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La symphonie neuronale

Publié en ligne le 3 mars 2026
La symphonie neuronale
Pourquoi la musique est indispensable au cerveau
Emmanuel Bigand et Barbara Tillman
Alpha Sciences, 2023, 276 pages, 8,50 €

« Le plaisir musical contribue au bien-être des individus par l’intermédiaire des modifications biochimiques qu’il procure et qui ont des effets durables, bien au-delà de l’expérience musicale qui les a produits. En activant l’ensemble de ces structures cérébrales, la musique met en quelque sorte le “feu au cerveau”. »

Après Le Cerveau mélomane (2013), dont nous avions rendu compte 1 et Les Bienfaits de la musique sur le cerveau (2018), Emmanuel Bigand creuse encore ce sillon passionnant avec sa collègue Barbara Tillman, chercheuse au CNRS. Ayant été musicien professionnel avant de se tourner vers les neurosciences, il est naturellement très bien placé pour faire un point détaillé sur ce que l’on sait aujourd’hui des « super pouvoirs de la musique ». Le mot n’est pas trop fort, les auteurs montrant tout ce qu’elle apporte à l’être humain, de la naissance (voire avant) jusqu’au très grand âge, en tout temps et en tous lieux.

De nombreux effets favorables de la musique (l’écoute ou la pratique) sont allégués : préparer au langage, favoriser l’attachement, développer la plasticité cérébrale, synchroniser des circuits neuronaux, améliorer les performances en mathématiques, les compétences visuo-spatiales, les capacités d’attention, la mémoire de travail, réduire le stress ou l’anxiété, etc. La liste se poursuit jusqu’à des effets plus surprenants, comme l’amélioration du système immunitaire ! Quand on voit tous ces bienfaits de la musique, on est un peu en droit de se demander si on est en présence de science ou d’un nouveau modèle de « carte de visite » de marabouts promettant monts et merveilles…

Heureusement, les éléments (qu’aucun marabout ne fournit) ne manquent pas pour permettre au sceptique (que nous sommes par définition) de se déterminer. Le premier d’entre eux est la liste d’environ 150 références précises, fournie en fin d’ouvrage. Ces études, parfois menées par les auteurs eux-mêmes, publiées dans des revues scientifiques reconnues, sont consultables en ligne. Chacun peut aller les vérifier. Deux autres éléments donnent confiance : le livre est certes un catalogue des avantages de la musique (il va d’ailleurs plus loin, en affirmant comme le rappelle le sous-titre que la musique nous est indispensable 2, ce que je me garderais bien de contredire), mais il garde une forme de prudence qui se traduit par trois aspects. D’abord, une mise en question régulière de ce qui est affirmé. On peut ainsi lire : « La musique est-elle véritablement la cause de ces effets ? » ou « Il est prématuré de croire en des méthodes efficaces pour tous. » Les questions sont traitées sans parti pris. Ensuite, les auteurs insistent sur un aspect qui peut être surprenant : dans leur chapitre « Musicaliser l’éducation », ils soulignent que les avantages retirés par les élèves bénéficiant d’interventions musicales (écoutes, mais aussi chants, jeux rythmiques, etc.) sont déjà probants avec peu de musique, et même qu’en faire davantage n’apporterait pas beaucoup plus. Pas besoin de transformer nos écoles en conservatoires 3… Et enfin, ils prennent la peine de souligner que la musique peut aussi avoir des effets négatifs ! Elle en a d’ailleurs, ce qui est mentionné, sur les musiciens (notamment les dystonies), sans parler de la façon dont certains pourraient utiliser les pouvoirs de la musique à des fins malveillantes. Les auteurs mentionnent ainsi des cas de torture documentés à Guantanamo, mais ajoutent : « L’Histoire est riche d’exemples dans lesquels la musique a été employée pour des objectifs peu recommandables. » Nous ne sommes donc pas au pays des bisounours où tout serait idéal et la musique la panacée.

J’ai évoqué un chapitre sur l’éducation ; précisons que le livre est en fait construit sur une progression qui suit les étapes de la vie : les différents chapitres sont « La musique à l’embryon de la vie », « Pourquoi le bébé naît-il musical ? », « Musicaliser l’éducation », donc, « Bien vivre avec la musique », et « La musique lorsque le cerveau vacille ». Sans oublier un « prélude » et un « en guise de coda » qui confirment qu’on parle bien de musique. Ce tour d’horizon d’une vie humaine, que la musique doit accompagner de bout en bout pour profiter de tous ses bienfaits, est une bonne manière de présenter les connaissances actuelles sur le sujet. Eh bien… après cette « note » de lecture, je vous laisse : je retourne à mon violon !

1 Note de lecture parue dans SPS n° 308, avril 2014. Sur afis.org https://www.afis.org/Le-cerveau-melomane

2 Les auteurs soulignent d’ailleurs qu’on ne connaît aucune civilisation humaine sans pratique musicale, même momentanément.

3 En revanche, les auteurs s’étonnent de voir qu’après des études si concluantes, menées à grande échelle dès 1992, on attend toujours des conséquences sur les politiques éducatives.