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Les deux vies de Cheng Maolan

Publié en ligne le 2 juin 2026
Les deux vies de Cheng Maolan
Entre France et Chine : un astronome chinois dans la tourmente du XXe siècle
Thierry Montmerle, Yves Gomas et Yi Zhou
Z4 Éditions, 2025, 236 pages, 20 €

Thierry Montmerle, secrétaire de l’Union astronomique internationale de 2012 à 2015, est déjà l’auteur de China and the International Astronomical Union : Divorce, Separation and Reconciliation (1958-1982). Avec l’historien des sciences Yves Gomas et le journaliste Yi Zhou, il nous présente ici l’itinéraire fantastique et improbable d’un scientifique discret et peu connu : Cheng Maolan.

Au début du XXe siècle, moins de 20 % de la population chinoise savait lire. Et si la Chine traversait une période très chaotique, des relations avec la France permettaient un jumelage entre les étudiants, comme le « Mouvement Travail-Études ». En 1919-1920, par exemple, 1 400 étudiants arrivèrent en France pour travailler dans diverses usines, dont plusieurs futurs dirigeants de la révolution communiste, comme Deng Xiaoping.

Né en 1905 dans un milieu modeste, le jeune Maolan a 19 ans lorsqu’il débarque d’un paquebot à Marseille et mène une vie d’étudiant-ouvrier dont les six premières années restent nimbées de mystère. Il a beaucoup de difficultés à gagner sa vie et mettra quatorze ans pour accomplir son doctorat.

À partir de 1940, il travaille régulièrement à l’Observatoire de Haute-Provence fraîchement construit, et l’obtention d’un poste au CNRS lui assure enfin une certaine stabilité. Il rencontre des acteurs majeurs de l’astrophysique, comme Evry Schatzman et Jean-Claude Pecker 1. En 1945, le prix de l’Académie des sciences marque la promesse d’une longue carrière productive en France. Pourtant, après 32 années passées dans l’Hexagone, il est convié à participer à la modernisation de la Chine et cède, à 52 ans, à la pression patriotique. En effet, dès 1949, une vaste campagne de rappel des scientifiques vivant à l’étranger avait été initiée par le premier ministre Zhou Enlai qui avait lui-même séjourné en France dans les années 1920, « afin de mobiliser les experts techniques de haut niveau pour qu’ils reviennent et construisent une Nouvelle Chine ».

Ce choix radical laisse derrière lui toute sa vie personnelle et scientifique. En 1957, Il découvre alors un tout autre monde que celui qu’il a quitté : la République populaire de Chine. Le lecteur suit, sidéré, ses différentes aventures, certaines inouïes : Cheng Maolan monté sur un âne parcourant avec son équipe des milliers de kilomètres autour de Pékin, gravissant toutes les montagnes avoisinant les mille mètres d’altitude à la recherche du lieu idéal pour construire un observatoire. Le site de Xinglong sera choisi et c’est aujourd’hui le plus grand observatoire de Chine avec ses multiples télescopes.

La Révolution culturelle le traite de façon innommable, comme beaucoup de scientifiques chinois dont certains perdirent la vie. En effet, Mao incite au renversement des institutions existantes dans toutes les composantes de la société chinoise, sauf l’armée. Pris dans la tourmente et persécuté, il souffrira beaucoup, physiquement et moralement. Relevé de ses fonctions, c’est affaibli, seulement deux ans avant sa mort, qu’il devient directeur scientifique de l’Observatoire de Beijing, à la fin de la Révolution culturelle à la mort de Mao, en 1976.

Cet ouvrage ambitieux, foisonnant et précis, tient ses promesses, appuyé par une iconographie particulièrement riche. Photos, cartes et documents inédits émaillent ce passionnant récit navigant entre science et diplomatie sur fond de géopolitique. Ce parcours d’un scientifique s’entremêlant avec les convocations de l’Histoire constitue aussi une magnifique illustration que la science, elle, n’a pas de frontières.

1 Jean-Claude Pecker a aussi été président de l’Afis de 1999 à 2001.