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Les revues prédatrices

Publié en ligne le 6 octobre 2020 - Science

« Quand “Jane” s’est orientée vers les médecines alternatives, elle avait déjà reçu de la radiothérapie, de la chimiothérapie et d’autres traitements classiques pour son cancer du sein. Son médecin prescrivant des médecines alternatives avait partagé avec elle un article sur une thérapeutique à base d’infusions vitaminées. Pour elle et son médecin, c’était une authentique source d’espoir. Mais quand Jane montra cet article à son gendre, il réalisa qu’il provenait d’une revue prédatrice, impliquant que les promesses étaient douteuses et que la validité de traitement n’avait probablement pas été évaluée correctement » (extrait traduit de [1] 1).

L’émergence de revues scientifiques dites prédatrices ou trompeuses date de la fin des années 2000. Ce phénomène est la conséquence des rapides changements en cours dans le système de diffusion des résultats des recherches. Ces revues prédatrices peuvent tromper chercheurs et citoyens. Jusqu’au début des années 1990, les revues scientifiques, historiquement contrôlées par des sociétés savantes, étaient diffusées aux seuls abonnés (chercheurs, librairies ou institutions) sous la forme de numéros imprimés.

Le loup et l’agneau, Jean-Baptiste Oudry (1686-1755)

Du « lecteur-payeur » à l’« auteur-payeur »

Internet, et plus généralement les outils électroniques, ont complètement transformé ce modèle économique. Une diffusion imprimée aux seuls abonnés n’était plus viable pour les éditeurs, d’autant plus que la société et les chercheurs estiment normal d’avoir accès gratuitement aux résultats de recherches financées sur des fonds publics. C’est ainsi qu’un nouveau modèle est apparu où chercheurs et institutions acceptent de payer pour diffuser leurs résultats.

C’est au début des années 1990 que les revues scientifiques ont commencé à proposer des sites Internet mettant à disposition leurs articles, en parallèle de l’envoi des numéros papier. Les abonnés avaient ainsi automatiquement accès à ce contenu électronique et les non-abonnés pouvaient acheter un article, ou un numéro, à l’unité, pour le lire en format électronique.

Les compteurs d’argent,d’après Marinus van Reymerswaele (1490-1546)

Le modèle lecteur-payeur restait cependant la norme (le client de la revue est ici le lecteur qui paie pour lire les articles). À partir du début des années 2000, des revues purement numériques, sans support papier, ont vu le jour avec pour objectif de permettre aux chercheurs, et plus généralement à toutes les personnes intéressées, d’accéder gratuitement aux résultats des recherches. Les revues BioMed Central (éditées par le groupe BMC, racheté ensuite par Springer), créées à Londres, ont été pionnières en la matière. Mais l’équilibre financier d’un modèle proposant un accès libre aux articles a nécessité une source pérenne de revenus. C’est ainsi que, en 2002, le groupe BMC a demandé aux auteurs de contribuer aux frais de publication des articles (APC ou article processing charges) à régler dès l’acceptation du manuscrit. Cette pratique était inédite et, contre toute attente, des auteurs ont accepté de payer pour la mise en ligne en accès libre de leurs articles. Les tarifs initiaux étaient d’environ 1 200 € par article. En 2020, ils varient entre 700 € et 8 000 € et dépendent essentiellement du prestige de la revue. Ils sont en moyenne plus élevés pour les revues du segment « Science, technologie et médecine » que pour celles du segment « Sciences humaines et sociales ».

Le modèle « auteur-payeur » était né et il inversait complètement la logique économique : le client n’est plus le lecteur de la revue, mais l’auteur de l’article. Depuis, de très nombreuses revues ont emboîté le pas et le répertoire des revues en accès ouvert (DOAJ ou Directory of Open Access Journals [2]) recense ainsi 14 000 revues électroniques en accès libre couvrant tous les domaines scientifiques. Les revues indexées dans le DOAJ répondent à des critères d’évaluation précis en termes de qualité et de validation du contenu. Tout en trouvant que les prix demandés étaient élevés, des chercheurs ont pris l’habitude de soumettre leurs articles à ces revues d’une nouvelle forme et de payer pour la publication de ceux qui étaient acceptés.

Un objet de convoitise

Des concepteurs de sites Internet ont alors perçu une opportunité due au modèle "auteur-payeur". Ils ont pensé à offrir un service de publication à la fois à bas coût (tarifs généralement compris entre 50 et 800 €) et rapide (publication en quelques jours contre plusieurs mois en général). C’est ainsi que des revues dites prédatrices sont progressivement apparues à la fin des années 2000. Il ne faut que quelques heures pour mettre en place un site, parfois en s’inspirant de la mise en page, voire du titre, de revues de qualité.

Anonyme, XIIesiècle

Ces concepteurs ont organisé de véritables campagnes de marketing électronique auprès des chercheurs pour promouvoir leur offre. Ils font croire que leurs services sont excellents, mais en fait ils sont peu fiables et l’évaluation par les pairs (peer-review) y est absente ou superficielle. Ce phénomène a commencé en Égypte et en Inde, où se trouve l’éditeur OMICS, créé en 2008 et souvent présenté comme le plus grand groupe prédateur, qui publie environ 700 revues [3]. Il a fait l’objet, en avril 2019, d’une lourde condamnation de la Federal Trade Commission américaine pour « des déclarations trompeuses aux universitaires et aux chercheurs sur la nature de leurs conférences et publications » [4].

Quelle définition ?

Le terme de revues prédatrices a été proposé par Jeffrey Beall, documentaliste à l’université du Colorado à Denver (États-Unis). C’est en janvier 2012 qu’il a lancé son blog intitulé Scholarly Open Access et qui dressait une liste commentée des éditeurs et des revues prédatrices. En janvier 2017, il a dû fermer son site face aux pressions de son employeur, lui aussi objet de menaces. Il résuma ainsi ce qu’il avait appris de cette expérience [1] : « Les éditeurs prédateurs […] considèrent l’argent [comme] beaucoup plus important que l’éthique des affaires, l’éthique de la recherche ou l’éthique de l’édition et ces trois piliers de l’édition savante sont facilement sacrifiés pour le profit. » Pour lui, ces éditeurs représentent « la plus grande menace pour la science depuis l’Inquisition […] en ne distinguant pas la science authentique de la mauvaise science [unsound science], en permettant à la science contrefaite, comme les médecines complémentaires et alternatives, de se présenter comme s’il s’agissait d’une science authentique et en permettant la publication d’une science militante [activist science] ».

En 2019, un groupe d’experts a travaillé sur une définition précise de ces revues et a proposé ceci [5] : « Les revues et les éditeurs prédateurs sont des entités qui privilégient l’intérêt personnel au détriment de l’érudition et se caractérisent par des informations fausses ou trompeuses, un écart par rapport aux bonnes pratiques rédactionnelles et de publication, un manque de transparence et/ou le recours à des pratiques de sollicitation agressives et sans discernement. » De manière qui peut sembler surprenante, la qualité des articles (bonne ou médiocre) n’est pas une caractéristique en soi de ces revues prédatrices. D’une part, des revues prédatrices publient parfois de bons travaux soumis par des chercheurs ignorant l’existence de ce modèle de revues ; il existe en outre aussi des revues de sociétés savantes ayant peu de ressources, qui n’ont pas l’intention de tromper, mais dont la qualité pourrait être améliorée. De même, une mauvaise évaluation par les pairs n’a pas été retenue comme un élément clé des revues prédatrices car ce critère peut se retrouver chez certaines revues « légitimes ».

Montage à partir d’un détail du Jardin des délices, Jérôme Bosch (vers 1450-1516)

Une concurrence dangereuse avec les vraies revues scientifiques

Ainsi, en 2020, il existerait plus de 10 000 revues prédatrices couvrant tous les domaines de la science. Mais c’est surtout le segment « Science, technologie et médecine » qui semble concerné, et relativement peu celui des « Sciences humaines et sociales ». Les auteurs qui publient dans ces revues sont de toutes nationalités ; et des chercheurs de bonne foi peuvent se laisser abuser. Les noms de ces revues sont trompeurs, proches de noms de revues de sociétés savantes, parfois avec des présentations voisines. Il existe une liste noire de 12 000 revues fallacieuses, produite par la société Cabells, mais elle est d’accès payant et aucune institution française n’y est abonnée. Des signaux peuvent cependant alerter : aucune rigueur au niveau des sites Internet et du traitement des manuscrits, publication rapide après soumission du manuscrit, absence d’évaluation correcte par les pairs, sollicitation directe d’articles par courriel, création de comités de rédaction avec des chercheurs n’ayant jamais donné d’accord ni honoré ces positions, indicateurs de notoriété créés hors des systèmes reconnus, fausses adresses, le plus souvent en Amérique du Nord… De jeunes doctorants, en toute bonne foi, sans l’aide appropriée d’un superviseur, soumettent cependant leurs manuscrits à ces revues.

Cependant, certains auteurs peuvent décider de publier dans ces revues prédatrices en toute connaissance de cause. Ce peut être, par exemple, pour répondre à un besoin d’étoffer rapidement un curriculum vitae ou pour obtenir des financements en montrant des publications.

En France, le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) a montré que, en 2016, sur plus de 700 articles publiés et issus de cet organisme, 9 % avaient été publiés dans ces revues trompeuses [6].

Les conférences prédatrices

Il n’y a pas que les revues prédatrices qui usent de techniques de plagiat. Des conférences prédatrices existent sous plusieurs formes : sites Internet imitant ceux des congrès de sociétés savantes afin de piéger les chercheurs et récupérer le montant de leurs inscriptions, organisation de conférences dans des villes attirantes, parfois dans des lieux prestigieux, avec des orateurs célèbres à l’affiche (sans qu’ils soient toujours informés de l’usurpation de leur nom et photo). Ces conférences sont déplacées au dernier moment dans des salles spartiates avec des orateurs inconnus de dernière minute… perdant tout intérêt pour un public qui a déjà payé son inscription.

Une distinction de plus en plus difficile à faire

Il faut du temps et un peu d’expertise pour bien identifier les revues prédatrices. En effet, avec le temps, certaines d’entre elles se « professionnalisent », par exemple en proposant des formulaires de soumission d’articles au lieu de simples pièces attachées de courriels. D’excellents articles ont été publiés dans ces revues et les auteurs ont du mal à les faire supprimer quand ils comprennent leur méprise. Ils doivent parfois payer pour les faire retirer des sites Internet avant de pouvoir les soumettre à une revue légitime. Mais aussi, des groupes que l’on pense légitimes appliquent des pratiques généralement attribuées aux revues prédatrices : par exemple, en ayant recours à des campagnes de sollicitation par courriel ou en appliquant des critères d’acceptation très lâches permettant ainsi de drainer de nombreux « auteurs-payeurs ». Il est aussi possible, avec une bonne technologie et en s’appuyant sur quelques revues de qualité, de multiplier les titres aux pratiques moins regardantes. Des éditeurs changent la composition de comités de rédaction quand ils estiment que les taux d’acceptation des articles sont trop bas, puisque leurs revenus dépendent des frais de publication des articles payés par les auteurs.

Interdire le commerce des revues prédatrices ?

Le commerce des revues prédatrices n’a, en lui-même, rien d’illégal, mais certaines pratiques trompeuses ou malhonnêtes peuvent être condamnées. Ce peut être le plagiat ou le vol d’articles pris à d’autres revues pour lancer des « numéros zéro », mais aussi l’utilisation de fausses adresses postales et téléphoniques (souvent sises aux États-Unis ou au Canada). Ces revues ne respectent pas les guides d’éthique, comme ceux du Committee On Publication Ethics [7] ou de l’International Committee of Medical Journal Editors [8], alors qu’elles les citent et disent les appliquer. Elles affichent de faux indicateurs de notoriété.

La revue française Fourrages (éditée par l’Association française pour la production fourragère) a été victime deux fois d’opérations de piratage [9]. Fin 2015, une version anglaise du site de la revue est apparue, avec la même typographie et la même apparence que le site français. Le comité de rédaction était le même, excepté que la rédactrice en chef F. Vertès était appelée F. Green dans la version anglaise. Des auteurs se sont fait piéger et ont envoyé des articles, puis payé en vue de leur publication avant que l’information ne soit connue et que le site pirate disparaisse, faute d’articles. Puis nouveau piratage fin 2019… mais la communauté scientifique était déjà sur ses gardes.

Rédaction médicale et scientifique

Sur quels arguments et comment condamner ces ingénieurs basés en Inde, surtout dans la région d’Hyderabad, siège de la société OMICS ? Les institutions publiques et les ministères du pays font leur possible pour interdire ces activités, mais avec de grandes difficultés [10]. Des éditeurs de revues prédatrices existent aussi probablement en Iran et en Afrique (Kenya et Nigeria). Si des revues prédatrices ont existé en Chine, il semble que le phénomène y a presque disparu, signe probable que les autorités ont agi pour les interdire.

Les revues prédatrices sont souvent l’endroit où des chercheurs soumettent des articles qui ont été refusés ailleurs (parfois plusieurs fois) : c’est pourquoi J. Beall les appelle « le salon des refusés » [1]. Cela n’empêche pas que de bons articles y sont aussi soumis. La communauté scientifique doit mieux comprendre le phénomène, s’abstenir de soumettre des manuscrits à ces revues, et également arrêter de citer les articles qui y sont publiés.

Des sociétés savantes, comme l’Association européenne d’urologie, ont publié des listes « vertes » (ou « positives ») des revues acceptées par la communauté des chercheurs de la discipline pour l’analyse des curriculum vitae et l’évaluation des projets de recherche. En France, le Conseil national des universités de la spécialité « médecine d’urgence » juge négativement les curriculum vitae contenant des articles publiés dans des revues prédatrices [11].

Je remercie Mme Cécile Fovet-Rabot pour sa relecture et ses suggestions.

Références

1 | Beall J, “What I learned from predatory publishers”, Biochemia Medica, 2017, 27 :273-8.
2 |Le site du Directory of Open Access Journals : doaj.org
3 | Yadav S, “Inside India’s fake research paper shops : pay, publish, profit”, Indian Express 2018, 19 juillet. Sur indianexpress.com
4 | “The Price for ‘Predatory’ Publishing ? $50 Million”, The New York Times, 3 avril 2019.
5 | Grudniewicz A et al., “Predatory journals : no definition, no defense”,Nature 2019, 576 :210-212.
6 | Chirouze E et al., « Analyse des articles 2012-2017 du Cirad dans les revues publiées par des éditeurs potentiellement prédateurs », document interne avec accès sur autorisation, Cirad-DGDRS-Dist, 2018, 35p. Sur agritrop.cirad.fr
7 | Committee On Publication Ethics, “Promoting integrity in scholarly research and its publication”. Sur publicationethics.org
8 | International Committee of Medical Journal Editors. Sur icmje.org
9 | Maisonneuve H, « La revue Fourrages à nouveau piratée ! », Rédaction Médicale et Scientifique, 31 janvier 2020. Sur redactionmedicale.fr
10 | Tao T, “India’s Fight Against Predatory Journals : An Interview with Professor Bhushan Patwardhan”, The Scholarly Kitchen, 5 février 2020.
11 | Riou B et al., « Modalités de fonctionnement du Conseil national des universités (CNU) de médecine d’urgence », Ann Fr Med Urgence, 2018, 8 :1-6.

Retrouvez plus d’informations sur le thème de l’intégrité scientifique sur le blog d’Hervé Maisonneuve : redactionmedicale.fr

1 Toutes les traductions de l’anglais sont de notre responsabilité.


Mots-clés : Science

Publié dans le n° 332 de la revue


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L' auteur

Hervé Maisonneuve

Médecin de santé publique, il est consultant en rédaction scientifique et anime le blog Rédaction Médicale et (...)

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