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Cosmobacchus

Publié en ligne le 5 mai 2022
Cosmobacchus
Intégrale
Jean-Benoît Meybeck, préface de Richard Monvoisin
Eidola Editions, 2022, 264 pages, 34 €

Les éditions Eidola ont réuni dans un même volume « Intégrale », les trois bandes dessinées de la série Cosmobacchus, parues entre 2018 et 2020. Ce récit en trois parties – ayant chacune pour titre le nom d’une entité occulte : Lucifer, Ahriman et Soradt –, décrit les aventures d’un auteur de bandes dessinées, Jean-Bernard Junistroom, et de Jean-Marie Lebris, un truculent caviste, puis, dans le dernier volume, de son assistant, Alan, ouvert aux discours alternatifs, New Age, pseudo-médicaux et pseudo-scientifiques… Ensemble, ils conviennent de raconter, sous la forme d’une BD, le métier du caviste : Junistroom accepte de suivre Lebris pendant un an, chez les vignerons, dans les salons et les dégustations.

Leurs aventures nous entraînent dans de nombreuses situations qui sont autant d’occasions de parler de la biodynamie, des écrits de Rudolf Steiner (1861-1925), fondateur de l’anthroposophie 1, du mouvement lui-même, de ses méthodes et de ses ramifications.

Au cours du récit, les protagonistes rencontrent plusieurs personnalités telles que Claude et Lydia Bourguignon qui ont quitté l’Inra en 1989 « quand [ils ont] constaté que l’Inra était aux mains de l’agro-industrie », pour fonder leur entreprise de formation et de conseils, le Laboratoire d’analyse microbiologique des sols (Lams), ou encore Nicolas Joly, « un des papes de la biodynamie », viticulteur dans le Maine-et-Loire. Ils rendent aussi visite à plusieurs vignerons qui pratiquent la biodynamie, voire la « cosmoculture® ». On apprend comment la biodynamie s’est implantée en France, dans la viticulture en particulier, alors que Steiner était opposé à la consommation d’alcool.

Outre la branche agricole de l’anthroposophie, il est aussi question des relations de Gilles-Éric Séralini 2 avec sa branche médicale Weleda, de la méthode d’emprise avec Grégoire Perra, ancien élève et ancien professeur d’une école Steiner-Waldorf, le courant pédagogique qui s’inspire des préceptes de Steiner, ou encore des réseaux développés par l’anthroposophie à travers une banque qui participe au financement de nombre d’entreprises et d’associations de l’économie sociale et solidaire. Sont aussi abordés les liens entre l’anthroposophie naissante et les mouvements aryanistes et Völkish qui ont porté les nazis au pouvoir dans l’Allemagne des années 1920.

Enfin, c’est la visite guidée du Gœtheanum construit en 1928 à Dochnach (Suisse), « siège de la société anthroposophique universelle, université de science libre et lieu culturel ».

Comprendre, c’est l’objectif du dessinateur : « Comprendre pourquoi des gens se mettent à croire aux éthers spirituels, aux hiérarchies angéliques et aux lutins. Pourquoi dès qu’on s’éloigne d’une industrie morbide [allusion à une viticulture industrielle utilisant des pesticides de synthèse], on tombe dans un spiritualisme délirant. Et jusqu’où ça peut mener le recours à la seule intuition et le refus de la science pour appréhender le réel. »

De nombreux extraits des écrits de Steiner enrichissent le récit. Ils sont illustrés par un dessin soigné qui donne à voir les entités fantasmagoriques souvent cauchemardesques qui peuplent la mystique anthroposophique. Les paroles de chaque personnage apparaissent dans des bulles dont la forme et la graphie sont personnalisées, ce qui facilite grandement la lecture du texte, dense. Pour construire les différentes péripéties, Jean-Benoît Meybeck s’est appuyé sur un volumineux corpus documentaire dont on peut retrouver les références bibliographiques et la sitographie utilisées 3.

Au-delà du plaisir de suivre les protagonistes dans un scénario à mi-chemin entre l’enquête journalistique riche en informations et une sorte de road trip divertissant et plein d’humour, l’ouvrage permet d’appréhender la mythologie construite par Steiner et la façon dont elle a pu s’infiltrer dans de nombreux champs de la société posant les bases, selon le dessinateur, d’une nouvelle civilisation, la « civilisation anthroposophique ».

1 L’Afis et Science et pseudo-sciences ont consacré plusieurs pages à l’anthroposophie.
https://www.afis.org/Anthroposophie

2 Auteur d’une étude prétendant montrer la toxicité à long terme d’OGM (travaux rejetés par la communauté scientifique internationale). Voir afis.org.
https://www.afis.org/Seralini-les-rats-et-les-OGM-le-silence-mediatique

3 Bibliographie et sitographie également disponibles sur le site professionnel de Jean-Benoît Meybeck.
https://www.meybeck.net/cosmobacchus/


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Auteur de la note


Anthroposophie

Doctrine, ou spiritualité, fondée par le philosophe Rudolf Steiner (1861-1925) avec pour but de « restaurer le lien entre l’Homme et les mondes spirituels ». Elle trouve ses racines dans la théosophie. L’anthroposophie est devenue un mouvement international et ses préceptes se déclinent dans bien des domaines (éducation, art, santé, agriculture, religion…) avec de nombreux relais économiques et politiques.