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Une autre histoire de la lèpre dans les Amériques

Publié en ligne le 19 juin 2026 - Histoire des sciences -
Rubrique coordonnée par Kévin Moris

On a longtemps pensé que la lèpre avait gagné le continent américain avec les Européens. Ce récit classique s’appuyait sur l’identification de Mycobacterium leprae, l’agent principal de la maladie, largement répandu dans l’Ancien Monde. Mais en 2008, une autre espèce, Mycobacterium lepromatosis, également responsable de la lèpre, fut décrite chez des patients mexicains. Depuis, de nouveaux cas ont été rapportés au Mexique, aux États-Unis, au Canada et sporadiquement ailleurs. Restait à savoir si ce pathogène était arrivé récemment en Amérique ou s’il circulait déjà avant 1492.

Pour le découvrir, une équipe internationale a analysé 408 échantillons humains contemporains provenant des États-Unis, du Mexique, de Guyane française, du Brésil et du Paraguay, ainsi que 389 restes humains datés d’avant la conquête [1]. Trois squelettes – un au Canada, deux en Argentine – ont livré de l’ADN ancien de M. lepromatosis. Ces individus, morts il y a 860 à 1 350 ans, prouvent que la bactérie circulait dans les Amériques bien avant l’arrivée des Européens.
Les analyses phylogénétiques indiquent que la grande majorité des souches actuelles appartiennent à un groupe très homogène qui domine en Amérique du Nord et s’est diversifié depuis environ trois siècles. Mais les génomes anciens du Canada et d’Argentine appartiennent à des lignées distinctes, séparées depuis plus d’un millénaire, signant une transmission établie depuis longtemps sur l’ensemble du continent.

Tamiasciurus hudsonicus
(écureuil roux nord-américain)

L’étude réserve aussi une curiosité zoologique. Des écureuils roux des îles Britanniques hébergent des souches de M. lepromatosis. Leur homogénéité suggère une introduction récente peut-être liée à l’importation d’écureuils nord-américains au XIXᵉ siècle. On découvre ainsi qu’un pathogène humain ancien a pu traverser l’Atlantique et s’installer dans une population animale insulaire.

Ces résultats conduisent à réviser l’histoire de la lèpre en Amérique. M. leprae a bien été introduit par les Européens après 1492, mais M. lepromatosis avait déjà une longue histoire locale. La divergence entre les différentes lignées américaines remonte à 1 500 ou 2 200 ans, tandis que l’ancêtre commun avec M. leprae se situe entre 700 000 et deux millions d’années, selon les modèles.

L’étude a toutefois ses limites. Les échantillons proviennent surtout d’Amérique du Nord, et certaines branches évolutives ne sont représentées que par un seul génome. Ces lacunes laissent entrevoir une diversité encore insuffisamment explorée, en particulier en Amérique du Sud.

En démontrant que la lèpre n’est pas seulement un héritage colonial mais aussi une endémie précolombienne, cette recherche ouvre de nouvelles perspectives. Elle éclaire les interactions anciennes entre migrations humaines, environnements et réservoirs animaux, tout en rappelant que l’histoire des maladies reste à écrire à la lumière de toutes les approches aujourd’hui disponibles, notamment de l’analyse de l’ADN ancien et des études phylogénétiques.

Référence
1 | Lopopolo M et al., “Pre-European contact leprosy in the Americas and its current persistence”, Science, 2025, 389 :eadu7144.