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Santé, cancers, mortalité : les chiffres contre les idées reçues et la désinformation

Publié en ligne le 4 juillet 2026 - Information scientifique -
Introduction du dossier

Dossier réalisé avec l’appui de la commission thématique Médecine de l’Afis

Nous sommes tous très sensibles aux informations relatives à la santé. Ainsi, logiquement, ce sujet occupe-t-il une place centrale dans le débat public. Les annonces alarmistes focalisent souvent l’attention : « Cancer : la France doit savoir pourquoi elle est surexposée » (Le Monde, éditorial du 11 octobre 2025), « Le cancer est devenu une épidémie » (Collectif 05/03/2026, Ouest-France, 5 mars 2026), « Cancers des jeunes, un tsunami à venir ? » (documentaire sur Public Sénat, 10 avril 2026)…

Une perception biaisée

En 2024, selon le baromètre annuel de l’ASNR, les risques des pesticides sont perçus plus élevés que ceux du tabac, de l’alcool ou des accidents de la route [1]. Par ailleurs, une étude de Santé publique France révèle que, pour 70 % des Français, vivre à côté d’une antenne relais favoriserait l’apparition d’un cancer [2]. Rappelons sur ce dernier point que les études scientifiques ont régulièrement rejeté cette hypothèse, rejet que vient encore confirmer une récente expertise de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) publiée en 2025 [3]. Quant au tabac, premier facteur de risque de cancer, et cause majeure de décès évitables, Santé publique France note que certaines idées reçues restent malheureusement présentes [2] : plus de trois fumeurs sur dix pensent que « fumer ne peut provoquer un cancer que si l’on fume beaucoup et pendant longtemps », un sur deux pense que « faire du sport permet de se nettoyer les poumons du tabac » et quatre sur dix que « la pollution provoque plus de cancers que le tabac ». Ce mécanisme de déni ou de minimisation ne se limite pas au tabac. Pour l’alcool, autre cause majeure de mortalité, huit personnes sur dix pensent que les accidents de la route et la violence sont les principaux risques liés à la consommation d’alcool alors que les principaux risques sont les cancers (second facteur derrière le tabac) et les maladies cardiovasculaires.

Santé publique France rappelle l’importance de renforcer les campagnes de prévention et d’information sur les principales causes de mortalité évitables et qu’il s’agit là d’enjeux majeurs des politiques sanitaires. En effet, les principales causes de maladies évitables sont souvent relativisées, voire ignorées, dans le débat public : outre le tabac et l’alcool, ce sont une alimentation déséquilibrée puis le surpoids ou l’obésité.

Quatre gentlemen (détail), Henry Schile (1829-1901)

Rappeler ces principales causes de mortalité, ce n’est pas occulter ou minorer les autres, avérées ou suspectées. C’est au contraire permettre des décisions de santé publique efficaces en pondérant mieux ce qui relève de priorités d’actions sanitaires et ce qui relève des programmes de recherche ou de surveillance à renforcer ou à mettre en place.

Enfin, les enquêtes d’opinion montrent que les Français se croient globalement bien informés sur ces questions de santé [2], alors que leurs perceptions s’écartent significativement des données scientifiques. La médiatisation partisane y contribue, mais elle trouve aussi un terrain favorable dans notre tendance à imputer nos maux à des agents extérieurs (industriels, technologiques) sans toujours prendre en compte la part de nos attitudes individuelles ni les contraintes socio-économiques qui pèsent sur nos comportements de santé.

Un éclairage scientifique

C’est précisément sur ces questions que ce dossier entend apporter un éclairage scientifique permettant à chacun de confronter des données solides aux idées reçues trop souvent médiatisées, voire à la désinformation.

Espérance de vie
En France, depuis cinquante ans, l’espérance de vie à la naissance ne cesse d’augmenter (la pandémie de Covid-19 n’ayant constitué qu’une courte parenthèse). En 2025, elle a atteint des niveaux historiquement inédits : 85,9 ans pour les femmes, 80,3 ans pour les hommes (voir l’article de Catherine Hill, « Évolution de la mortalité en France et causes des décès en 2024 »).

On vit donc plus longtemps. Mais entend-on souvent : à quoi bon si c’est pour le faire en subissant de lourds handicaps ? Les données apportent une réponse rassurante [4] : entre 2000 et 2019, l’espérance de vie mondiale à la naissance a progressé de 6,3 ans, et l’espérance de vie en bonne santé de 5, 4 ans. En d’autres termes : les années gagnées sont majoritairement des années en bonne santé. Il en est de même en France (voir l’article de Jean-Paul Krivine, « L’espérance de vie en bonne santé »).

L’espérance de vie est très souvent corrélée aux dépenses de santé publique. Mais ce n’est pas une règle générale. Ainsi, les habitants des États-Unis, malgré des dépenses de santé parmi les plus élevées au monde, ont une espérance de vie inférieure à celle des autres pays riches. L’écart s’est particulièrement creusé depuis les années 1970 pour atteindre en 2023 une différence de plus de quatre ans avec la France. Plusieurs facteurs contribuent à l’expliquer : obésité, mortalité violente (armes à feu, accidents de la route), consommation d’opioïdes, inégalités économiques et absence d’accès universel à l’assurance maladie (voir l’article tiré des données de Our World in Data, « Pourquoi l’espérance de vie aux États-Unis est-elle inférieure à celle des autres pays riches ? »).

Ce tableau globalement positif cache des disparités importantes entre pays, mais aussi au sein d’un même pays. Le Royaume-Uni en offre une illustration notable : l’espérance de vie en bonne santé a significativement diminué au cours de la dernière décennie, un recul dans lequel les inégalités sociales jouent un rôle clairement identifié [5]. La France n’échappe pas à ces disparités. Derrière une moyenne nationale élevée, les inégalités sociales face à la mort restent profondes et tendent à se creuser : selon l’Insee, l’écart d’espérance de vie à la naissance entre les 5 % les plus modestes et les 5 % les plus aisés atteint treize ans chez les hommes et neuf ans chez les femmes sur la période 2020-2024, un écart en hausse par rapport à la période 2012-2016 [6].

Enfin, précisons que l’expression « facteurs de risques évitables » ne renvoie pas à un comportement individuel qui appellerait un quelconque jugement moral. Il désigne au contraire une mortalité que de meilleures politiques publiques de prévention pourraient partiellement réduire, qu’il s’agisse d’intervenir sur les déterminants socio-économiques, environnementaux, informationnels ou sur les modalités d’accès aux soins (voir l’article de Jean-Paul Krivine, « Cancers : les facteurs de risques modifiables et les autres »).

Les cancers
Les cancers sont un important enjeu de santé publique. En France, en 2023, 433 000 nouveaux cas ont été diagnostiqués, soit deux fois plus qu’en 1990 [7]. Toutefois, l’essentiel de cette hausse s’explique par la croissance démographique et le vieillissement de la population. La mortalité par cancer, elle, diminue depuis les années 1990, reflet à la fois de la baisse de certains facteurs de risque et des progrès thérapeutiques. Les informations alarmantes sur une « épidémie de cancers », souvent attribuée sans précaution à l’environnement, ignorent ces corrections démographiques et diagnostiques (voir l’article de Catherine Hill, « Évolution de la fréquence des cancers et de la mortalité par cancer en France »).

Autre facteur qui fait mécaniquement augmenter le nombre de cas détectés : le « biais de surveillance » désignant l’intensification des pratiques diagnostiques ou de dépistage (voir l’article de Stefano Tancredi, Axelle Braggion, Frerik Smit et Arnaud Chiolero, « Épidémies apparentes de cancer : le rôle du biais de surveillance et du surdiagnostic »).

Dans ce constat général plutôt rassurant au regard du message martelé par certaines associations et certains médias, une tranche d’âge particulière attire l’attention : les adultes de moins de cinquante ans. Une étude publiée en 2023 y met en évidence une augmentation de près de 80 % du nombre de cancers à l’échelle mondiale entre 1990 et 2019 [8]. Ce chiffre de 80 % a été très fortement médiatisé sans que soit précisé qu’une grande partie s’explique par la démographie (l’accroissement de la population en particulier). En France, où l’effet démographique est moins important sur cette tranche d’âge, le nombre de cancers n’« explose » pas. La réalité est contrastée selon les types de cancer : certains augmentent modérément (colorectal, sein), d’autres fortement (poumon chez les femmes, reflet du tabagisme qui n’a commencé à décliner que bien après les hommes, pancréas), d’autres encore diminuent nettement (voies aérodigestives supérieures, col de l’utérus, estomac) grâce à la prévention, à des améliorations sanitaires et au dépistage (voir l’article de Jérôme Barrière et Jacques Robert, « Les cancers chez les adultes de moins de cinquante ans “explosent-ils” vraiment ? »).

La Malade au châle blanc, Rik Wouters (1882-1916)

Les cancers pédiatriques sont également invoqués dans le débat public. Ils sont rares, mais bien sûr particulièrement cruels pour les familles qui les subissent. Contrairement à certaines affirmations là encore médiatisées, à l’échelle nationale, leur nombre reste stable. Les « clusters » jusque-là suspectés relèvent de la fluctuation statistique attendue dans la répartition des cancers (voir l’article de Catherine Hill, « Cancers pédiatriques : des chiffres rassurants et des alertes infondées »).

Les pesticides
Les pesticides figurent en bonne place des causes attribuées aux cancers dans les enquêtes d’opinion. Les études épidémiologiques réalisées chez les agriculteurs, la population la plus exposée, montrent que ceux-ci ont globalement moins de cancers que la population générale grâce à une meilleure hygiène de vie (moins de tabac, plus d’activité physique, moins d’obésité). Mais ils présentent des surrisques sur certaines localisations spécifiques. Dans une expertise collective menée en 2021 examinant les effets des pesticides sur la santé [9], l’Inserm « confirme la présomption forte d’un lien entre l’exposition aux pesticides et six pathologies : lymphomes non hodgkiniens (LNH), myélome multiple, cancer de la prostate, maladie de Parkinson, troubles cognitifs, bronchopneumopathie chronique obstructive et bronchite chronique » [9]. Quatre de ces cancers sont reconnus comme maladie professionnelle : lymphome non hodgkinien, leucémie, myélome multiple et cancer de la prostate. En 2024, la Mutualité sociale agricole (MSA) a validé 752 dossiers d’indemnisation à ce titre [10]. Mais pour la population générale (beaucoup moins exposée), il est difficile à ce jour d’identifier un impact des pesticides. Dans son expertise collective, l’Inserm évoque un « niveau de présomption faible » pour les riverains des zones agricoles. Quant aux résidus de pesticides dans l’alimentation, elle conclut que les risques potentiels « semblent maîtrisés selon l’état des connaissances actuelles », tout en soulignant la nécessité d’acquérir plus de données sur l’impact des mélanges de pesticides (voir l’article de Catherine Hill, « Pesticides et cancers : une couverture médiatique trompeuse »).

Ainsi, le lien entre pesticides et cancer ne peut pas se résumer par une équation simple. Selon les substances, les populations et les types de cancer considérés, la force des associations observées et les niveaux de preuve scientifique varient considérablement. Entre le déni des risques réels et la transformation de chaque étude exploratoire en preuve militante, la question des pesticides et du cancer appelle avant tout une lecture rigoureuse des données disponibles (voir l’article de Jérôme Barrière, « Pesticides et cancers : où en sommes-nous ? »).

Le Jardinier, Franz Wilhelm Seiwert (1894-1933)

Les pesticides sont des produits intrinsèquement dangereux. Il convient cependant de distinguer le danger (propriété inhérente à la substance) et le risque (qui dépend des conditions réelles d’utilisation et donc des doses utilisées et de l’exposition). Ce que mesurent les études épidémiologiques, c’est précisément l’impact de ces expositions effectives, et non un danger théorique. À cet égard, l’interdiction progressive des molécules les plus préoccupantes au cours des dernières décennies a contribué à réduire certains risques. Reste que les pesticides ont des effets avérés sur les personnes les plus exposées (expositions professionnelles) ou les plus vulnérables (femmes enceintes et enfants pour les expositions professionnelles ou domestiques). Dans son expertise collective [9], l’Inserm rappelle que « ces questions relatives aux liens entre une exposition aux pesticides et la survenue de certaines pathologies s’inscrivent dans une complexité croissante » qui mériterait d’être davantage étudiée et intégrée (voir l’encadré « Pesticides et effets sur la santé. Extraits de l’expertise collective de l’Inserm (2021) »).

Conclusion

L’évolution des indicateurs relatifs à la mortalité, à l’espérance de vie ou aux cancers ne correspond pas au sombre tableau dressé par certains médias et associations militantes. Soulignons cependant que ce traitement médiatique n’est pas unanime, plusieurs journaux s’en démarquent (voir par exemple [11, 12, 13]).

Dans ce dossier de Science et pseudo-sciences, nous ne décrivons pas un tableau sans ombre. Ainsi, les inégalités sociales face à la maladie et la mort restent profondes et se creusent parfois. Si les tendances récentes de certains paramètres de santé sont globalement favorables, elles ne constituent en rien une garantie pour l’avenir. Sur ce dernier point, rappelons ce qu’est réellement l’espérance de vie : un indicateur synthétique des conditions de mortalité d’une année donnée, et non une prévision. Cet indicateur mesure le présent et permet d’analyser des évolutions passées, de mettre en évidence des tendances, mais il ne peut pas être considéré comme une prédiction. Les gains enregistrés depuis un demi-siècle résultent de transformations profondes (amélioration des conditions de vie, recul du tabagisme, progrès thérapeutiques) dont rien ne garantit qu’elles se poursuivront au même rythme. Les défis à venir (obésité, sédentarité, vieillissement accéléré de la population, nouveaux agents pathogènes) rappellent que les acquis sanitaires sont fragiles et que la vigilance, scientifique comme politique, reste de mise.

La tentation est grande de vouloir combler les incertitudes réelles que la science reconnaît par des récits simplistes désignant un coupable unique. C’est précisément ce glissement que ce dossier cherche à prévenir. Désinformation ou informations erronées peuvent induire une hiérarchie des risques faussée. Une perception plus juste n’est pas seulement une question de rigueur intellectuelle : c’est aussi une condition de la pertinence et de l’efficacité des politiques de santé publique. Allouer les ressources de prévention en priorité là où elles auront le plus d’impact, c’est aussi une question de justice sociale et sanitaire.

Références


1 | Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection, « Baromètre 2025 : la perception des risques par les Français », 2026. Sur barometre-perceptiondesrisques. asnr. fr
2 | Institut national du cancer, « Baromètre cancer 2021 », rapport, janvier 2023. Sur cancer. fr
3 | Anses, « Exposition aux ondes : de nouvelles études précisent les connaissances sur le risque de cancer », 26 novembre 2025. Sur anses. fr
4 | Our World in Data, “Healthy life expectancy”, 2021. Sur ourworldindata. org
5 | The Health Foundation, “Healthy life expectancy trends in the UK : a watershed moment”, 26 avril 2026. Sur health. org. uk
6 | Blanpain N, « De 2012-2016 à 2020-2024, l’écart d’espérance de vie entre les personnes modestes et aisées s’est accru », Insee, rapport, 15 décembre 2025. Sur insee. fr
7 | Santé publique France, « Cancers », 21 mars 2025. Sur santepubliquefrance. fr
8 | Zhao J et al. , “Global trends in incidence, death, burden and risk factors of early-onset cancer from 1990 to 2019”, BMJ Oncology, 2023, 2 : e000049.
9 | Inserm, « Pesticides et santé : nouvelles données (2021) », Expertise collective, 9 novembre 2021. Sur inserm. fr
10 | Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides, « Rapport d’activité du fonds 2024 », 29 août 2025. Sur fonds-indemnisation-pesticides.fr
11 | Beau A, « Pesticides, cancer et “fabrique du doute” : l’éclairage salutaire du toxicologue Xavier Coumoul », L’Express, 19 avril 2026.
12 | Beau A et Garcia V, « Pesticides, Pfas, cadmium : les vrais dangers (et les fausses peurs) qui se cachent dans nos assiettes », L’Express, 26 mai 2026.
13 | « “On assiste à une accumulation de récits anxieux” : 2025, année de la désinformation scientifique », Le Point, 4 janvier 2026.