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L’aventure de la biologie

Publié en ligne le 12 mai 2026
L’aventure de la biologie
De Darwin à Mendel
Laurent Loison
Grasset, 2025, 323 pages, 22,50 €

Dans ce petit livre au contenu tout à fait accessible, l’historien des sciences Laurent Loison fait à propos de la biologie le constat d’une science qui apparaît de nos jours omniprésente, mais qui pourtant manque de considération du point de vue de son épistémologie, c’est-à-dire de sa manière particulière de « faire science ». Il veut montrer comment au XIXe siècle, et plus particulièrement à sa naissance entre 1830 et 1860, la biologie s’est constituée en tant que science et a pu élaborer ses concepts fondamentaux qui lui permettent de penser les propriétés communes au vivant en tant qu’état spécifique de la matière.

Cette « aventure de la raison » est contée par l’auteur dans le but explicite d’éclairer les enjeux du présent, avec comme repoussoir l’affaire Lyssenko, un « épisode spectaculairement funeste [qui] illustre à quel point la rationalité scientifique est fragile ». Il constate qu’aujourd’hui « la rationalité n’est malheureusement plus une valeur très porteuse en dehors du périmètre de la science », du fait d’un univers intellectuel gangréné par le relativisme et la post-vérité. Ainsi, à travers l’aventure de la fondation de la biologie, le livre « entend montrer que la rationalité n’est pas un vain mot, qu’elle est au contraire une des conquêtes les plus difficiles, sans cesse à recommencer, de l’esprit humain. Que raisonner sur des faits expérimentalement produits n’a rien à voir avec une discussion où l’on échangerait des avis. »

L’ouvrage est structuré autour de grandes figures fondatrices et de leurs réponses à des questions qui se posaient à eux – ou qu’ils ont posées à la Nature : l’organisation des corps vivants (Lamarck) ; la théorie cellulaire (Schwann) ; le concept de sélection naturelle (Darwin) ; la physiologie expérimentale (Claude Bernard) ; la naissance de la génétique (Mendel). Les considérations biographiques qui donnent de la chair au récit sont très vivantes et permettent d’appréhender la genèse et l’évolution de la pensée des biologistes envisagés.

L. Loison s’intéresse aussi aux fausses pistes et aux erreurs, et explique leurs origines. Le lecteur comprend ainsi comment fonctionnait la pensée biologique de l’époque, comment les connaissances se sont construites et les hypothèses erronées ont été éliminées. Il présente les questions que l’on se pose successivement, ainsi que les hypothèses et expériences que l’on imagine pour les résoudre. Les progrès de la connaissance ne sont pas mécaniquement induits par les progrès des techniques d’observation telles que le microscope, mais sont largement conditionnés par le type de questionnements que peuvent mettre en œuvre des biologistes. La description de ceux-ci au travail illustre la formule de Thomas Edison rappelée dans l’ouvrage : « Le génie est fait d’un pour cent d’inspiration et de quatre-vingt-dix-neuf pour cent de transpiration. »

À travers les portraits de ces cinq scientifiques, c’est celui de la biologie en tant que science émergente que dresse l’auteur. Il met en avant l’importance pour un chercheur, au-delà des techniques communes, d’avoir une « idée directrice », selon un vocabulaire utilisé par Claude Bernard dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale. La science rejoint alors ponctuellement l’art dans la faculté à faire preuve d’imagination. L. Loison revendique le projet d’une histoire de la biologie qui va « au-delà de la volonté de faire apparaître des dates, des événements, des noms » – même si ces derniers structurent de fait l’ouvrage, en mettant en avant les plus célèbres dans le sous-titre quitte à occulter une partie du contenu –, avec plutôt « l’envie de faire émerger certaines des questions les plus essentielles touchant à la nature de la biologie ainsi qu’à celle de la science en général ». Le dernier chapitre ne concerne donc pas une figure particulière mais propose une synthèse philosophique. On y comprend que l’épistémologie de la biologie naissante ne pouvait être un simple décalque sur le vivant des méthodes de la physique à propos de la matière inerte. La biologie a dû inventer ses propres voies d’allers-retours entre la théorie et l’expérience – et le pluriel à « voies » traduit bien une émergence plurielle d’« îlots de rationalité » qui s’agrègent au cours de cette « aventure ». Même si l’un de ces îlots joua un rôle absolument majeur : la théorie de l’évolution, qui permet d’envisager l’historicité et la contingence des phénomènes propres au vivant.