025, 20 :033005.
10 | Météo France, « L’été 2025 au 3e rang des étés les plus chauds », 2 septembre 2025. Sur meteofrance.com
11 | Besancenot JP, « Une vague de chaleur meurtrière : les enseignements de l’été 2003 en France », Géo confluences, 10 septembre 2004.
12 | Santé publique France, « Quel risque pour la santé face aux fortes chaleurs ? », 12 juin 2025. Sur santepublique.fr
13 | Laaidi K et al., « Système d’alerte canicule et santé : principes, fondements et évaluation », Institut de veille sanitaire, 2012, 19p. Sur santepublique.fr
14 | Météo France, « Qu’est-ce que la Vigilance canicule ? », 25 juillet 2025. Sur meteofrance.com
15 | Organisation mondiale de la santé, « Chaleur et santé », 28 mai 2024. Sur who.int
16 | Météo France, « Changement climatique : quel impact sur les vagues de chaleur ? », 25 août 2025. Sur meteofrance.com
17 | Masselot P et al., “Estimating future heat-related and cold-related mortality under climate change, demographic and adaptation scenarios in 854 European cities”, Nature Medicine, 2025, 31 :1294-302.
18 | Gasparrini A, “Mortality risk attributable to high and low ambient temperature : a multicountry observational study”, The Lancet, 2015, 386 :369-75.
19 | Yeganeh AJ, “Correlation of ambient air temperature and cognitive performance : a systematic review and meta-analysis”, Building and Environment, 2018, 143 :701-16.
20 | INRS, « Travail à la chaleur : réglementation », dossier, 17 juillet 2025. Sur inrs.fr
21 | Institut national de santé publique du Québec, « Impacts de la climatisation des milieux intérieurs sur la santé et le confort thermique », synthèse de connaissances, novembre 2022. Sur inspq.qc.ca
22 | Francesco S et al., “Air conditioning and heat-related mortality : a multi-country longitudinal study”, Epidemiology, 2020, 31 :779-87.
23 | Chua P et al., “Net impact of air conditioning on heat-related mortality in Japanese cities”, Environment International, 2023, 181 :108310.
24 | Katz G et al., “Air conditioning in nursing homes and mortality during extreme heat”, JAMA Intern Med, 2026, 186 :243-51.
1 Les traductions depuis l’anglais sont de la responsabilité de la rédaction.
2 L’humidité relative est le rapport entre la quantité de vapeur d’eau présente dans l’air et celle qu’il contiendrait s’il était saturé en eau (valeur qui ne dépend que de sa température). Lorsque l’humidité relative est élevée, le potentiel d’évaporation est faible.
3 Combinaison des températures minimales et maximales moyennées sur trois jours.
4 Ce seuil est dérivé d’une étude sur 783 cas de mortalité observés principalement en climats tempérés. Il caractérise une exposition potentiellement létale à l’échelle individuelle, sans intégrer la durée ni l’adaptation locale, et qui intervient à des niveaux plus élevés que les seuils biométéorologiques départementaux utilisés par la santé publique en France à des fins de prévention.
Publié dans le n° 356 de la revue
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L'auteur
Jean-Paul Krivine
Rédacteur en chef de la revue Science et pseudo-sciences (depuis 2001). Président de l’Afis en 2019 et 2020. (…)
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