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Énergie, climat, croissance et décroissance

Publié en ligne le 3 mai 2022 - Énergie - Climat

Les contraintes climatiques et environnementales impliquent-elles une nécessité de décroissance de la production de biens et de services ? Si cette décroissance n’est pas politiquement décidée, va-t-elle néanmoins s’imposer par la raréfaction de ressources critiques ? Et quel contenu exact faut-il mettre derrière les termes de « croissance » et de « décroissance » ?

L’énergie, comme moteur de l’économie, occupe une place centrale dans cette discussion. La combustion des énergies fossiles (charbon, gaz, pétrole) constitue la première cause du réchauffement climatique [1], mais l’énergie produite intervient également comme un moyen nécessaire à bon nombre d’actions pouvant permettre une transition vers une économie moins carbonée.

Sur ce sujet, peut-être plus que sur d’autres, science et décision sont intimement mêlées et les dimensions économiques, politiques et sociales de la prise de décision sont omniprésentes. Toutefois, bien poser le débat au regard de certaines connaissances scientifiques peut aider à mieux en comprendre les enjeux.

L’énergie : de quoi parle-t-on ?

Le mot « énergie » vient du latin energia, et avant du grec ancien ἐνέργεια qui signifie « la force en action ». Aujourd’hui, en physique, l’énergie mesure la capacité à effectuer des transformations [2] comme, par exemple, produire un mouvement ou modifier une température. L’énergie se présente sous différentes formes (chimique, électrique, cinétique, gravitationnelle, etc.) et un principe fondamental de la physique stipule que sa quantité totale se conserve : on ne peut que la transformer d’une forme dans une autre (par exemple l’énergie nucléaire de l’atome ou l’énergie cinétique du vent peuvent être transformées en énergie mécanique ou en électricité). Et ces transformations se font en général avec une perte significative (une partie de l’énergie s’échappe de façon diffuse dans l’environnement, principalement sous forme de chaleur).

Machine à vapeur sur un chantier d’excavation, Floris Arntzenius (1864-1925)

La formule « du muscle à l’atome » [3] est un raccourci très illustratif pour décrire l’évolution de nos sociétés depuis la préhistoire et la maîtrise croissante de l’énergie thermique (pour se chauffer, s’éclairer, cuire ses aliments) et de l’énergie mécanique (pour se mouvoir, pour cultiver, etc.). Cette évolution a été marquée par quelques progrès majeurs, comme l’invention du harnais au Moyen Âge, qui a permis de démultiplier l’efficacité des animaux de trait, ou bien encore le développement de la machine à vapeur au XVIIIe siècle, qui a permis la transformation de l’énergie thermique en énergie mécanique. Ainsi, aujourd’hui, on a pu largement « libérer le muscle, humain ou animal, de la fatalité qui faisait d’eux, autrefois, la seule source d’énergie mécanique » [3].

Le travail humain et l’énergie


Si l’on raisonne sur le travail manuel, ce qui est le plus simple dans un premier temps, un humain moyen peut produire par sa seule force musculaire environ 0,075 kW pendant huit heures, soit 0,6 kWh par jour. S’il travaille 230 jours par an, cela fait environ 138 kWh par an. En France, payé au Smic, il coûte à son employeur environ 22 000 € par an. Le coût du kWh d’énergie musculaire humaine peut donc être estimé à environ 160 € le kWh. C’est un coût mille fois plus élevé que le prix du kWh d’électricité domestique (qui est de l’ordre de 0,17 € par kWh).

Conclusion : l’humain moyen est une machine énergétique à la fois très peu puissante et hors de prix. Il ne peut donc produire que très peu de biens et services avec sa seule force musculaire.

Si maintenant cet humain dispose de machines mues par une énergie extérieure, il va disposer d’une puissance de plusieurs centaines à plusieurs milliers de fois supérieure à la sienne et il produira de plusieurs centaines à plusieurs milliers de fois plus de biens et de services. Deux exemples concrets, dans l’agriculture et les travaux publics, permettent de se représenter les choses.

Un agriculteur céréalier peut exploiter seul une ferme de 150 hectares avec un matériel agricole moderne disposant de moteurs dont les puissances s’échelonnent de 50 à 300 kW, voire parfois davantage, et qui peuvent délivrer une énergie mécanique de plusieurs centaines de kWh en une seule journée. C’est là encore environ mille fois plus que ce que ce même agriculteur aurait pu faire avec sa seule force musculaire. Par exemple, une moissonneuse-batteuse de grande taille est capable de récolter 80 tonnes de blé à l’heure, un travailleur avec sa faucille, mille fois moins.

Dans les travaux publics, les engins d’excavation et de terrassement peuvent être encore plus puissants, couramment de 500 à 1 000 kW et parfois plus. Une pelle mécanique de grande taille peut extraire 300 à 400 tonnes de terre à l’heure, un travailleur avec sa pelle plusieurs milliers de fois moins.

Ces exemples spectaculaires montrent concrètement à quel point la disponibilité d’énergie extérieure permettant de mettre en œuvre des puissances mécaniques très importantes permet d’accroître la productivité du travail humain dans des proportions inouïes et par conséquent la production associée, c’est-à-dire la contribution au PIB.

Georges Sapy



De nos jours, la consommation d’énergie est absolument omniprésente dans la production économique, mais aussi dans la vie quotidienne de tous les habitants de la planète.

Énergie et croissance économique

Si certains historiens font remonter le lien entre énergie et développement humain à environ 500 000 ans, avec la domestication du feu, c’est avec la révolution industrielle et les machines à vapeur que les deux sont devenus profondément indissociables [4]. Jean-Marc Jancovici, fondateur du groupe de réflexion The Shift Project, a largement popularisé l’idée que l’énergie serait au cœur de la croissance économique (mesurée par le PIB – produit intérieur brut) [5] : « Il ne peut rien “se passer” dans notre univers sans que de l’énergie entre en jeu. » De façon imagée, il évalue la quantité d’énergie dont dispose un être humain aujourd’hui en « équivalent esclaves » (l’esclavagisme a été une des premières formes de concentration d’énergie dans la société). Par un rapide calcul, il montre qu’un « être humain au travail consomme de l’ordre de 4 à 5 kWh par jour [via l’alimentation] et restitue 0,05 (voire moins) à 0,5 kWh d’énergie mécanique sur la même période ». Le rendement est très mauvais : de 1 % à 10 % quand on rapporte à l’énergie totale nécessaire pour assurer le métabolisme du corps et la survie de l’individu.

Les Bateliers de la Volga, Ilia Répine (1844-1930)

Pourtant, les humains des sociétés industrialisées « consomment », en plus de leurs aliments, plusieurs dizaines de kWh par jour pour se déplacer, se chauffer, s’éclairer ou fabriquer des objets. Et donc, chaque être humain vivant aujourd’hui devrait disposer (en termes énergétiques) de plusieurs centaines d’esclaves pour bénéficier du même niveau de vie et des mêmes services, mais sans machine. Les machines, et l’énergie qui les fait fonctionner, sont au fondement de tout ce qui permet l’activité d’un être humain du XXIe siècle. Même les activités dites « dématérialisées » s’appuient sur des biens tout à fait matériels (ordinateurs, data centres, bâtiments, équipements de télécommunications...) et des ressources humaines, donc de l’énergie (voir encadré ci-après).

Énergie primaire, gaz à effet de serre et PIB


Ce graphique (réalisé à partir de données publiques par Carbone 4, cabinet dont J.-M. Jancovici est co-fondateur) montre les évolutions sur les quarante dernières années du PIB, de la consommation d’énergie primaire et des émissions de CO2.
On note également une très forte corrélation entre la consommation d’énergie et les émissions de gaz à effet de serre qui ne se découple que très faiblement, traduisant la très forte dépendance aux énergies fossiles.
L’augmentation régulière du PIB est corrélée avec celle de la consommation d’énergie. On note toutefois un léger découplage traduisant une amélioration de l’efficacité énergétique, mais sans que cette amélioration contrebalance l’augmentation du PIB. Ce découplage est plus significatif dans les pays riches, mais pourrait simplement traduire un transfert d’activité vers les pays en développement, une exportation des émissions de CO2.

Référence : Treiner J et Percebois J, « À l’échelle mondiale, aucun découplage à attendre entre PIB et consommation d’énergie », site de l’université de Montpellier, 20 avril 2021.

Bien entendu, le calcul fait par Jean-Marc Jancovici est approximatif et le résultat dépend des pays concernés. En France, c’est 400 esclaves par habitant qui seraient nécessaires (en équivalent énergie, bien sûr, car sans machine, de nombreux produits ne pourraient tout simplement pas être conçus). Le calcul donne une valeur bien moindre pour les pays en développement. Avec humour, Jean-Marc Jancovici conclut : « En bref, aujourd’hui, l’énergie mécanique ne vaut pas cher, elle ne vaut rien, et son abondance a fait du plus minable des Occidentaux un nabab au regard de ce qu’étaient les conditions matérielles d’un “Français moyen” du XIXe siècle. Qui avait les moyens, avant que charbon, pétrole et gaz – et marginalement le reste – n’envahissent nos vies, de se payer avec le seul fruit de son travail “normal” l’équivalent de cinq cents domestiques pour se déplacer, se nourrir, se divertir, faire sa cuisine et sa vaisselle, et j’en passe, ce qui est maintenant la condition de M(me). “tout le monde” ? Le roi, et encore ! » Pour illustrer l’énergie abondante et bon marché, il ajoute qu’un litre d’essence contient environ dix kWh d’énergie (soit l’équivalent de la production d’une petite vingtaine d’« esclaves énergétiques » pendant une journée complète).

Jean-Marc Jancovici développe ensuite son argumentation autour du constat d’une très forte corrélation observée entre croissance (mesurée par le PIB) et énergie primaire (ensemble des produits énergétiques non transformés, exploités directement ou importés – gaz, pétrole, charbon, etc.), ajoutant que c’est la consommation d’énergie additionnelle qui permet la croissance. Ainsi, toute réduction de l’énergie disponible conduirait de manière mécanique (toute choses égales par ailleurs – progrès technologique, efficacité des procédés, etc.) à une décroissance économique du même ordre de grandeur (plus précisément, une étude menée par The Shift Project a avancé le coefficient de 60 % : 10 % de baisse de consommation d’énergie produit une baisse de 6 % du PIB [6]).

Le PIB mondial a été multiplié par huit en soixante ans (entre 1960 et 2020) [7] quand la consommation d’énergie primaire a été multipliée par quatre [8], ce qui semble corroborer les ordres de grandeurs de cette estimation.

L’énergie actuellement disponible pour tous nos usages est très majoritairement issue de la combustion d’énergies fossiles. Les alternatives sont aujourd’hui relativement limitées à l’échelle des besoins planétaires. Ainsi, pour atteindre les objectifs climatiques que la communauté internationale s’est fixés, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) alerte sur le besoin d’un « grand coup de pouce à l’innovation en matière d’énergie propre », en soulignant que c’est une « lacune cruciale à combler dans les années 2020 » [9]. Faute de quoi, nos sociétés pourraient être confrontées à une importante réduction de l’énergie disponible (qui ne fera que s’aggraver avec le temps) entraînant une forte décroissance économique, ou à un réchauffement climatique hors de contrôle avec, en conséquence dans les deux cas, des impacts politiques économiques et sociaux majeurs.

Le PIB est-il un indicateur pertinent ?

Selon l’Insee [10], le produit intérieur brut « vise à mesurer la richesse créée par tous les agents, privés et publics, sur un territoire national pendant une période donnée ». La croissance du PIB est retenue par les institutions internationales comme mesure de la croissance des sociétés. Et le PIB ramené par habitant est souvent utilisé pour mesurer le niveau de vie moyen des habitants d’un pays. Mais ces choix font l’objet de nombreuses controverses (voir par exemple [11, 12]). Il est reproché au PIB l’absence de prise en compte du travail domestique non rémunéré, d’une bonne partie du travail non déclaré ou des activités illégales. Dans plusieurs pays, il inclut des activités comme le trafic de drogue ou la prostitution [13] pour ne pas « sous-estimer le niveau réel de l’activité économique » [14]. Il ne mesure donc pas forcément une évolution souhaitable de la société.

L’Innocence préfère l’Amour à la Richesse, Pierre Paul Prud’hon (1758-1823)

Le coût environnemental des activités économiques n’est pas non plus pris en compte dans le calcul du PIB. Les ressources naturelles sont supposées gratuites et infinies : personne ne paie pour l’existence du vent, du soleil, du pétrole ou du charbon (mais, bien entendu, l’exploitation ou l’extraction de ces ressources a un coût). Si le vent et le soleil sont des ressources infinies à l’échelle humaine, ce n’est pas le cas du pétrole ou du charbon. De plus, les conséquences environnementales sont souvent non comptabilisées (bien que des réglementations de plus en plus contraignantes imposent des obligations ou établissent une taxation – comme sur les émissions de carbone par exemple). Elles ont dans certains cas un impact sur le PIB au travers de biens et de services associés (activités de dépollution à la suite d’une marée noire ou d’un accident nucléaire contribueront positivement au PIB).

Ainsi, le PIB ne mesure finalement que « la composante purement humaine de la production, c’est-à-dire la valeur ajoutée amenée par les hommes au substrat de ressources naturelles indispensables par ailleurs » [15].

Le PIB est une mesure objective de richesse, mais laisse de côté la réflexion sur l’usage fait de cette richesse et sa répartition. Ainsi, la croissance du PIB ne reflète pas nécessairement les développements sociaux ou environnementaux jugés positifs dans une économie. Est-il alors un critère non pertinent pour mesurer l’état d’une société ou d’une économie ? Ou est-il au contraire une mesure objective qui, malgré ses limites, embrasse une bonne partie de ce qui fait le niveau de vie des habitants d’un pays ?

Afin de rendre compte de dimensions non strictement matérielles, le Programme des Nations unies pour le développement a mis en place un « indice de développement humain » [16] pour « souligner que les personnes et leurs capacités devraient être le critère ultime pour évaluer le développement d’un pays, et non la croissance économique seule ». Cet indice essaie d’intégrer des éléments tels qu’« une vie longue et en bonne santé, être bien informé [niveau d’éducation] et avoir un niveau de vie décent ». D’autres indices complémentaires s’intéressent à la prise en compte de différentes formes d’inégalités (hommes/femmes, pauvreté, etc.) [17]. Cependant, ces dimensions plus qualitatives s’appuient pour une large part sur des ressources qui demandent de l’énergie (infrastructures, hôpitaux, système d’éducation, etc.) et c’est pourquoi ces indicateurs sont fortement corrélés au niveau du PIB [18].

Corrélation entre énergie, croissance et décroissance

Si l’on accepte de mesurer la croissance économique par celle du PIB, observe-t-on vraiment une corrélation avec la consommation d’énergie primaire ? De nombreuses études semblent le confirmer (voir par exemple [19, 20]). On observe cependant un léger découplage, une diminution régulière de l’« intensité énergétique » (la quantité d’énergie nécessaire pour produire un point de PIB) [21]), en particulier dans les pays développés, traduisant une efficacité croissante des processus de production (intégration d’innovations technologiques et meilleure gestion de l’énergie). Cette constatation à l’échelle mondiale ne doit pas masquer de grandes disparités : pour un pays donné, un facteur majeur de découplage peut être la délocalisation des industries gourmandes en énergie vers des pays moins développés (certains auteurs estiment même qu’il n’y a ainsi pas de découplage – voir par exemple [22]).

Les discussions sont nombreuses dans les milieux des économistes de l’énergie et dans la société pour savoir s’il est possible de découpler significativement les deux (voir par exemple [23, 24, 25]).

Un PIB durablement carboné ?

À l’échelle de la planète, l’essentiel des sources d’énergie provient de combustibles fossiles qui sont responsables du réchauffement climatique. L’Accord de Paris adopté lors de la conférence de Paris sur le climat (COP21) en décembre 2015 fixe pour objectif de « limiter le réchauffement climatique bien en dessous de 2 °C, de préférence à 1,5 °C, par rapport aux niveaux préindustriels » [26]. Le Giec a été sollicité pour fournir un éclairage scientifique sur les moyens d’atteindre un tel objectif, et en particulier sur les trajectoires d’émissions de gaz à effet de serre compatibles avec lui. Il a remis un rapport en 2019 [27] dans lequel il conclut que pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C, les émissions anthropiques mondiales nettes de CO2 devraient être, en 2030, inférieures d’environ 45 % à celles de 2010 et devenir nulles vers 2050. Pour limiter le réchauffement planétaire à moins de 2 °C, c’est respectivement 25 % d’ici à 2030 et nulles vers 2070 (les calculs du Giec analysent en réalité plusieurs trajectoires et fournissent une marge d’incertitude et un degré de confiance).

Aujourd’hui, plus de 80 % de l’énergie primaire utilisée provient de combustibles fossiles [8].

Dès lors, la controverse tourne autour de questions majeures : quelle part des énergies fossiles pourra être substituée par des sources d’énergie peu émettrices de CO2 ? Quelle part pourra résulter d’une meilleure efficacité énergétique (à même usage, on consomme moins – c.-à-d. l’intensité énergétique baisse) ? Quelle part traduira une baisse des usages et de l’activité économique (exprimée par une baisse du PIB) ?

Marges, limites et échéances


« Nos ancêtres ont fonctionné, comme les autres espèces, par expansion et migration, parfois avec des phases de repli. Ce faisant, ils ont rencontré des limites, qu’ils ont pu surmonter ou non. Grâce à leur complexité et leur inventivité, ils se sont installés de manière pérenne dans des milieux hostiles à leur physiologie comme l’Arctique ou le Sahara, mais non en Antarctique ni dans les grands fonds marins. L’espèce a pu dépasser ses limites naturelles grâce à son savoir technique, à la coopération et – trait qui la distingue sans doute des autres espèces – à sa tendance à les refuser, quitte à les remplacer par des limites construites sous forme de règles et de normes. […] L’histoire naturelle conçoit des limites encastrées. Chaque niveau d’organisation – cellule, organes, organisme, population, communauté d’espèces, écosystème – s’imbrique dans le suivant et lui impose ses limites. Leur dépassement à un niveau donné entraîne des conséquences à d’autres niveaux, souvent décalées dans le temps. Le grand défi de l’écologie moderne est de savoir mieux articuler ces niveaux afin de mieux prédire les répercussions des perturbations sur l’ensemble du système, et à quelles échéances. »

Collectif, Face aux limites, Éditions Reliefs, Les Manifestes du Muséum d’histoire naturelle, 2020.



L’économiste japonais Yoichi Kaya a rassemblé dans une équation (appelée équation de Kaya, voir encadré ci-dessous) ces dimensions, ainsi que celle relative à la démographie (population mondiale). C’est bien entendu un modèle théorique qui ne dit rien des mesures qu’il faudrait prendre, mais il permet d’appréhender des ordres de grandeur.

L’équation de Kaya


L’équation proposée par l’économiste japonais Yoichi Kaya se propose de relier les émissions de CO2 aux facteurs principaux que sont la consommation d’énergie primaire, le PIB et la démographie (population mondiale), et se présente sous la forme suivante :

[Émissions de CO2] =
[Population mondiale] x [PIB par habitant] x [Intensité énergétique]
x [Contenu carbone de l’énergie]

En termes plus formels, l’équation se présente ainsi : CO2 = POP x (PIB/POP) x (E/PIB) x (CO2/E) où CO2 désigne les émissions de dioxyde de carbone, PIB le produit intérieur brut mondial, POP la population mondiale et E la consommation mondiale d’énergie primaire. Ainsi, le rapport PIB/POP est le PIB moyen par habitant (une mesure de niveau de vie global), E/PIB est l’intensité énergétique (une mesure de l’efficacité des processus de production) et CO2/E est le contenu en carbone de l’énergie utilisée.

Cette équation exprime l’impact respectif (et donc les leviers possibles) sur les émissions anthropiques des facteurs démographiques, de l’efficacité énergétique et du mix (carboné ou non) de l’énergie.

Ainsi, par exemple, si l’on souhaite diviser les émissions de CO2 par trois entre 2010 et 2050, et en retenant, en cohérence avec les projections de l’ONU [28], l’hypothèse que la population passera de 7 milliards à 9,7 milliards d’habitants (+ 30 %), alors il faudrait diviser par quatre les émissions par habitant en jouant sur les autres facteurs. Si l’on suppose que l’efficacité énergétique et le contenu carbone de l’énergie utilisée ne changent pas, alors il faut diviser par quatre le PIB par personne. Mais si l’on souhaite garder le PIB moyen par personne tel qu’il existe aujourd’hui, il faut obtenir une efficacité énergétique quatre fois plus grande ou un contenu carbone de l’énergie utilisée quatre fois inférieur à ce qu’il est (ou un mix des deux – détails de ce calcul dans [29]).

Cette équation ne dit rien sur le fond des mesures à prendre et ne fait aucune hypothèse sur les éventuels progrès technologiques (qui peuvent radicalement modifier le contenu carbone de la production énergétique ou améliorer l’efficacité énergétique) ni sur les mesures sociales et politiques (répartition du PIB, solidarité ou non entre pays, etc.). Mais elle montre l’ampleur de la tâche.

Ajoutons une dernière dimension aux éléments de ce débat : le coût énergétique croissant de la transformation de l’énergie [30]. Désigné sous l’acronyme anglais EROI (Energy Returned On Energy Invested – taux de retour énergétique), cet indicateur reflète le fait que, pour transformer de l’énergie primaire en énergie finale, il faut de l’énergie (pour extraire un baril de pétrole, le transporter et le distribuer, pour construire une éolienne ou une centrale électrique, extraire les combustibles, etc.). Et on observe que ce coût augmente à mesure que les ressources en matières premières indispensables à toutes les technologies décroissent [31], avec comme conséquence une diminution de l’EROI.

Paysage de rivière avec une mine de fer, Marten van Valckenborch (1535-1612)

Les limites de la croissance

Toujours en restant sur le seul sujet de l’énergie, de la croissance ou la décroissance, il convient de considérer un autre problème majeur : celui de la disponibilité et de l’accès aux ressources. Cette question est parfois résumée par l’impossibilité d’une « croissance infinie dans un monde fini ».

Cette expression n’a en réalité que peu de sens si on ne précise pas les échelles de temps. En effet, l’« infini » doit être rapporté à l’échelle des activités humaines. L’épuisement d’une ressource dans les dix ans à venir n’a pas la même importance dans la discussion qu’une ressource devant s’épuiser dans cent ou mille ans. De même, la « croissance infinie » doit être ramenée à son échelle de temps. Et au-delà de la question de la disponibilité de la ressource, il faut envisager les impacts environnementaux de son utilisation (au-delà des seules émissions de gaz à effet de serre).

Plutôt que disserter sur le « fini » et l’« infini », il importe en réalité d’être capable de « quantifier les limites », de connaître les marges de manœuvre et les impacts acceptables sur l’ensemble des écosystèmes, et d’évaluer les échéances (voir encadré), ce sur quoi des institutions comme le Giec ou l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) apportent un éclairage scientifique majeur.

Ainsi, au-delà de ses impacts environnementaux tels que le réchauffement climatique, le mode de croissance de nos sociétés n’est pas durable à l’échelle humaine (une ou plusieurs générations) au regard de certaines ressources critiques.

Le « pic de production » d’une ressource désigne le moment à partir duquel la quantité extraite baisse de façon irréversible par suite de la raréfaction de ses réserves (définies comme la fraction du stock total estimé que l’on pense pouvoir exploiter pour un coût acceptable en fonction des techniques disponibles 1). Pour le pétrole, on estime qu’il a été atteint vers 2010 (pétrole « conventionnel ») ou devrait l’être prochainement, dans les années 2030 (pétrole « non conventionnel » tel que le gaz de schiste) [33]. Pour le gaz (dit « naturel », mais qui est un combustible fossile), le pic est aussi attendu dans les années 2030 [34]. Dans le cas du charbon, les estimations varient de 2025 à 2160 [35].

Certains minéraux jouent un rôle clé dans le développement de technologies décarbonées [35, 36] (voir encadré). Pour certains d’entre eux, le recyclage est possible, sous réserve de sa faisabilité économique. Ce n’est ainsi pas encore possible pour les terres rares qui interviennent dans de nombreuses applications (dans une éolienne, ce peut être jusqu’à une tonne, en particulier dans les aimants de la génératrice) [36].

Dans le domaine du nucléaire, la ressource uranium apparaît limitée avec les technologies développées actuellement, mais on peut envisager une « fermeture du cycle », ce qui permet une utilisation beaucoup plus efficace de la ressource, pouvant repousser l’échéance d’une pénurie à plusieurs millénaires [37] (ce à quoi étaient dédiés les projets français Superphénix et Astrid, arrêtés respectivement en 1997 et 2021 pour des raisons politiques, mais dont des équivalents se développent en Chine, en Corée du Sud et en Russie [38]).

Conclusion

Face aux crises énergétique et environnementale annoncées, les leviers d’actions sont multiples, et nous ne prétendons pas indiquer ceux qui seraient les plus réalistes ou les plus pertinents. Ce débat est en effet largement politique et économique. Il est cependant éclairé par des données scientifiques de plus en plus précises. L’équation de Kaya évoquée plus haut formalise le cadre de la discussion, sans pour autant indiquer ce qu’il convient de faire. Jusqu’où la science et la technologie permettront-elles d’améliorer le bilan carbone de l’énergie produite et d’augmenter l’efficacité énergétique, conduisant ainsi à un découplage majeur entre croissance et émissions de CO2 ? Quelle devra être la part de changement de mode de vie et de décroissance subie ou décidée ? Dans quelle partie de la planète ou pour quelles populations ?

Croissance ou décroissance… Le débat est largement un débat de société. Michel Rocard (1930-2016), ancien Premier ministre, exprimait son inquiétude en ces termes : « Nous sommes dans une situation d’aggravation extrême des inégalités. La pauvreté baisse dans le monde, en raison de l’émergence de nombreux pays, mais elle augmente chez nous un peu en moyenne, et surtout s’exacerbe beaucoup pour certains. Mon intuition, c’est que la décroissance commencerait par intensifier ces inégalités, et nous conduirait tout droit à quelque chose ressemblant à une guerre civile. Je ne comprends pas comment certaines personnes intelligentes, ayant une sensibilité écologique, n’ont pas intégré cela. La décroissance, ou bien on la subit, et c’est une catastrophe, ou on la provoque, et c’est pire. C’est donc exclu. Pour des raisons d’ordre public » [39]. Jean-Marc Jancovici, de son côté, partage l’inquiétude sur la démocratie de nos sociétés, « plus facile à stabiliser quand la contrainte matérielle n’empêche pas l’expansion » [40] mais pense que la décroissance est inéluctable et qu’on ne peut qu’en amortir l’impact (avec, par exemple, le recours au nucléaire) [41]. L’économiste Tim Jackson, pour sa part, se fait l’avocat d’une économie de « post-croissance » permettant « d’améliorer la qualité de notre société et de protéger l’intégrité de notre environnement » [42], une sorte de décroissance pacifiée car accompagnée d’une diminution des inégalités.

La science ne dicte aucun choix de société, mais la diffusion fidèle de ce qu’elle est capable de préciser conditionne la richesse et la pertinence du nécessaire débat démocratique.

Références


1 | Giec, Changements climatiques 2013. Les éléments scientifiques, Résumé à l’intention des décideurs, 2013. Sur ipcc.ch
2 | « L’essentiel sur… l’énergie », CEA, 20 décembre 2017.
3 | Boiteux M, « Du muscle à l’atome », Science et pseudosciences n° 301, juillet 2012.
4 | Carbonnier G et Grinevald J, « Énergie et développement », Revue internationale de politique de développement, 2011, n° 2.
5 | Jancovici JM, « L’énergie, de quoi s’agit-il exactement ? », mise à jour du 2 septembre 2018.
6 | « Étude du lien entre PIB et consommation d’énergie », The Shift Project, 2014.
7 | Données des comptes nationaux de la Banque mondiale et fichiers de données des comptes nationaux de l’OCDE (1960-2020).
8 | « BP Statistical Review of World Energy 2020 : les chiffres clés de l’énergie dans le monde », sur le site Connaissances des énergies, 17 juin 2020.
9 | “World Energy Outlook 2021”, Executive summary, Agence internationale de l’énergie.
10 | « Contribution à la croissance du PIB (comptabilité nationale) », Insee, 27 janvier 2021.
11 | Wyplosz C avec l’agence Telos, « Le PIB a ses défauts mais c’est le meilleur indicateur de situation économique », slate.fr, 1er décembre 2019.
12 | Slim A, « PIB, économie de la drogue et territoires – L’intégration de l’économie de la drogue dans le calcul du PIB et ses conséquences », EchoGéo, 20 novembre 2018.
13 | « PIB – Qu’est-ce que le produit intérieur brut ? », Eurostat, Statistics explained. Mise à jour du 28 mars 2019.
14 | “System of National Accounts”, Commission européenne, FMI, OCDE, ONU et Banque mondiale, 2008.
15 | Jancovici JM, « L’économie peut-elle décroître ? », sur jancovici.com, 1er juillet 2014.
16 | “Human Development Index (HDI)”, Programme des Nations unies pour le développement. Sur hdr.undp.org
17 | « Qu’est-ce que l’indice de développement humain et autres indices ? », site Vie publique du gouvernement français, 2 juillet 2020.
18 | Jones C, Klenow PJ, “Beyond GDP ? Welfare across Countries and Time”, American Economic Review, 2016, 106 :2426-57.
19 | Csereklyei Z, Stern DI, “Global energy use : Decoupling or convergence ?”, Energy Economics, 2015, 51 :633-41.
20 | Csereklyei Z et al., “Energy and Economic Growth : The Stylized Facts”, The Energy Journal, 2016, 37 :223-55.
21 | « Utilisation d’énergie (en kg d’équivalent pétrole) pour 1 000 $ de PIB (PPA constants de 2011) », données de la Banque mondiale.
22 | Treiner J, Percebois J, « À l’échelle mondiale, aucun découplage à attendre entre PIB et consommation d’énergie », site de l’université de Montpellier, 20 avril 2021.
23 | Cohen M, Grandjean A, « Les liens entre PIB et énergie dans une trajectoire +2 °C », blog d’Alain Grandjean, 17 avril 2017.
24 | Giraud G, « Le vrai rôle de l’énergie va obliger les économistes à changer de dogme », Le Monde, 19 avril 2014.
25 | Ramos C, Mossé J, « Découplage et croissance verte », site de Carbone 4, septembre 2021.
26 | « L’Accord de Paris », sur le site de l’ONU.
27 | Giec, « Réchauffement planétaire de 1,5 °C », 2018, résumé à l’intention des décideurs.
28 | « Deux milliards de personnes de plus sur la Terre en 2050 », ONU info, 17 juin 2019.
29 | Jancovici JM, « Qu’est-ce que l’équation de Kaya ? », sur le site jancovici.com, 1er février 2014.
30 | Treiner J, « Combien d’énergie pour produire de l’énergie ? », Science et pseudo-sciences n° 329, juillet 2019.
31 | Court V, Fizaine F, “Long-term estimates of the energy-return-on-investment (EROI) of coal, oil, and gas global productions”, Ecological Economics, 2017, 138 :145-59.
[32] Babusiaux D, Bauquis PR, « Quel avenir pour le pétrole ? », Science et pseudo-sciences n° 329, juillet 2019.
33 | “World Energy Outlook 2020”, Agence internationale de l’énergie.
34 | Jancovici JM, « À quand le pic de production mondial pour le charbon ? », sur jancovici.com, 1er août 2012.
35 | « Stratégie d’utilisation des ressources du sous-sol pour la transition énergétique française – Les métaux rares », rapport commun de l’Académie des sciences et de l’Académie des technologies, mai 2018.
36 | « Ressources minérales – Les terres rares », BRGM, dossier Enjeux des géosciences, 10 juin 2021.
37 | « Le combustible nucléaire : une ressource infinie ? », Revue Générale Nucléaire, 9 avril 2015 (mise à jour du 28 septembre 2021).
38 | Donovan J, « Réduction des déchets nucléaires et augmentation de l’efficacité pour un avenir énergétique durable », AIEA Bulletin, 2020, 61-3.
39 | Rocard M, « La décroissance nous conduirait tout droit à la guerre civile », La Tribune, 29 mai 2015.
40 | Jancovici JM, Dormez tranquilles jusqu’en 2100, Odile Jacob, 2015.
41 | Jancovici JM, Entretien dans Euractiv Slovaquie, novembre 2019. Sur le site jancovici.com
42 | Jackson T, Prospérité sans croissance, de Boeck, 2017.

1 Bien entendu, les estimations faites sont approximatives et varient selon les auteurs ; elles dépendent également de facteurs économiques (la demande, la régulation, les prix, les politiques publiques). Mais elles donnent un ordre de grandeur.


Thème : Énergie

Mots-clés : Climat

Publié dans le n° 339 de la revue


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L' auteur

Jean-Paul Krivine

Rédacteur en chef de la revue Science et pseudo-sciences (depuis 2001). Président de l’Afis en 2019 et 2020. Ingénieur (...)

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