Accueil / Notes de lecture / Les sciences sous ma loupe

Les sciences sous ma loupe

Publié en ligne le 12 septembre 2026
Les sciences sous ma loupe
Yves Gingras
Éditions Matériologiques, 2026, 362 pages, 20 €

Yves Gingras, historien et sociologue des sciences à l’université du Québec à Montréal, rassemble dans Les Sciences sous ma loupe soixante-dix textes sur les méthodes, les institutions de la recherche et les discours qui les accompagnent. Ces chroniques, pour la plupart initialement publiées dans le magazine scientifique Pour la science, mais aussi dans d’autres médias généralistes, en particulier québécois tels que L’Actualité, Le Devoir, La Conversation ou Argument, sont ici réunies et organisées en cinq parties. L’ambition : proposer une « critique de science », attentive à la robustesse des connaissances autant qu’aux limites de ceux qui les produisent.

La première partie constitue une excellente entrée en matière. Y. Gingras commence par la question la plus simple en apparence : qu’est-ce que la science ? Plutôt que de la réduire à la prédiction ou au seul critère poppérien de réfutabilité, il propose de la définir comme une activité visant à « rendre raison des phénomènes par des causes naturelles ». Il rappelle aussi qu’expliquer et prédire sont deux choses différentes : une théorie peut expliquer sans prédire précisément, tandis qu’un modèle peut prédire sans éclairer les mécanismes à l’œuvre.

Cette volonté de clarification traverse l’ouvrage. Une connaissance n’est pas rendue vraie par l’identité ou la culture de celui qui l’énonce : elle doit pouvoir être justifiée par des procédures intersubjectives, c’est-à-dire partagées. Une discipline ne devient pas davantage de la physique parce qu’elle emprunte ses outils à la physique statistique. Le Nobel de physique 2024, attribué aux chercheurs John Hopfield et Geoffrey Hinton pour leurs travaux sur l’apprentissage automatique, lui permet ainsi de distinguer méthode employée et nature de l’objet étudié.

Mais à mesure que défilent les chroniques, le titre prend tout son sens. Y. Gingras place réellement les sciences « sous sa loupe », jusque dans des mécanismes qui restent parfois à l’arrière-plan : revues, réputation, citations, intérêts institutionnels, conflits d’intérêts, procédures d’évaluation ou stratégies d’ignorance. C’est là que se révèle son précieux travail en sociologie des sciences. L’indice h, qui affirme quantifier la productivité et l’impact d’un scientifique, en offre un exemple savoureux : appliqué sans recul, il donne à Didier Raoult un indice environ deux fois supérieur à celui d’Albert Einstein.

Cette défense de la science ne se transforme jamais en culte des scientifiques. La pandémie de Covid-19 a, selon Y. Gingras, rendu visible la « recherche en action » : chercheurs en désaccord, résultats provisoires, prépublications, erreurs, egos et conflits d’intérêts. Rien de tout cela n’abolit la possibilité de connaissances robustes ; leur solidité vient justement de la critique collective et du « scepticisme organisé ». La meilleure défense de la science consiste donc, selon la méthode de l’auteur, moins à entretenir une image idyllique qu’à expliquer comment elle fonctionne réellement.

Un autre fil rouge est l’autonomie de la recherche. L’auteur se méfie aussi bien de la technocratie qui voudrait dissoudre le politique dans l’expertise que des tentatives de soumettre la validité scientifique à des impératifs moraux ou idéologiques. Sa charge contre ceux qui veulent déléguer aux algorithmes la prise de décisions publiques, les « algocrates », est particulièrement réjouissante : la science peut éclairer les choix collectifs, elle ne peut décider à la place de la cité.

Le format de ce recueil entraîne quelques répétitions et Y. Gingras force parfois le trait dans ses formules les plus tranchées. Mais c’est aussi ce qui fait la force du livre : les chroniques sont brèves, concrètes et permettent de remonter d’un cas parfois anecdotique à une question épistémologique ou sociologique plus générale.

La conclusion revient enfin sur une idée chère aux rationalistes : une culture scientifique minimale est indispensable pour distinguer les explications plausibles des fantaisies et prendre des décisions éclairées. Défendre la science ne consiste ni à invoquer « LA Science » comme argument d’autorité, ni à croire les chercheurs infaillibles. Il faut aussi comprendre comment les connaissances sont produites, discutées, vérifiées et parfois corrigées. C’est précisément ce que fait Y. Gingras tout au long de ce livre, avec un sens certain de la formule.